Les derniers événements survenus en Iran ne peuvent être compris qu’à la condition de les replacer dans leur contexte géopolitique global. Toute lecture qui se limite à une opposition binaire entre un « peuple » et un « régime » autoritaire relève d’une simplification excessive, largement nourrie par un narratif médiatique occidental dominant, aligné sur les priorités stratégiques des États-Unis et de leur allié israélien. Cette grille de lecture, si commode soit-elle, empêche de saisir les dynamiques profondes à l’œuvre.

Des manifestations réelles, anciennes et d’abord économiques

Il ne s’agit pas de nier l’existence de manifestations populaires en Iran. Celles-ci sont bien réelles, mais elles durent depuis des mois, voire des années, et s’inscrivent dans une conflictualité sociale de long terme. Leur origine est avant tout socio-économique : inflation persistante, dévaluation de la monnaie nationale, perte de pouvoir d’achat et difficultés quotidiennes dans un pays soumis depuis de nombreuses années à des sanctions américaines et européennes sévères.

Ces mobilisations visent principalement à dénoncer la cherté de la vie et la crise économique. En cela, elles ne diffèrent pas fondamentalement de mouvements observés dans d’autres pays, y compris en Europe. Elles ont d’ailleurs été autorisées par les autorités, le droit de manifester étant garanti par la Constitution iranienne. Présenter ces rassemblements comme une insurrection soudaine et homogène relève donc d’un contresens.

De la contestation sociale à l’émeute : infiltration et violences organisées

Comme cela se produit fréquemment ailleurs, des groupes organisés ont infiltré ces manifestations, détournant un mécontentement social légitime pour provoquer des émeutes violentes. Des attaques ont visé les forces de l’ordre, parfois avec des moyens décrits comme largement disproportionnés pour une simple contestation, causant des morts parmi ces dernières.

Plus préoccupant encore, et très peu relayé dans les médias occidentaux, des tireurs embusqués auraient été observés sur certains toits d’immeubles, visant indistinctement forces de sécurité et manifestants. Ce type de configuration n’a pas pour objectif de faire avancer des revendications sociales, mais de créer le chaos, d’alimenter la peur et d’accélérer une crise politique.

Un scénario déjà observé : Syrie, Irak, Libye

Ce schéma rappelle fortement les premières manifestations en Syrie en 2011. Présentées à l’époque comme des demandes de réformes, elles se sont rapidement transformées en guerre civile, sous l’effet de l’intervention de groupes armés extérieurs disposant d’un arsenal militaire incompatible avec un simple mouvement populaire. En Syrie comme en Iran aujourd’hui, des groupes se sont comportés comme de véritables forces combattantes face à l’État.

Le parallèle n’a rien d’anecdotique. En France même, lors de certaines mobilisations, des casseurs viennent régulièrement semer le trouble. Certains observateurs avaient d’ailleurs évoqué, lors du mouvement des Gilets jaunes, des tentatives d’ingérence ou d’amplification extérieure. Pourquoi ce qui est jugé possible en Europe serait-il impensable en Iran, pays placé au cœur d’enjeux stratégiques majeurs ?

Une séquence de tensions militaires régionales

Ces événements s’inscrivent dans une période de tensions extrêmes entre l’Iran, les États-Unis et Israël. En juin dernier, des agressions militaires ont eu lieu, suivies d’une guerre de douze jours : frappes israéliennes puis américaines sur l’Iran, représailles iraniennes par missiles balistiques en Israël, causant des dégâts importants et une panique réelle au sein de la population israélienne, poussant Tel-Aviv à demander l’aide directe de Washington.

Cette confrontation militaire ne semble pas avoir produit les résultats stratégiques escomptés. Dans ce contexte, le basculement vers une déstabilisation intérieure apparaît comme une option classique. En période de crise économique, acheter des relais, encourager des fractures internes et activer des réseaux clandestins devient plus aisé. Les services israéliens disposent de longue date d’un maillage opérationnel dans la région, souvent en coordination avec l’appareil américain. Des déclarations publiques ont d’ailleurs laissé entendre un soutien explicite aux groupes cherchant à pousser la contestation jusqu’au renversement du pouvoir.

Pourquoi l’Iran dérange

L’Iran dérange parce qu’il a profondément évolué depuis la révolution de 1979. Sur les plans technologique, militaire et stratégique, il est devenu un acteur incontournable du Moyen-Orient. Il a contribué à préserver les institutions syriennes en intervenant à la demande du gouvernement syrien reconnu, avant l’intervention russe.

L’Iran, comme la Russie, a également combattu l’État islamique et le Front Al-Nosra, organisations responsables d’attentats terroristes internationaux, notamment en France. Ces attentats ont contribué à tétaniser l’opinion publique et à nourrir des théories du « choc des civilisations », alimentant des fractures internes dans les sociétés occidentales. Dans le même temps, il est rappelé que des combattants liés à Al-Nosra ont été soignés en Israël, élément régulièrement évoqué pour illustrer les ambiguïtés régionales.

La Syrie comme laboratoire du chaos

La prise de pouvoir en Syrie, le 8 décembre 2024, par Ahmad al-Sharaa, connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Jolani, ancien cadre du Front Al-Nosra, s’inscrit dans cette logique de recomposition brutale. Ce basculement aurait été rendu possible grâce à l’aide de la Turquie et surtout d’Israël, ce dernier ayant neutralisé l’armée syrienne par des bombardements massifs. Un discours de remerciement public à Israël aurait suivi.

La rapidité avec laquelle ce dirigeant a été réhabilité sur la scène internationale, reçu au plus haut niveau dans certaines capitales occidentales, a profondément choqué, notamment au regard du traumatisme encore vif des attentats islamistes en Europe. Dans le même temps, l’extension du contrôle territorial israélien en Syrie, sans réelle opposition du nouveau pouvoir, renforce l’impression d’une nouvelle architecture régionale imposée par la force.

Une stratégie de morcellement des États

L’ensemble de ces évolutions s’inscrit dans une thèse plus large : celle d’un affaiblissement délibéré des États du Proche et du Moyen-Orient par leur fragmentation en entités confessionnelles ou ethniques rivales — kurdes, sunnites, chiites, alaouites, druzes. L’Irak depuis 2003 et la Syrie en offrent des exemples frappants.

Cette dynamique servirait plusieurs objectifs : empêcher l’émergence d’États forts, multiplier les lignes de fracture internes et créer une dépendance sécuritaire durable. Elle permettrait également de justifier le caractère ethno-national de l’État israélien, renforcé par une loi fondamentale récente, et de légitimer l’idée qu’aucune coexistence plurielle n’est viable dans la région.

Séparatismes et risque de dislocation iranienne

Dans ce contexte, l’Iran est à son tour exposé à des revendications séparatistes : kurdes, Arabes du Khuzestan, Baloutches et, dans une moindre mesure, certains courants azéris favorables à un rattachement à l’Azerbaïdjan. Ces dynamiques, souvent encouragées de l’extérieur, font peser un risque majeur : celui d’un morcellement du pays, plutôt que d’une transition politique ordonnée.

Le mirage d’une restauration monarchique

Contrairement à certaines attentes, l’effondrement de l’État iranien ne conduirait vraisemblablement pas à une restauration monarchique. Le prince Reza Pahlavi, fils de Mohammad Reza Pahlavi, apparaît pour certains comme une figure d’espoir. Mais sa proximité affichée avec Israël, au moment même où ce pays bombarde l’Iran, pose un problème symbolique et politique majeur. Il est difficile d’imaginer qu’un prétendant au trône puisse incarner une légitimité nationale en s’affichant aux côtés d’un État en guerre contre son propre pays.

Cette question de légitimité est d’autant plus sensible que la dynastie Pahlavi elle-même est issue d’un coup d’État : Reza Khan, officier de la brigade cosaque, renverse la dynastie qajare en 1921, dans un contexte d’influence britannique, avant de devenir Reza Shah Pahlavi. En 1941, sous la pression des Alliés, il est contraint d’abdiquer au profit de son fils. Cette généalogie rend toute prétention à une continuité nationale incontestable profondément discutable.

Un enjeu mondial et une responsabilité française

L’Iran est aujourd’hui intégré dans une architecture multipolaire associant la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, ainsi que de nombreux pays d’Amérique latine et d’Afrique. Cet ensemble constitue une alternative à l’hégémonie américaine qui s’est imposée depuis la fin de la guerre froide. Un effondrement iranien aurait des répercussions bien au-delà de la région, fragilisant les équilibres globaux.

Dans ce contexte, l’intérêt de la France n’est ni l’alignement aveugle ni la moralisation sélective. Il réside dans une politique étrangère indépendante, fidèle à une tradition de diplomatie d’équilibre. L’expérience des vingt dernières années au Proche-Orient invite à la prudence : la destruction des États n’a produit ni démocratie ni stabilité, mais le chaos, l’exode et la radicalisation.

Critiquer un régime étranger depuis Paris est aisé. En comprendre la complexité et mesurer les conséquences d’une déstabilisation l’est beaucoup moins. L’histoire récente montre pourtant que, dans cette région du monde, les récits simplificateurs finissent toujours par se fracasser sur le réel.

                                            Joseph Cèdre