Éloge funèbre de Marielle Pujo

Éloge funèbre de Marielle Pujo

Marie-Gabrielle Pujo, fille de Maurice Pujo, membre du Comité Directeur de l’AF nous a quitté le 22 décembre. Voici l’éloge funèbre prononcé par Clément Gautier lors de la messe de funérailles célébrée le 4 Janvier à Ferrières-en-Gâtinais, par l’abbé Vella, aumônier de l’AF. 

 

Monsieur l’abbé, bien chers amis,

Marie-Gabrielle Pujo nous a quittés le 22 décembre dans sa 89ème année, après avoir consacré une grande partie de sa vie à l’Action Française. Marielle n’était pas une femme politique, mieux que cela, elle a transmis les idées du salut national, les idées de l’espérance politique. Elle a, à la suite de son père Maurice Pujo et de son frère Pierre Pujo, sacrifié sa carrière pour le royaume des Lys et pour ce trésor de l’intelligence politique qu’est l’Action Française. Marielle fut une militante énergique et dès son plus jeune âge, elle participa à l’organisation des camps Maxime Real del Sarte et des grandes manifestations de l’AF. Son instinct lui permettait de déterminer le caractère des gens qu’elle observait scrupuleusement en analysant leurs faits et gestes, mais aussi leurs expressions. Elle avait également le don de découvrir les grands traits de la personnalité, à partir de l’écriture. Elle mettait ainsi ce don et cette expérience au service de son frère Pierre, en le mettant en garde contre certaines personnes. 

Comme Pierre, Marielle s’est employée à travailler pour le bien commun : l’expression « Préserver l’héritage en l’absence de l’Héritier » prend alors tout son sens. 

Marie-Gabrielle Pujo et son frère Pierre

Après le décès de Pierre Pujo, elle dépassa son caractère discret et effacé pour continuer cette œuvre. Elle maintint le journal de l’Action Française non sans difficultés, et mena une lutte acharnée contre ceux qui infiltrèrent l’Action Française. Elle fut présidente de la société éditrice de l’Action française 2000 (PRIEP) de 2007 à 2018. 

Membre du Comité Directeur, elle assista avec une grande tristesse à une dédiabolisation du mouvement impulsée par certains, les principes étaient oubliés au nom de l’efficacité. Marielle soutint donc, avec l’ensemble du Comité Directeur, l’association “Amitié et Action Française” et participa à nombre de ses manifestations. Nous avions eu la joie de l’accueillir le 29 février 2019 lors du grand banquet organisé pour fêter les 120 ans de l’Enquête sur la Monarchie, elle avait expliqué s’y être rendue avec avec la cane de son père, Maurice Pujo, qui avait servi à administrer quelques corrections à de célèbres républicains célèbres du siècle dernier !

Dans un texte de conférence qu’il avait intitulé « Être d’Action Française », Pierre Pujo citait dès la première ligne une formule de Charles Maurras et à laquelle, manifestement, il identifiait sa démarche d’héritier : « Je me vois accusé de mettre en avant la politique mais dans cette passion de la politique, il y a, tout en haut, la passion de la vérité. La vérité ! Quelque chose de sacré dont ma vie a été fascinée, tout entière ». Cette passion pour la vérité politique avait poussé Marielle à réagir avec force alors qu’on nous accusait d’être un repère de nostalgiques de l’Algérie Française et de pétainistes. À un ancien rédacteur du journal qui avait évoqué « Pétain », Marielle avait répondu: « Monsieur, à l’AF, on l’appelle le Maréchal » !

Marielle comme Pierre se sont souvenus toute leur vie de la manière dont Maurice Pujo avait rejeté le libéralisme qu’il avait fait sien pourtant au cours de sa propre jeunesse.

« Le libéral, écrivait Pierre Pujo, capitule sur toutes les valeurs tout en se présentant comme partisan de la famille, de la patrie, et de la religion ». 

La grandeur de Marielle, ne l’oublions pas, c’est qu’elle n’a jamais voulu être une libérale. Et que libérale, elle l’a été en un autre sens, dans sa générosité, sa passion pour nos idées, dans sa volonté de montrer aux Français la voie royale du salut national.

Marielle était la filleule de Charles Maurras et elle évoquait avec passion ses souvenirs d’enfance : les visites à Maurras, Bainville, Daudet… le bouquet de fleurs qu’elle avait offert au Maréchal, la visite en famille à la sœur de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus au Carmel de Lisieux. Elle a comme son frère Pierre, baigné dans cette grande famille de l’Action Française depuis sa plus tendre enfance et fut donc un témoin des multiples crises que connut notre mouvement. Ainsi, malgré les difficultés rencontrées, les trahisons de beaucoup, les erreurs parfois, et les brimades dont elle a fait l’objet, Marielle gardait, avec son caractère bien trempé, des principes clairs et une grande espérance.

L’exemple de Marielle nous enseigne la piété filiale : elle se savait « débitrice insolvable », elle avait à l’esprit que le patrimoine reçu était là pour être transmis et non uniquement pour qu’on en jouisse de manière égoïste.

Ses actions pour les fêtes historiques de Ferrières témoignent de cette piété à l’égard de la Patrie charnelle. Aussi, c’est parce que cette impiété à l’égard de la Patrie n’a jamais été aussi grande que nous continuons à honorer ceux qui ont fait la France : nos rois certes, mais aussi l’immense cortège de tous nos saints, de nos héros et de nos soldats, célèbres ou silencieux, qui ont foulé le sol de notre beau pays et contribué à transmettre et à enrichir le patrimoine de notre civilisation.

A la suite de Marielle et de tous ceux qui ont marché avant nous sur le sillon du nationalisme intégral, continuons fidèlement le combat, montrons aux Français la voie royale du salut national et sachons courageusement garder l’Espérance. Demeurons fermes. 

 Marielle a rejoint son frère et son père et nous pouvons dire des Pujo, qu’ils furent de grands serviteurs de la France. « Défendre l’Héritage en l’absence de l’Héritier » dans le souci de l’intérêt national, telle fut la passion des Pujo et telle est aussi notre devoir de militants. Aujourd’hui, avec sa famille et ses amis nous pleurons Marielle. Mais comme le dit l’apôtre Saint-Paul « ne soyons pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance ». Car maintenant nous espérons, nous croyons, que Marielle peut dire, comme Paul l’écrivait il y a près de vingt siècles en attendant la mort du fond de sa prison : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi ».

« Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine entre les bras de l’Espérance et de l’Amour. »

 

Adieu Marielle, merci, à bas la Gueuse et Vive le Roi !

Vœux de l’Action Française

Vœux de l’Action Française

 

« Pour des idées confuses, pour des nuées, pour des mots, on ne risque rien. Pour une idée vraie, pour une pensée issue du réel, on affronte facilement les coups et la prison. »

Maurice Pujo

A l’aube de cette nouvelle année, alors que 2020 fut une année globalement mauvaise pour la France, l’Action Française souhaite à tous ses militants et amis une belle et heureuse année 2021. Aux jeunes qui étudient, à ceux qui travaillent, aux anciens qui nous encouragent coûte que coûte, TOUS, vous avez œuvré cette année encore pour la diffusion de nos idées qui seules, sont en mesure de remettre de l’ordre dans la Maison France. Soyez-en fier, vous êtes les derniers remparts de la Cité et sans vous l’Espérance est perdue.

L’Action Française s’adresse à tous les Français de bonne volonté pour leur souhaiter le courage et la lucidité nécessaire en vue d’affronter cette nouvelle année qui, soyons réalistes, ne s’annonce pas meilleure que 2020. Nous formons le vœu que les patriotes désertent enfin les partis politiques qui les bercent d’illusions ainsi que les mouvements qui confondent politique et morale.

L’Action Française s’adresse enfin aux Français qui croient définitivement fermées les portes de l’Espérance. La France n’est pas condamnée à disparaître, il n’y a pas de fatalité, « tout désespoir en politique est une sottise absolue ». 

Du combat, seuls les lâches s’écartent

Homère

Bonne et sainte année à tous, et pour que vive la France, Vive le Roi !

Décès de Marie Gabrielle Pujo

Décès de Marie Gabrielle Pujo

 
Marie-Gabrielle et son frère Pierre Pujo, deux vies au service du bien commun
 
L’Action Française est en deuil. C’est avec une grande tristesse que nous faisons part du décès à l’âge de 89 ans de Marie-Gabrielle Pujo, fille du fondateur de l’Action Française et filleule de Charles Maurras. Elle a, à la suite de son père Maurice Pujo (1872-1955) et de son frère Pierre Pujo (1929-2007), sacrifié sa carrière pour le royaume des Lys et pour l’Action Française.
 
Marielle fut une militante énergique dès son plus jeune âge, elle participa aux camps Maxime Real del Sarte et aux grandes manifestations de l’AF. Au décès de son frère, elle reprit le flambeau en devenant présidente de la société éditrice de L’Action française 2000 (PRIEP), de 2007 à 2018.
Membre du Comité Directeur, c’est avec une grande tristesse qu’elle assista à une dédiabolisation du mouvement impulsée par certains. Elle soutint donc, avec l’ensemble du Comité Directeur, l’association « Amitié et Action Française » et participa à nombre de ses manifestations.
 
Dans un texte de conférence qu’il avait intitulé « Être d’Action Française », Pierre Pujo citait dès la première ligne une formule de Charles Maurras et à laquelle, manifestement, il identifiait sa démarche d’héritier. « Je me vois accusé de mettre en avant la politique mais dans cette passion de la politique, il y a, tout en haut, la passion de la vérité. La vérité ! Quelque chose de sacré dont ma vie a été fascinée, tout entière. » Cette passion pour la vérité politique avait poussé Marielle à réagir avec force alors qu’on nous accusait d’être un repère de pétainistes. 
 
Marielle comme Pierre se sont souvenus toute leur vie de la manière dont Maurice Pujo avait rejeté le libéralisme qu’il avait fait sien pourtant au cours de sa propre jeunesse. « Le libéral, écrivait Pierre Pujo, capitule sur toutes les valeurs tout en se présentant comme partisan de la famille, de la patrie, et de la religion. »
La grandeur de Marielle, ne l’oublions pas, c’est qu’elle n’a jamais voulu être, en ce sens, une libérale. Et que libérale, elle l’a été en un autre sens, dans sa générosité, dans sa volonté de montrer aux Français la voie royale du salut national.
 
Marielle était la filleule de Charles Maurras, elle a comme son frère Pierre baigné dans cette grande famille de l’Action Française depuis sa plus jeune enfance. Elle fut donc un témoin des multiples crises que connut notre mouvement. Malgré les difficultés rencontrées, les trahisons de beaucoup et les brimades dont elle a fait l’objet, Marielle gardait, avec son caractère bien trempé, des principes clairs et une grande espérance.
 
Nous avions eu la joie de l’accueillir le 29 février 2019 lors du grand banquet organisé pour fêter les 120 ans de l’Enquête sur la Monarchie, elle s’y était rendue symboliquement avec la cane de son père qui avait servi à administrer quelques corrections à des républicains du siècle dernier !
 
L’exemple de Marielle nous enseigne la piété filiale : elle se savait « débitrice insolvable », elle avait à l’esprit que le patrimoine reçu est là pour le transmettre et non uniquement pour en jouir de manière égoïste. Aussi, c’est parce que cette impiété à l’égard de la Patrie n’a jamais été aussi grande que nous continuons à honorer ceux qui ont fait la France : nos rois certes, mais aussi l’immense cortège de tous nos saints, de nos héros et de nos soldats, célèbres ou silencieux, qui ont foulé le sol de notre beau pays et contribué à transmettre et à enrichir le patrimoine de notre civilisation.
 
A la suite de Marielle et de tous ceux qui ont marché avant nous sur le sillon du nationalisme intégral, continuons fidèlement le combat, montrons aux Français la voie royale du salut national et sachons courageusement garder l’Espérance.
   
 
A bas la Gueuse et pour que vive la France, vive le Roi ! 

Seigneur endormez-moi dans votre paix certaine entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.

 

Charles Maurras

Des hommes face au néant

Des hommes face au néant

L’esprit confronté à sa propre immanence se découvre promis à un néant dont plus rien ne semble dorénavant le séparer »

                                                                                                                                                                                Victor Nguyen

Ces quelques mots de Victor Nguyen résument l’effroyable position intellectuelle dans laquelle se trouvait enfermée une fraction considérable des hommes de lettres de la fin du dix-neuvième siècle, la fraction la plus visible, la plus célèbre et indubitablement la plus talentueuse.

On doit à ce chercheur tragiquement disparu un ouvrage monumental (tant du point de vue des éléments nouveaux qu’il apporte aux historiens qu’à sa qualité littéraire). Aux Origines de l’Action française (1), ouvrage au début duquel on trouve une centaine de pages denses et lumineuses où Nguyen traite d’un thème récurrent à l’époque étudiée, La décadence. Véritable cancer moral touchant en premier lieu le microcosme des Lettres et des intellectuels. Et parmi ceux-là, tout particulièrement, ceux qui paradoxalement se relèveront plus tard avec le plus de ferveur au crépuscule de leur vie.

Nous savons que la notion de nihilisme fut empruntée par Nietzsche à Paul Bourget (qui fut très proche de Maurras à la fin de son existence), créateur de celle-ci alors qu’il débutait son immense oeuvre de reconstruction morale, initialement toute personnelle, via l’étude psychologique de ses contemporains (2). On comprend à quel point ce terme est étroitement lié au concept, certes équivoque, de décadence. Cependant, et c’est là un point commun qui unit un grand nombre d’écrivains de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, Bourget lui-même souffre davantage du reflux brutal de la vigueur romantique qui aurait jeté dans la plus noire déréliction la «populace» contemporaine, composée d’individus vaniteux et incroyants, véritables heimatlos étiquetés «français et catholiques» mais, en réalité, imperméables à toute transcendance. Pourtant, Bourget lui-même a longtemps espéré que la Révolution pourrait procéder encore en son temps à une régénération morale élitiste comme populaire.

« Républicain, Paul Bourget l’a été et l’est encore à l’heure où il procède à ce bilan. Aux derniers jours de l’Empire, jeune bourgeois du Quartier latin, il a détesté le régime de Napoléon III, il a applaudi à sa chute. Puis il a rêvé d’un grand rôle littéraire dans la régénération française qui s’annonçait : Rétablir la République par le drame, évoquer Saint-Just, porter la Révolution sur la scène, quel trait de génie. » (3)

Mais son désenchantement est à la mesure de cette exaltation.

«Paradoxalement, l’attitude de Bourget se modifiera, dans la mesure où il était éminemment un moderne, un artiste particulièrement sensible aux courants qui traversent son époque.» (4)

Observant peut-être l’absence de dynamique révolutionnaire, l’inertie politique des forces républicaines soucieuses de se maintenir au pouvoir via le conservatisme, Bourget rejette ces épuisantes ardeurs qui lui donnaient l’impression de vivre, de participer personnellement à la construction d’un «Tout» en se surpassant et pour se surpasser.

«Bourget qui vit de sa plume, a conscience de n’avoir pas donné encore sa mesure. Il ne pénètre aussi intensément l’inquiétude de ses contemporains qu’en analysant la sienne et, en la portant au grand jour, il saisit (ou croit saisir) quasi expérimentalement sur sa propre personne les progrès du mal.» (5)

Ce mal serait le pessimisme universel, le sentiment de l’impuissance finale de l’homme face à son destin.

«Et en 1880, l’analyse gagne en précision : par le mot décadence, on désigne volontiers l’état d’une société qui produit un trop petit nombre d’individus propres aux travaux de la vie commune.» (6)

Le mal est situé. Et il prolifère. La cause de cette désaffection résiderait dans la généralisation de l’individualisme faisant disparaître paradoxalement les fortes individualités au profit des unités «atomiques» interchangeables.

«La vie moderne, impuissante à les créer, conduit au nihilisme, parce que l’homme contemporain découvre avec angoisse que rien en lui, ni hors de lui, ne l’a préparé à affronter virilement son destin.» (7)

Ce sentiment diffus contaminant un Renan, un Taine, un Huysmans, un Villiers de l’Iles Adam, un Baudelaire s’en délectant, et une multitude, ne découle pas d’une source définie que l’on pourrait facilement dégagée mais d’un ennui, lourd et pesant succédant à une euphorie collective provoquée par les «folies» de la Révolution et de ses prolongations, de la grande épopée napoléonienne, sujet romantique par excellence, des soubresauts de 1830 et de 1848. Après trop d’excitations, n’est-il pas naturel de subir douloureusement ou mélancoliquement une phase dépressive qui ne serait que l’antithèse obligée des excès passés ? Lorsque l’Histoire ne semble plus se dérouler suffisamment rapidement pour les âmes s’étant habituées à la «célérité», et à l’audace de leurs dirigeants, celles-ci n’apprécient plus dans toute sa mesure la «grave» sagesse (véritable ou prétendue) de cette République qui souhaite renouer avec ses «bases», d’un Thiers pour qui «la science de gouverner est toute dans l’art de dorer les pilules» (sic).

Ce décadentisme, souvent perçu d’une manière hyperbolique, n’est pourtant pas né ex nihilo. Il est en effet aisé d’appréhender la crise d’identité rongeant jusqu’à la névrose (notion déjà éminemment moderne) les individus, engagés peu ou prou, ayant vécu les grands drames historiques comme des épreuves toutes personnelles. Même si ce phénomène s’est aussi transmuté en une mode littéraire à travers laquelle la dénonciation du mal n’était pas toujours évidente, ou pis où l’on pouvait y découvrir une certaine complaisance ou une morne désinvolture devant l’objet étudié, force est d’admettre que ce sentiment d’agonie interminable s’enracinait à travers toutes les franges de la population. Argument expérimentalement vérifié en 1870 quand le corps même du pays et non plus seulement son «esprit» semblait désormais affecté par le mal.

«Sans surgir, loin de là, de la défaite de 1870, la décadence en a reçu un surcroît de postulation. Jusque-là image ou idée, elle s’est cristallisée alors au plan collectif.» (8)

Sur ce point Nguyen cite la mise en garde d’Alexandre Dumas fils :

En mars 1873, dans la préface de La Femme de Claude, qu’il dédie au vieil Orléaniste Cuvillier-Fleury, Alexandre Dumas fils s’adresse au pays tout entier.

« Prends garde ! Tu traverses des temps difficiles; tu viens de payer cher, elles ne sont même pas encore payées, les fautes d’autrefois; il ne s’agit plus d’être spirituel, léger, libertin, railleur, sceptique et folâtre; en voilà assez pour quelques temps au moins. Dieu, la patrie, le travail, le mariage, l’amour, la femme, l’enfant, tout cela est sérieux, très sérieux. » (9)

Représentent-ils les postulats premiers à partir desquels la science politique devrait bâtir toute «idéologie», toute action et toute représentation de notre société ?

La traumatisante défaite de 1870 est ainsi considérée non comme la cause essentielle de la décadence mais, pis, comme son effet.

«Elle signifie une angoisse que le relèvement rapide ne suffira pas à calmer : une possible Finis Franciae. » (10)

Emile Montégut pense saisir les racines profondes du mal qui seraient principalement politiques, les plus douloureux malheurs de la Nation pouvant être expliqués par l’hypertrophie étatique, l’ultra centralisation jacobine faisant de la Patrie un colosse aux pieds d’argile.

Tous les éléments sociaux, c’est-à-dire ce qui donne à un pays fixité et continuité, ont été tour à tour déracinés : il n’y a plus qu’un amas de poussière désagrégée et impuissante. Dans un tel milieu social, l’Etat seul a volonté, faculté de commander, et chance d’être obéi; malheureusement, dès que le ressort de l’Etat se brise, toute direction disparaît, et les destinées de la nation « sont soumises à l’intelligence du hasard». (11)

Derrière le constat de ces «décombres», on relève l’alternative politique de l’auteur, implicitement dévoilée, mais présentée sans ambiguïtés. Au refus des particularismes, il oppose l’idée de décentralisation, à l’idée d’universalisme, il oppose et chérit le patriotisme et les pays charnels.

Montégut qui dresse ce bilan tout renanien, politiquement s’entend, remarque que révolution et patrie sont deux notions contradictoires : Le jour même où la France sacrifia l’idée de patrie à l’idée d’humanité, l’ancienne maison royale tomba.

La thèse de Victor Nguyen à travers sa monumentale introduction consiste à tenter de montrer, nous le savons, que la synthèse maurrassienne a été esquissée d’une manière plus ou moins nette «avant Maurras». Mais cette synthèse qui cependant n’équivaut pas en qualité à celle construite par le Martégal, a été conçue par des auteurs qui ne sortiront jamais de l’anonymat, et qui la font «tout naturellement», en dehors de toute doctrine, en la noyant en définitive dans un magma d’appréciations, de propositions et d’observations ne permettant pas sa mise en exergue franche.

Notre auteur évoque ainsi la pensée de François Lorrain, illustre inconnu, dont l’ouvrage maître, le Problème de la France contemporaine (13), est à beaucoup d’égards, caractéristique d’une méthode qui, au tournant du siècle, aura le succès que l’on sait.

«Nous croyons que la Révolution française a fait fausse route, que l’heure de sa liquidation définitive n’est pas éloignée; que la tonne de démocratie qu’elle a introduite dans le monde n’est pas un progrès, que ni la nature humaine, ni la nature sociale ne s’accommodent de cette forme, et que l’histoire entière dépose contre elle.» (14)

La décadence apparaissant désormais comme une réalité incontestable, c’est la Révolution en bloc qui est dans la ligne de mire d’une certaine élite littéraire considérant ses principes comme funestes ou, au moins, basés sur une douteuse métaphysique détachée de toute scientificité dont les conséquences seraient de provoquer l’instabilité permanente dans le Pays.

«Peut-être va-t-on percevoir que depuis cette date (1789) notre existence n’a été qu’une suite de hauts et de bas, une suite de raccommodages de l’ordre social, forcé de demander à chaque génération un nouveau sauveur. Au fond, la Révolution française a tué l’abnégation de l’individu, entretenue par la religion et par quelques autres sentiments idéaux.» (15)

Devant ce spectacle mythifié, deux solutions d’importance s’offrent à ceux qui en souffrent. La première convient aux intellectuels restés fidèles aux principes individualistes et libéraux, et qui, par ailleurs, ne sont pas des nostalgiques : la conversion au protestantisme.

Puisque l’Eglise se repliait sur elle-même dans une anxiété obsidionale, le protestantisme parut pouvoir se muer en religion de remplacement. Ne paraissait-il pas, partout dans le monde, facteur de progrès et de liberté autant que d’ordre et de stabilité ? N’y avait-il pas une essence commune à la Réforme et à la Révolution, également protestation de la conscience individuelle ? De plus le protestantisme semblait mieux se concilier avec la science et la raison modernes qu’un catholicisme apparemment suranné et attaché aux valeurs d’obéissances et d’autorités.

Mais (…)

«Défaite militaire, soucis politiques et sociaux, inquiétudes intellectuelles et religieuses convergent alors pour faire du protestantisme dans la République cet Etat dans l’Etat que la polémique de droite (elle n’est pas seule) se plaît à généraliser et à dénoncer

La deuxième solution connue pour sortir de cet état de déréliction est, au contraire, l’acceptation des «lois» sociales régissant d’une manière organique la société entière, et par conséquent le rejet de l’individualisme et du libre examen protestant. On comprend en outre que les multiples conversions au protestantisme d’individus représentant l’élite intellectuelle de la Nation exaspèrent ceux qui ont fait un choix «spirituel» diamétralement opposé et alimentent de fait la somme argumentaire des antilibéraux. La France imaginée des «organicistes», nourrie des réflexions des grands auteurs contre-révolutionnaires, représente en effet une «totalité» à laquelle on ne peut rien retrancher.

«Maistre et Bonald eurent évidemment tort de penser que l’ordre social était frappé à mort. C’était un ordre social plus simplement, mais ils éprouvèrent le sentiment de la totalité de la destruction et celui d’une totalité à reconstruire.» (17)

La société bourgeoise ayant échoué à se transfigurer, l’individu surpris dans sa déréliction, l’alternative bonaldienne gagne alors en crédibilité pour les patriotes de droite fatigués et privés d’être par l’effacement de toute transcendance.

Louis Perruchot

(1)Victor Nguyen, Aux Origines de l’Action française, Intelligence et politique à l’aube du Vingtième siècle, Fayard, 1991.

(2)Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Lemerre, 1886.

(3)Ibid. P. 36.

(4)Ibid. P. 36.

(5)Ibid. P. 37.

(6)Ibid. P. 39.

(7)Ibid. P. 39.

(8)Ibid. P. 40.

(9)Ibid. P. 40.

(10)Ibid. P. 42.

(11)Cité par Victor Nguyen P. 57.

(12)Ibid. P. 57.

(13)François Lorrain, Problème de la France contemporaine, Plon, 1879.

(14)Ibid. P. 52

(15)Texte des Goncourt cité par Nguyen (P. 72) qui ne précise pas ses références.

(16)Ibid, P. 89

(17)Ibid. P. 85

Il y a 100 ans, Jacques Bainville avait raison

Il y a 100 ans, Jacques Bainville avait raison

Pillier de l’Action Française, journaliste et historien, Jacques Bainville a été un visionnaire hors du commun.
Nous reproduisons ici un de ses articles à propos du sionisme, ces lignes n’ont pas pris une ride. 

LOsservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont récemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Palestine. Le sionisme soutenu par le cabinet de Londres y apparaît comme une aventure alarmante à tous les points de vue. Déjà les incidents ont été nombreux.

Ils sont d’abord, bien entendu, de nature religieuse. Le sionisme, aux Lieux-Saints, n’a pas l’impartialité des Turcs. Il traite en intrus les représentants des communions chrétiennes. Le haut commissaire britannique, sir Herbert Samuel, se comporte comme un chef plus religieux que politique. Le « prince d’Israël », ainsi l’ont surnommé ses coreligionnaires, va prier, le jour du sabbat, à la grande synagogue, acclamé par la population juive de Jérusalem. Par contre, le Saint-Sépulcre est un lieu qui lui fait horreur. Au mois de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbet Samuel refuse d’entrer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut relevée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur le champ le patriarche Damianos en lui reprochant de n’avoir reçu le haut commissaire que pour essuyer cet affront.

Un tel incident mérite une attention sérieuse . Il montre à quelles rivalités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus graves, le sionisme doit conduire. On regrette déjà les Turcs, « le seul peuple tolérant », disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n’y seraient plus.

Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre de religion : encore un de ces progrès à rebours que les traités auront valu au genre humain. L’Osservatore romano signale, parmi les immigrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de détruire les reliques chrétiennes. Ce n’est pas tout. Avec la guerre religieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Pologne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l’expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que « les musulmans trouveront d’autres régions pour vivre ». Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l’Islam contre l’Occident.

Article paru dans l’Action Française en date du 20 décembre 1920

La démocratie ou l’assèchement des esprits

La démocratie ou l’assèchement des esprits

La démocratie est un poison terrible parce qu’il intoxique l’homme tout en le rendant dépendant de son empire. Evidemment, comme tout dépendant, l’électeur, même occasionnel, n’avouera jamais sa dépendance, sa toxicomanie, à moins qu’on le pousse dans ses derniers retranchements au terme d’une maïeutique ininterrompue. Le problème principal dans cette psychanalyse de l’électoralisme, c’est, précisément, qu’elle est toujours perturbée par une nouvelle salve d’élections qui ruine à chaque fois le travail d’analyse, de réflexion essentiel accompli durant l’intervalle séparant deux campagnes électorales. A chaque fois, le malade (l’électeur ou le « joueur »), rechute, retrouve le chemin de sa névrose, retombe dans l’irrationnel, dans la pensée magique, refuse de voir, s’estime en mesure (seul en définitive, son vote est crucial!) de changer les choses ; le problème du moment se dénouera par son vote. Que prétend-il au moment M-1 ? Il avance toujours qu’il y verra plus clair après l’ouverture de l’urne, que des tendances nouvelles vont apparaître, que le Système va être contraint de prendre en considération son vote parce que sa volonté est imprimée et que sa volonté sur le papier, ça compte…

Voter, c’est exister, voter c’est résister, voter, c’est s’exciter.

L’excitation du jeu, l’excitation du vote

Voter, comme jouer, est une activité qui peut se transformer en addiction même si les dimanches électoraux ne sont pas nombreux. Pourquoi ? Parce qu’à la différence des jeux du Casino, du loto, des jeux à gratter débiles de la Française des jeux, parce qu’à la différence du shoot du junkie, le vote de l’électeur nécessite toute une préparation mentale et rituelle dont la durée fluctue selon la gravité de l’addiction de l’électeur.(Le terme addiction est d’étymologie latine, ad-dicere « dire à ».

Dans la civilisation romaine, les esclaves n’avaient pas de nom propre et étaient dits à leur Pater familias. Le terme d’addiction exprime une absence d’indépendance et de liberté, donc bien un esclavage.) Une préparation et une attente qui font monter le taux de dopamine dans le sang de l’électeur. Et plus la charge de dopamine dans l’organisme du gugusse est importante, plus ce dernier se sent euphorique, plus il s’impatiente dans l’attente élective. Plus la campagne électorale est longue (sa durée n’est pas objective, elle dépend de la psychologie de l’électeur, du degré de sa dépendance à l’élection), plus son esprit sera axé autour de l’espérance urnique, sera obnubilé par le mantra de la délivrance urnique. Plus c’est long, plus c’est bon pour l’urniaque. Aussi l’électeur addicte a tout intérêt à ce que la campagne électorale réduite seulement à ce qui évoque la décharge urnique c’est-à-dire aux slogans, à une ou deux idées (rarement plus) et surtout à un candidat starisé qu’il idolâtre pour son image, de plus en plus pour sa seule image dans un processus régressif faisant apparaître le candidat comme un père protecteur ou une mère nourricière et câline.

L’électoralisme est une dépendance qui se nourrit de l’image réconfortante de représentants qui ne représentent plus qu’eux-mêmes à la fin du processus. Ils deviennent sous le soleil artificiel des projecteurs des totems magiques qui disparaissent lorsque l’on éteint trop longtemps les lumières artificielles.

C’est pourquoi les plus atteints des électeurs souffrent d’une sorte de dépression, d’une tristesse lourde, après le déroulement des élections, même quand leur idole est « élue ». Le jeu est fini. La raison est de retour et chuchote à l’électeur retombé dans le monde réel qu’il s’est agité pour pas grand chose, même quand l’idole est élue. C’est la descente comme disent les drogués, celle qui succède toujours au trip et qu’il faut calmer par un autre trip. Avec les élections, ce n’est pas possible (quoique le Système les enchaîne de plus en plus et aide ainsi les tox à préparer leur descente, à faire en sorte qu’elle soit moins douloureuse cette descente, qu’elle respecte certains palliers de décompression), aussi observe-t-on souvent après les périodes électorales ces moments cotonneux de lassitude populaire, d’indifférence, d’atonie, d’abandon. Un phénomène paradoxal qui s’exprime même après des « séismes » électoraux qui auraient du mobiliser les partisans, mais visiblement pas les électeurs qu’ils sont devenus.

En 2002, le fameux Séisme n’a accouché que d’une dépression au sein de la mouvance nationale comme si les militants s’étaient tous transformés en électeurs jetables : Ouin, on n’y arrivera jamais. Ouin. Ils avaient oublié à cause du second tour, pourtant joué d’avance, qu’il y avait eu séisme ? A croire que le trip était passé et que le vrai combat nationaliste n’avait, en réalité, aucune importance à leurs yeux. C’est pas possible, entend-on les encore, c’est pas possible il existe un plafond de verre ! Pourtant, les électeurs sont sûrs « d’avoir tout donné », le maximum d’eux-mêmes. C’est en tout cas l’effet qu’ils ressentent après les élections qui nécessitent ensuite une sorte de « repos des braves ».

Après le vote, paroxysme de la tension psychique qui dope l’électeur-joueur, il lui faut se requinquer, le calme de la campagne, une plage, le vrai soleil pour lui chauffer la couenne. A l’instar du candidat qui récite comme un robot toujours les mêmes sornettes sur tous les plateaux télé, l’électeur est fatigué, à la fin. A la fin. Mais combien doit-il être malin et courageux le candidat de ses vœux à ses yeux pour revenir dans 6 mois, dans deux ans, dans 5 ans pour un nouveau Grand Chelem qu’il pourra gagner, cette fois… C’est sûr, foi de sa tension nerveuse qui sera une nouvelle fois au taquet quelques mois avant les prochaines échéances électorales. Entre temps, il vivra de la même façon la Coupe du monde de je ne sais quel ballon derrière son poste de télévision. Il soutiendra son équipe derrière la lucarne et lui enverra des ondes positives par son biais. Il donnera tout derrière son poste de télévision. Il ne l’avouera évidemment jamais ce zozo d’électeur que sa motivation d’urner, cette motivation qui revient après une période de vacances psychiques, découle en premier lieu d’une irritation des nerfs, de cette fièvre du jeu qui l’habite, et qu’il ressemble bien plus, cet électeur, à un turfiste qu’à un lecteur de Marx, de Maurras ou de Tocqueville. De toutes façons, quand on se contente de l’actualité crachée à 20 heures par un mannequin sur une chaîne de débiles mentaux, on prend nécessairement ces élections pour un jeu. Au moins les turfistes ont leur canard.

Comment peut-on prendre au sérieux un électeur ?

Autre indicateur de cette désinvolture, le désintérêt absolu des électeurs (de leur immense, de leur écrasante majorité) à l’endroit de la généalogie démocratique, comme si les élections étaient tombées du Ciel, comme si elles étaient consubstantielles à la vie charnelle du pays, comme si elles étaient vitales. Les modalités de leurs impositions et la façon dont elles sont organisées ne les intéressent pas plus. On parle des 500 signatures. Mais si demain leur nombre devait atteindre le seuil du millier à la suite d’un accord entre Frères, les électeurs s’en ficheraient.

Comme ils se fichent de la manière dont sont découpées les circonscriptions et les diverses « zones » électorales, comme ils se fichent des élections antérieures (hormis l’immédiate précédente), comme ils se fichent de la véritable identité des candidats, de leurs amitiés, de leurs financiers et donc des véritables raisons qui expliquent leur présence dans la course. Il faut donc le répéter ici : c’est l’image des concurrents, l’image médiatique des candidats ornée d’une ou deux idées emblématiques (qui ne sert ou servent que d’un cachet singularisant les bourrins) qui anime les électeurs. Et puis comment pourraient-ils encore croire aux promesses électorales, comment pourraient-ils avoir encore confiance en cette machinerie élective ruineuse, abêtissante, ô combien humiliante puisqu’elle consiste à ce que les pauvres citoyens choisissent la couleur de leurs bourreaux comme de pauvres trépanés mangeant leur propre cervelle ?

Evidemment, la mouvance dite nationale n’est pas épargnée par ce phénomène politiquement mortel. Peut-être trouve-t-elle dans les élections un prétexte à l’inertie, à l’inaction ? Comment en sortir ? En 1925, Charles Maurras dont on vient de célébrer l’anniversaire, synthétisa ses travaux sur la démocratie dans un livret intitulé Pour en sortir.

Le seul totalitarisme

Maurras montre que la démocratie ne peut vivre naturellement et qu’elle est donc chose artificielle qui nécessite un lavage des cerveaux permanent pour perdurer. Une manipulation permanente des esprits que l’on peut appeler démocratisme. Le plus gros travail de cette manipulation, que le Maître de Martigues compare aux gestes d’antan des « nourrices auvergnates qui pétrissaient la cervelle de leurs nouveau-nés », se fait par l’Education dite « nationale » pour ne pas dire étatique.

Une éducation, un dressage, une domestication républicaine, un « totalitarisme » (vocable évidemment non usité par Maurras puisqu’il n’avait pas été inventé à l’époque) républicain. Bref, le démocratisme précède la démocratie, toujours.

C’est ainsi que l’élection ne représente en fait qu’une sorte de chambre virtuelle d’enregistrement des idées enfoncées dans les petites têtes par la machine étatique (maçonnique). En fait, l’électeur vote pour quelque chose qui est déjà prévu par le pouvoir, il vote toujours après avoir été manipulé. L’électeur lambda est incapable d’introspection, et bien trop orgueilleux pour ne serait-ce qu’essayer d’analyser les forces qui lui font sécréter certaines idées et non d’autres. Le totalitarisme par excellence est républicain puisqu’il n’est pas ressenti comme tel, hormis par ceux qui se font violence, en faisant preuve d’humilité en étudiant objectivement la genèse des passions.

On a cru s’affranchir par la démocratie de tyrannies accidentelles et transitoires. Mais l’on est tombé, grâce à elle, sous une tyrannie nécessaire et durable. L’Etat démocratique doit ajouter à toutes ses fonctions naturelles, des fonctions qui ne le sont pas, et celle de maître d’école est une des premières qu’il doit remplir. Mais il ne peut s’en tenir là : cet Etat maître d’école doit se faire peu à peu moraliste, historien et théologien ou, indifféremment, contre-moraliste, contre-historien, contre-théologien. Il n’a pas le moyen ni le droit de s’abstenir. Il est incapable de respecter sincèrement et effectivement une doctrine spirituelle, une théorie philosophique, historique, morale, qui le menace dans son être de démocratie révolutionnaire. Ce libéral-né est condamné à se défendre au moyen d’autorités centuplées.

Maurras enchaîne sur le « soft power » (pour utiliser un terme à la mode de notre temps) de la république, toujours en alerte. Les électeurs ne sont pas envoyés aux urnes « comme ça ». Ils sont préparés à bon escient. « Il est vrai que son autoritarisme (celui de la démocratie) n’est pas public, car il serait immanquablement balayé s’il faisait l’aveu direct de sa prétention. Cafard, sournois, oblique, mais perpétuellement agissant, il n’en est que plus redoutable dans l’ordre de l’abaissement de l’intelligence et de l’oppression des cœurs, car le nombre des illettrés augmente comme la criminalité : ainsi l’Etat maître d’école ne fait pas ou fait mal son métier d’enseignement ; il n’exerce que trop bien ses fonctions d’excitatur des passions et des convoitises. »

La religion de la république

Le démocratisme remplace la religion catholique. La république ne peut agir autrement. « Par sa profonde nécessité organique de centraliser et d’étatiser le for intérieur, la démocratie apparaît donc ce qu’elle est véritablement, ce qu’elle veut et doit être : un pouvoir spirituel, doublant en secret le pouvoir temporel ; une religion ; une foi. Le vocabulaire maçonnique l’avoue, car il emploie ces termes, et les orateurs officiels s’oublient parfois à les prononcer aussi. L’influence de la Maçonnerie, de la Juiverie, de certaines sectes protestantes sur l’histoire révolutionnaire et républicaine vérifie clairement cette observation ». Aujourd’hui, les représentants de la mouvance dite nationale, se sont tous accrochés au train de la modernité ; elle est son dernier wagon qui a franchi ses fourches caudines. Le grand Charles, à la poubelle ! Ses livres brûlés offerts en autodafé à la république ! Après l’Eglise, c’est l’ami extérieur de l’Eglise qui fut démoli par la démocratie, c’est la victoire totale du Système. 

Ou bien la démocratie durera, et son rouge clergé préposé à la refonte des consciences et à la refabrication des esprits dévorera l’Eglise, écrivait ainsi Maurras en 1925. Ou, se sentant enfin menacée sans cesse dans son spirituel par un temporel ennemi, l’Eglise cherchera un pouvoir temporel qui lui soit ami, miles pacificus, qui lui garantisse dans son ordre les libertés que l’Etat électif ne peut ni supporter ni même concevoir : il lui faudra donc souhaiter dans son cœur un Etat qui ne dépende ni de la volonté des votants ni de leur pensée, un Etat qui ne soit pas dans la nécessité organique de les triturer, de les contrôler, de leur dicter son dogme, un Etat existant par d’autres principes que l’opinion de ses administrés, se mouvant par une autre loi que le suffrage et l’élection de ses gouvernés.

Aujourd’hui, les hommes sans foi se précipitent vers l’urne, s’y jettent, pour alimenter la bête comme on alimentait hier la vieille loco anticléricale en charbon ; ils votent pour dire oui et tant pis s’ils pensent non…

Jean CHARLEUX