Robert II le pieux, fils d’Hugues Capet

Robert II le pieux, fils d’Hugues Capet

Robert II le Pieux

Je commencerai par évoquer Robert II le Pieux (972-1 031), fils d’Hugues Capet (939-996) et d’Adélaïde d’Aquitaine (945-1 006). Hugues venait d’être élu roi de France et sacré (Noyon, le 3 juillet 987), mais cette élection n’avait pas de portée « démocratique ». Comme l’expliquait très finement l’historienne Marie-Madeleine Martin : « Élu par les seigneurs et l’Église, Hugues dut son titre, avant que cette élection fût intervenue, à ses exploits pour le bien public : là est la racine de son pouvoir. » Les évêques et les barons avaient pu désigner qui exercerait le pouvoir ; ils n’avaient pu prétendre créer le droit à exercer le pouvoir qui relève de Dieu seul. (« Tout pouvoir vient d’En-Haut ») car il faut tenir compte de l’aptitude de la personne, de sa position, de son expérience, de ses compétences, à servir le bien commun.

Hugues Capet appartenait à la famille héroïque de Robert le Fort (mort en 866), laquelle, depuis quatre générations, se dévouait pour la France et exerçait effectivement, sans en porter le titre, la royauté à la place des derniers Carolingiens déclinants.

Roi associé

Maintenant l’heure d’Hugues était venue, il avait su attendre son tour sans violenter l’Histoire. Il fallait l’en louer, mais sa puissance était très relative, il était certes le roi, le sommet de la pyramide féodale, sa personne était respectée et chaque prince féodal savait qu’en droit, c’était de lui qu’il tenait son fief. L’idée d’un arbitre au-dessus des rivalités, revêtu d’un grand pouvoir moral, commençait à se faire jour ; il allait falloir du temps pour qu’elle s’appliquât dans les faits. Pour le moment le roi ne pouvait même pas contraindre ses vassaux à lui fournir le concours de leurs armées.

En 987, Hugues avait quarante-huit ans, mais son installation était loin d’être assurée. Conscient de la précarité de sa situation, il voyait que l’œuvre d’unification et de réorganisation serait de longue haleine, qu’elle exigerait des siècles ; alors, se dit-il, pour réussir, l’important, c’est de durer, donc de soustraire la couronne à l’élection ! Ce fut l’étincelle du génie capétien : il demanda aux évêques et aux barons d’associer à sa royauté son fils aîné Robert, alors âgé de dix-sept ans. Pour emporter l’adhésion des électeurs, il utilisa une lettre qu’il venait de recevoir du comte de Barcelone lui réclamant son secours contre les Sarrasins ; s’il partait, il ne pouvait laisser le royaume sans que sa succession fût assurée. L’argument porta : le jeune Robert fut élu roi associé et sacré dès Noël 987 en la basilique Sainte-Croix d’Orléans. Un petit secret d’Histoire nous dit que le comte de Barcelone fut vite oublié, mais on ne saurait trop admirer cette manière tout empirique de combiner la coutume du temps, l’élection, avec une prodigieuse idée d’avenir. Bientôt, l’habitude fut prise de voir le fils aîné succéder tout naturellement à son père ; il n’y eut, pour obtenir cela, ni coup d’État, ni proclamation d’une loi ! Rien que l’adaptation aux nécessités politiques ! C’est cela, l’empirisme organisateur des Capétiens.

Hugues avait bien fait de commencer par s’occuper de la pérennité de sa dynastie. Car celle-ci allait devoir se défendre… Charles de Basse-Lorraine, l’oncle du dernier Carolingien, revendiquait la succession, donc la place d’Hugues. Il fallut se battre hardiment.

Par ailleurs, Hugues était harcelé par l’un de ses vassaux pourtant directs, Eudes, comte de Blois, qui venait de s’emparer de Melun. Celui-ci en fut délogé grâce à l’appui des troupes du duc de Normandie et au concours du comte d’Anjou, Foulque Nerra. Eudes allait mourir en 996 après avoir demandé la paix.

Un cœur tumultueux

Or voici qu’allaient intervenir les aventures sentimentales du roi associé, Robert. Celui-ci avait été marié, par raison d’État, à Rosala, dite Suzanne, fille du roi Béranger d’Italie et veuve du comte de Flandre Arnoul II. Elle était de vingt ans plus âgée que lui. Au bout d’un an, il en eut assez et la répudia sans que cela fît trop de scandale. Il s’ensuivit tout juste une petite guerre avec le jeune comte de Flandre, Baudoin IV, fils du premier lit de Rosala, car le roi de France entendait bien garder la dot : Montreuil-sur-Mer ; une fenêtre sur la mer !

Or, en 996, Robert s’éprit follement de la veuve d’Eudes de Blois, Berthe. Celle-ci, fille de Conrad de Pacifique, roi de Bourgogne, était sa cousine au troisième degré ! Immense scandale : Gerbert, ami de Robert et qui, entre-temps, était redevenu évêque de Reims, interdit le mariage ; le pape Jean XV menaçait Robert de l’anathème ; et Hugues Capet lui-même déplorait le projet de son fils. Celui-ci s’entêtait, provoquant même un retournement politique en soutenant désormais les enfants du défunt comte de Blois (qui étaient aussi ceux de Berthe) contre la Maison d’Anjou qui avait si bien servi Hugues Capet.

Tant de soucis finissaient d’épuiser le vieux roi,  lequel rendit son âme à Dieu le 24 octobre 996 dans l’amitié des moines et des grands fondateurs d’abbayes. Il n’avait pas été un personnage extrêmement brillant, mais il avait su se montrer fin négociateur, voire cauteleux et louvoyeur.

Robert II était désormais seul roi. Il avait vingt-six ans. Son règne commençait, on s’en doute dans le déchirement, car il était toujours épris de sa cousine Berthe et n’entendait pas céder ! Pire : au lendemain de la mort de son père, il réussit à faire bénir ce mariage par Archambaud, archevêque de Tours ! Le pape Grégoire V, qui venait de succéder à Jean XV, ne saurait tolérer une telle désobéissance : il somma les époux de rompre.

Pendant quatre années, Robert allait braver les foudres de l’excommunication. Pour tente d’amadouer Rome, il alla même jusqu’à sacrifier Gerbert et ramena une nouvelle fois le fameux Arnoul (le fils naturel du roi carolingien Lothaire) à l’évêché de Reims.  C’était se montrer bien ingrat, car Gerbert avait été le précepteur de Robert et gardait une forte influence sur lui. Il se consola quand même assez vite : déjà lié au jeune empereur germanique Othon III, il devint le conseiller de celui-ci, puis, dès 998, il fut archevêque de Ravenne, et juste avant que sonne l’An Mil, il devint le pape Sylvestre II ! Le premier pape français ! Ce fut alors qu’il parvint à persuader son ancien élève de congédier Berthe. Robert s’exécuta en 1001, la mort dans l’âme, mais, après tout, cette femme ne lui avait pas donné d’enfant…

Un roi doit savoir se sacrifier pour la dynastie : il se rendit aussitôt solennellement en Arles pour demander la main de Constance, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence. Cette Provençale était sûrement belle et cultivée, mais elle n’allait pas tarder à se révéler comme un mégère qui ne se laisserait pas aisément apprivoiser. Elle serait le purgatoire de Robert…

Cousine de Foulque Nerra, comte d’Anjou, elle n’eut de cesse d’imposer à la Cour l’influence angevine au détriment d’Eudes II,  comte de Blois, fils de l’épouse congédiée.

N’en tenant plus, Robert allait tenter de reprendre Berthe qu’il aimait toujours et alla jusqu’à Rome pour demander la séparation d’avec Constance. La tentative ne pouvait qu’échouer : alors, il fit contre mauvaise fortune bon cœur et laissa même Constance s’occuper de la gestion des deniers publics. Lui souffrirait le reste de sa vie et pratiquerait la charité.

Car si le nouveau pape était essentiellement un politique, le roi de France, lui, avait une âme de saint. D’après Richer, moine chroniqueur du temps, il était grand, possédait une belle chevelure, un regard modeste, une barbe imposante et toujours bien peignée, «  une bouche suave et douce pour donner le baiser de la sainte  paix ». Quand il montait à cheval, ses doigts de pied rejoignaient presque le talon et l’on disait que c’était un miracle….

L’Église lui doit la musique et les paroles de nombreux hymnes liturgiques, qu’il interprétait lui-même dans le chœur et dirigeait avec douceur et talent. Et Constance se régalait des rimes dont jouait son époux avec le nom Constance…

Candeur évangélique

Quelques exemples de la charité royale : un soir qu’il soupait à Étampes, sous le regard grincheux de la reine Constance, Robert ordonna que l’on fît entrer les pauvres et les mendiants ; l’un d’eux se glissa aux pieds du roi lequel le nourrissait en cachette sous la table. Mais le pauvre ne perdit pas son temps : il mangea et, surtout, il découpa un ornement d’or qui pendait au vêtement royal, puis il s’esbigna… Quand Robert se leva et s’aperçut du larcin, il ne s’indigna point, disant à son entourage que cet or serait peut-être plus utile à celui qui l’avait emporté qu’à lui-même. Et comme un autre pauvre s’apprêtait à lui couper une frange de son manteau, le roi se contenta de lui dire d’en laisser un peu car un plus pauvre aurait peut-être besoin du reste…

Ne croyons pas toutefois que ce saint homme négligeait la politique. Il savait alors se comporter en suprême justicier. L’historien Funck-Brentano le décrivait « sur les routes, heaume lacé en tête, avec cuissard, gorgerette et haubert », et les chroniques du temps évoquent ses luttes incessantes, ses véritables opérations punitives contre les féodaux trop turbulents du domaine royal : « Toujours en guerre, assiégeant les châteaux, s’efforçant, la lance au poing, de faire régner la paix et la justice. »

Le moment vint de renouer avec la sagesse de son père. En 1017, il fit élire et sacrer son fils aîné Hugues, qui avait dix ans. Hélas, celui-ci mourut jeune en 1025 ! Et ce fut Henri, déjà duc de Bourgogne, que Robert fit élire et sacrer en 1027 à dix-neuf ans. À chacun de ces sacres, la plupart des grands vassaux étaient présents : preuve que la volonté royale de soustraire la souveraineté à toute compétition commençait à être comprise dans l’intérêt de tous.

Mais l’imprévisible Constance était toujours là pour envenimer les choses. Vers 1030, elle s’évertua à dresser ses fils contre leur père, exploitant l’impatience d’Henri d’accéder au gouvernement effectif de la Bourgogne. Ce fut à ce moment que mourut Robert II à soixante et un ans, le 20 juillet 1031 à Melun.

Son règne avait fait grandir en prestige le monarchie capétienne. Certes sur son propre domaine, les féodaux lui avaient mené la vie dure, mais il sut les contenir. Certes, s’élevèrent de façon inquiétante les deux maisons rivales : celle d’Anjou – Foulque Nerra conquit la Bretagne et la Touraine ! – et celle de Blois – Eudes II s’empara de Meaux et de Troyes. Mais devant un roi si pénétré de sa dignité et bien décidé à la faire prévaloir, ces ambitieux arrivaient à se dominer.

Comme l’écrivait le duc de Lévis-Mirepoix : « Dès sa génération, la dynastie n’est plus contestée dans sa légitimité de principe. Les plus humbles s’y reconnaissent. Elle ne défie personne. Une espèce de candeur évangélique, en dépit des troubles du temps, plane sur elle. »

Tel fut le roi Robert II le Pieux. 

Michel FROMENTOUX

 Article paru dans le journal Rivarol

Il y a 20 ans disparaissant Gustave Thibon

Il y a 20 ans disparaissant Gustave Thibon

Gustave Thibon a rendu son âme à Dieu le 19 janvier 2001. Il n’aura dépassé l’orée du siècle nouveau et du millénaire nouveau que le temps d’y jeter, telle une bouteille à la mer, le message qu’il nous appartient de recueillir, nous, ses amis, à savoir que, dans tous les bouleversements de notre vilain temps, quand tout nous semble obscur, quand l’éclipse semble atteindre même les vérités divines, ce n’est pas la lumière qui nous  abandonne, mais c’est « notre regard qui manque à la lumière ».

Fils de la terre ardéchoise âpre et ardente, où l’appel des cimes vers l’infini nourrit les cœurs terriens et réalistes, Thibon a semé toute sa vie une sagesse de nature à aider ses lecteurs et ses auditeurs à retrouver le mystère caché derrière les choses, derrière les mots, à l’aune duquel se trouvent relativisés nos agitations, nos matérialismes, nos illusions…

Qui ne se souvient de son pas balancé, de sa stature solide, de son savoureux accent chantant, de ses observations paysannes, de ses intarissables citations de Mistral, de Hugo, de Maurras, de Nietzche…? Son langage clair et imagé élevait l’esprit des foules, que ce fût dans son Vivarais, à Paris ou à l’étranger, aux Associations familiales catholiques, aux congrès de l’Office à Lausanne, aux réunions royalistes des Baux de Provence, à l’Institut d’Action française, ou encore, lors de ses passages trop rares sur le petit écran.

Sous le brûlant soleil du Bas-Vivarais, des bords du Rhône ombragés de saules et de peupliers où rôtissaient vignes et oliviers, au plateau entaillé de gorges et de recoins mystérieux, puis aux landes peuplées de buis rabougris et trouées de grottes, Gustave Thibon, né le 9 septembre 1 903 à Saint-Marcel-d’Ardèche, non loin de Bourg-Saint-Andéol, presque aux portes de la Provence, passa toute sa vie sur son sol natal, dans son mas de Libian.

Il m’apparut toujours comme l’incarnation de l’âme vivaroise pétrie de terre ardente et de besoin d’infini. Contemplant au soleil couchant par-dessus les feuillages scintillants, l’horizon majestueux qui s’étend de l’autre côté du Rhône, du Vercors au comtat Venaissin et que domine le cône du Ventoux, il connut ici ses premières émotions esthétiques : « Je percevais en cette vision le reflet d’un monde dont l’homme ne peut saisir que par éclairs la pureté mystérieuse et je sentais s’agiter au fond de mon âme ce levain de nostalgie, cet appel amer et doux vers l’impossible que laisse après soi le contact avec la beauté trop parfaite. » 

Cette existence entre terre et ciel se déroula jusqu’à vingt ans dans la ferme paternelle . Puis Gustave eut soif d’aventure, quitta le nid, essaya ses ailes …et revint puiser sur son sol ancestral les leçons d’ordre et d’équilibre compensant son tempérament un peu anarchique. Il fut alors pris d’une irrépressible frénésie de savoir : il apprit tout seul le latin, le grec, l’allemand, le provençal, les mathématiques, la biologie, la médecine, il dévora les ouvrages des philosophes et des poètes.

Thibon au rassemblement  royaliste des Baux en 1986

Restauration intérieure

Léon Bloy et Jacques Maritain le remirent sur le chemin de la foi de son enfance. Il rencontra Gabriel Marcel, Marie Noël, Charles du Bos, Charles Maurras… Il se prit d’admiration pour Frédéric Mistral, Victor Hugo, mais aussi pour Hegel, Klages, Nietzsche, ces antithèses de la mesure grecque et de l’équilibre latin. Il s’enthousiasma pour saint Jean de la Croix, «  le plus extrémiste de tous les saints ».

Ses premiers livres ayant paru sous le régime du maréchal Pétain (Diagnostics en 1 940, Destin de l’homme en 1 941, L’échelle de Jacob en 1 942, Retour au réel en 1 943…) certains lecteurs superficiels ont voulu faire de Thibon le philosophe du simple retour à la terre. C’est oublier qu’il appelait essentiellement les Français abasourdis par la défaite à une restauration intérieure, à une remise en valeur du sens des responsabilités dont le paysan, échappant à la sécurité facile autant qu’à l’esprit d’aventure, était le meilleur exemple. « Ce besoin de restauration intérieure dans la France occupée était tout le contraire d’une esquive. Si l’individu le plus fort peut être tué du dehors, une nation ne peut mourir que de faiblesse. Il s’agissait donc impérieusement, impérativement, de revivifier la nôtre. »

Ne nous méprenons pas sur sa façon d’évoquer la vie des paysans du temps de son enfance : « Bornés en surface, les paysans n’avaient d’autre ressource que de s’enfoncer dans l’épaisseur : la profondeur était la dimension naturelle de leur vie ». Avec cela, ils étaient au large dans le temps, œuvrant pour continuer les ancêtres et pour préparer leur descendance. Certes, cette vie présentait certains côtés étouffants, mais les vertus sociales, dont la religion constituait la trame, avaient le mérite « d’assurer à l’intérieur de la masse humaine, qui n’est composée ni de héros ni de saints, une certaine continuité de mœurs ».

Au-delà du passé

Cela dit, Thibon n’était pas l’homme des exhumations. Pour lui, le passé n’avait d’intérêt que dans le mesure où sa durée reflétait la marque de l’éternité. Assistant en moins d’un siècle à plus de bouleversements que le monde n’en avait connu durant trois millénaires, il ne succombait ni au mythe du progrès (« l’accélération continue est le propre des chutes plus que des ascensions »,  « être « dans le vent » est le rêve de la feuille morte) ni à celui du repliement sur soi, mais il tremblait pour l’avenir plus qu’il ne pleurait sur le passé, en voyant le monde s’écarter des lois intangibles de la création. « Le monde n’était pourtant pas resté figé au cours de ces trois mille ans et cela donne à penser que cet invariant qui avait subsisté à travers la fuite des siècles répondait vraiment à quelque nécessité éternelle. » Tel était le souci primordial de Thibon : par-delà le temps, retrouver, plus que le passé, l’éternel : « tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu. »

Il s’agissait donc de restaurer, non pas le passé en tant que tel, mais l’acquis de l’expérience humaine, à commencer par la relation organique entre les générations, entre l’homme et Dieu. Contre l’idéal des « Lumières » de la Révolution posant un individu émancipé et abstrait qui « erre à la surface de lui-même », le philosophe de Ce que Dieu a uni (1 945), La crise moderne de l’amour (1 953), Notre regard qui manque à la lumière (1 955) voulait rendre à l’homme ses attaches et ses limites, gardiennes de la force et de l’unité des individus comme des sociétés. «  Nous vivons à l’intérieur de nos limites comme le sang dans l’artère ; la paroi de l’artère n’est pas une prison pour le sang, et ce n’est pas « délivrer »  le sang que d’ouvrir l’artère. »

Ce souci qu’avait Thibon de  sauver l’harmonie dans l’homme et entre les hommes ne pouvait que le conduire à rejoindre Maurras et sa conception de la monarchie comme la forme de gouvernement la plus naturelle, la plus « incarnée » (le roi est un être de chair), la plus capable d’allier l’unité et la diversité dans une synthèse supérieure.

Quête existentielle

Dans les années 1 941-1 942, se situe la rencontre du philosophe ardéchois avec Simone Weil, la jeune agrégée de philosophie (qu’il ne faut pas confondre avec l’abominable avorteuse dont le nom s’écrit avec un simple V.) La Juive d’extrême-gauche, mais à la foi débordante, désirait travailler aux champs comme fille de ferme et demeura à Saint-Marcel-d’Ardèche quelques mois, avant de s’embarquer pour New-York, puis pour Londres où elle allait mourir en 1 943. Elle fit progresser Thibon dans sa quête existentielle ; ils causèrent chaque soir interminablement ; ils échangèrent des livres, notamment de Platon et de saint Jean de la Croix. Thibon passa d’un christianisme docile à l’invasion des ténèbres. C’est ce doute en Dieu et non de Dieu qu’il conçut dès lors comme une expérience spirituelle, une épreuve que Dieu réserve à quelques-uns qui dépassent le doute par la foi.

L’« agonie » de Dieu

Par plusieurs de ses ouvrages, ce chercheur d’absolu s’affirma comme l’un des plus grands penseurs spirituels du XXe siècle : Vous serez comme des dieux (1 959), L’ignorance étoilée (1 974), Le voile et le masque (1 985), L’illusion féconde (1 995). Il était comme crucifié par le grand drame du monde moderne : « En désirant de toutes ses forces la puissance matérielle, l’homme l’a obtenue, mais, en même temps , laissant la place à l’homme qui se fait son rival, Dieu semble s’être retiré du monde.» Et dans le noir de cette « agonie de Dieu » qui touche aujourd’hui même l’Église du Christ, Thibon se souvenait de ses conversations avec Simone Weil : « On doit tout retrouver par soi-même, douloureusement, sans être porté par le social ». Ce peut être un bien en ce sens que les certitudes trop tranquilles rendent parfois le chrétien imperméable à l’action de la grâce et au sens du mystère (le « trop défini » peut masquer « l’infini »), mais ce peut-être aussi une expérience périlleuse. Ne pouvant plus se contenter du fiat paysan, Thibon se retrouvait seul face à face avec Dieu « chaque jour de moins en moins étranger et de plus en plus inconnu », souhaitant mourir « dans la nuit » par respect de la lumière inconnue qu’il n’entrevoyait plus « que sous la forme de l’éblouissement ».

Le « Ciel sans promesse » ?

Plus préoccupé de contemplation que des conditions dogmatiques du salut, Thibon était ici à la limite de l’orthodoxie catholique, mais,  rétorquait-il, le Christ n’a-t-il pas ressenti, au moment de son agonie au Mont des Oliviers, cet effroi devant « le Ciel sans promesse ». Et Thibon de surmonter son désespoir : « Il faut bien que cet Être soit nécessaire pour qu’on éprouve le besoin d’en douter ou de Le nier. »

Plongé dans le tragique de ce temps, Gustave Thibon ne laisse pas l’image d’un maître. Il n’aurait d’ailleurs nullement apprécié qu’on lui donnât un tel titre. Mais, en tant que philosophe, que moraliste et plus encore que poète, il ne cessera d’aider les générations futures qui le connaîtront à vaincre toute forme de matérialisme, à scruter le mystère au-delà des apparences, à surmonter tout désarroi dans un monde effondré, et surtout, à placer l’espérance non point dans l’homme – que les philosophes modernes rendent fou -, mais dans les lois immuables de la Création qui, seules, nous garderont de sombrer dans le néant.

Michel FROMENTOUX,  membre du Comité Directeur de l’Action Française, journal RIVAROL du 3 février 2021. 

 

Le complotisme

Le complotisme

L’année 2020 a été très féconde en discours complotistes de toutes sortes, il faut dire que l’actualité a été très propice à l’excitation des imaginations: au premier chef le coronavirus, l’élection présidentielle américaine dont le scrutin n’aurait pas été sincère et enfin le vaccin et « big pharma » qui lui est associé.

Il va s’agir dans ce petit article de séparer le bon grain de l’ivraie. Ce qu’on appelle les « complotistes » peuvent parfois par leur grand sens critique et leur méfiance instinctive contre tous les discours officiels, contribuer à la recherche de la vérité et à la démystification de maints discours. Il ne faut donc pas mépriser la méthode analytique du complotisme que l’on pourrait appeler la philosophie du soupçon maximale. Hegel disait à raison que la vérité, c’était le tout, das Wahre ist das Ganze. Les analyses des esprits exercées qui pratiquent la philosophie exacerbée du soupçon peuvent donc être bénéfiques et profitables pour confondre les imposteurs, les menteurs et contribuer à subvertir et à ruiner un peu plus les fondements d’un Système, d’un régime et de ses suppôts que nous abominons. Par exemple quand elles démystifient des intérêts de classe prosaïques gazés dans une phraséologie populiste et nationaliste ou un judaïsme latent et mal assumé dans le messianisme laïque et matérialiste du marxisme.

Mais à voir ensuite matière à soupçon partout, on verse dans une forme de paranoïa malsaine, une vile irrationalité, pis le mensonge systématique. Cette forma mentis va même jusqu’à considérer Hitler comme l’enfant des Rothschild préposé à la tête de l’Allemagne pour mieux servir les intérêts d’Israël. Ne riez pas, c’est ce qu’un conspi’ en délire m’a dit un jour et sérieusement. Mon mot d’ordre est radical oui, mais avec la probité la plus scrupuleuse et la rationalité la plus stricte. 

Avant d’appréhender un problème, il faut d’abord vérifier toutes les informations dont nous disposons et essayer d’acquérir quelques lumières générales sur le sujet. Avant de parler en expert des élections américaines par exemple, il sied de s’intéresser un peu aux institutions américaines et à l’histoire des Etats-Unis.
 
Le problème du complotisme est épistémologique, il prétend complètement se substituer à la science et à la causalité rigoureuse (c’est tout simplement la définition de la science et elle est ancienne, elle est d’Aristote: la science, c’est la recherche de la cause) des faits, tout en ignorant parmi ladite causalité les causes purement impersonnelles et ces dernières sont très nombreuses. Un étudiant en première année de philosophie qui lit Spinoza va tout de suite comprendre. Le maître d’Amsterdam disait qu’on inclinait à moraliser tout ce que l’on ne comprenait pas, entendre qu’il est impossible de connaître la multiplicité des causes déterminant un phénomène et c’est un tropisme de l’esprit humain de vouloir interpréter, donc moraliser, à tout prix ce qui nous échappe. 
 
Pour prendre un exemple lié à la connaissance du deuxième genre chez Spinoza, la connaissance scientifique, un enfant peut maugréer et peut se gendarmer contre la pluie quand il veut sortir dehors pour jouer, mais avec l’âge il apprendra que la pluie est nécessaire et qu’elle appartient à l’ordre du monde, il ne jugera désormais plus la pluie comme bonne ou mauvaise. Le conspi, dans sa méthode poussée à son paroxysme, ne cherchera pas à comprendre le phénomène de la pluie, il inclinera à condamner la pluie d’emblée en essayant de lui trouver une origine mystérieuse, intelligente et malfaisante.
 
L’ontologie la plus élémentaire insulte donc au complotisme poussé à sa logique extrême. Comme le dit François Bousquet dans un entretien qu’il a accordé à Daoud Boughezala pour la sortie de son essai Biopolitique du coronavirus. Télétravail, famille, patrie : « Comment détester la logique abstraite du capital ou de la mondialisation [c’est à la base une logique impersonnelle, le monde de la technique chez Heidegger, il faut lire la conférence de Heidegger: Le dépassement de la métaphysique, il y a trop de jargon malheureusement]? En lui donnant les traits de Bill Gates ! ».

 
L’erreur du complotiste est donc de rendre tous les phénomènes sociaux intelligents et personnels, il y aurait toujours un être malfaisant qui chercherait à imposer ses intérêts au détriment de l’intérêt général. C’est cette épistémologie, cette manière d’appréhender les phénomènes politiques et sociaux qu’il faut blâmer et condamner. Le complotisme ou philosophie du soupçon exacerbée nous fait en outre passer le plus souvent pour des malappris, des gens peu scrupuleux, dépourvus de capital culturel et à la moralité douteuse.
 
David Veysseyre
Messes pour Louis XVI et hommages en 2021

Messes pour Louis XVI et hommages en 2021

Ces Messes pour Louis XVI, dites partout en France – et à l’étranger – depuis 1793, ne sont pas de pure commémoration. Elles DOIVENT surtout, pour aujourd’hui, nourrir le processus de dérévolution dont la France a tant besoin pour renouer avec son Histoire, se replacer dans le droit fil de sa trajectoire historique et, s’il se peut, reprendre, un jour, sa marche en avant. 

– MERCREDI 20 JANVIER

⚜ AMIENS (80) :18h30,Chapelle Saint-Vincent-de-Paul

– JEUDI 21 JANVIER

⚜ PARIS (75) : 19h Église Saint-Eugène-Sainte-Cécile

– Église Saint Germain l’Auxerrois, 18h15.

– Rendez-vous Place de la Concorde, 10h.

⚜ VERSAILLES (78) : 19h Chapelle Notre-Dame des Armées

⚜ BREST (29) : 19h, église Saint Michel.

⚜ BAYONNE (64) : 17h, église Saint-Amand.

⚜ TOULOUSE (31) : 18h30, Messe en Mémoire du Roi Louis XVI Place saint-Roch

⚜ BIARRITZ (64) : 18h30, église Saint Martin.

⚜ MONTPELLIER (34) : 18h Messe en Mémoire du Roi Louis XVI Chapelle Royale des Pénitents bleus, rue des Étuves

⚜ LOURDES (65) : Messe privée au couvent.

⚜ FABREGUES (34) : 18h30 Au Prieuré Saint-François-de-Sales

⚜ BEAUJEU (69) : Messe à 18h église Saint-Nicolas.

⚜ FONTAINEBLEAU (77) : 19h église du Carmel,

⚜ VIC-FEZENSAC (32) : 18h, Collégiale St Pierre.

⚜ NICE (06) : 10h église Saint-Jacques-le-Majeur

 – Église Saint Germain l’Auxerrois, 18h15.

⚜ SAINT-DENIS  (93) : Le Mémorial de France à Saint Denys, fera célébrer par M. l’abbé Thierry Laurent une messe à la mémoire du roi Louis XVI en la basilique Saint-Denys le à 12h00. Métro ligne 13, Arrêt Saint Denys Basilique. Le Mémorial de France à Saint Denys assure ainsi la pérennité de l’ordonnance du roi Louis XVIII, en date de 21 janvier 1815, qui fonda les messes perpétuelles à la mémoire du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette.

⚜ MARSEILLE (13) : Église Saint Pie X, 44 rue du Tapis vert (1er arrdt), 12h15.

⚜ BEZIERS (34) : Église Saint-Jacques 16h30.

⚜ GRENOBLES (38) : 16h30 Collégiale Saint-André de Grenoble

⚜ POITIERS (86) : messe à 16h à la Chapelle de Montbernage

⚜ LYON (69) : 18h30 église Saint-Just

– 18h30 église Saint-Georges 

⚜ COMPIEGNE :​ (60) Renseignements compiegne@actionfrancaise.net

⚜ LA ROCHELLE (17)  Cathédrale de Saint-Louis Prière de 12h à 14h

⚜ MIREPOIX (09) : 11h à la cathédrale. La messe sera célébrée par le P. David Naït-Saadi, curé de la cathédrale Le prince Jean assistera à la messe à la mémoire de Louis XVI, de la Famille royale et des victimes de la Révolution.

⚜ CARCASSONNE (11) : 11H à la Basilique Saint Nazaire & Saint Celse de la Cité Médiévale de Carcassonne

⚜NANTES (44) : 7h messe chantée, 17h messe basse requiem pour le Roi martyr en l’église Saint Clément

⚜MONTAUBAN (82) : 10h, messe de requiem en l’honneur du roi Louis XVI à l’église saint Jacques, célébrée par le chanoine Mahlberg de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre.

⚜VALENCE (26) : 16h30, Une Sainte Messe de Requiem à la pieuse mémoire du Roi, sera célébrée à l’église Notre-Dame, rue Marcellin Berthelot

– SAMEDI 23 JANVIER

⚜ AVIGNON (84) : 11 h, messe de Requiem célébrée par l’abbé Vella, assistant général de l’Institut du Bon Pasteur et aumônier de l’Action Française. Chapelle de l’Oratoire, 32 rue Joseph Vernet, un apéritif dinatoire suivra, réservation au 06 46 33 56 95 ou provence@lactionfrancaise.fr

⚜ EPINAL (88) : 11 h, Église Saint Laurent, 3 place du souvenir.

⚜ NIMES (30) 11 h Messe en Mémoire du Roi Louis XVI depuis 1870, cette année à la Chapelle Sainte Eugénie 3 rue sainte Eugénie

⚜ Fontaine-les-Dijon (21) 11h Basilique Saint Bernard 

⚜ TOULOUSE (31) Messe de requiem en Mémoire du Roi Louis XVI à la chapelle saint Jean Baptiste 7 rue Antonin Mercié. Métro Capitole ou Esquirol ou Parking Esquirol.

⚜ MOULINS(03) 15h Réservation ici 

⚜ STRASBOURG (67) : Messe de Requiem pour Louis XVI, Strasbourg

– DIMANCHE 24 JANVIER

⚜ NANCY (54) : 10h30, Église Marie-Immaculée, 33 avenue du général Leclerc.

⚜ NICE (06) :10h  La Chapelle des pénitents rouges, Église Marie-Immaculée

Louis XVI par Jacques Bainville

Louis XVI par Jacques Bainville

Ces lignes sont parmi les dernières écrites par le grand historien d’Action Française Jacques Bainville, de l’Académie Française. 

Louis XIV avait de l’intelligence et du caractère. Louis XV avait de l’intelligence et manquait de caractère. Louis XVI, avec toutes les vertus, avait une intelligence médiocre et il était indolent. On ne peut pas s’étonner que, malgré les meilleures intentions du monde, il ait perdu la monarchie.

Un hasard malheureux fit encore qu’il avait perdu son père, si bien qu’à Louis XV déjà vieilli succéda un jeune homme de vingt ans, très confit en dévotion, à qui l’on avait surtout appris que le grand-père menait une vie scandaleuse. On imagine bien que les filles du défunt roi avaient Madame du Barry en horreur. Elles avaient endoctriné leur neveu qui ne se contenta pas d’exiler la favorite mais qui se mit à défaire systématiquement tout ce que son prédécesseur avait fait.

Un de ses premiers actes fut de rappeler les Parlements orgueilleux qui tenaient tête à la couronne. Comprit-il très bien ce qu’il faisait ? c’est douteux. Il obéit surtout aux influences qui s’exercèrent sur lui. Mais, dès ses débuts, il s’enfonçait dans une contradiction insoluble et destinée à devenir mortelle. En effet il appelait au ministère un réformateur qui s’appelait Turgot, et les Parlements, défenseurs des droits acquis, s’opposaient à toutes les réformes. Pour réformer le royaume et supprimer les abus, il eût fallu que le roi agît par voie d’autorité. Il avait, d’emblée, entamé la sienne en rétablissant celle de ces magistrats qui s’étaient arrogé le pouvoir de repousser les lois qiu étaient contraires à leurs idées ou à leurs intérêts, bien que la puissance législative fût censée appartenir au souverain.

Combattu et paralysé par les Parlements, ne pouvant faire aboutir ses projets, Turgot dut se retirer. Entre son ministre et les magistrats, le malheureux Louis XVI avait dû choisir et ne pouvant plus revenir sur le mal qu’il s’était fait, ce fut le ministre qu’il sacrifia. Par une contradiction non moins absurde le public lui en fit le reproche, tandis qu’il applaudissait ces parlementaires privilégiés et défenseurs des privilèges qui parlaient un langage insolent et factieux et se présentaient comme les défenseurs de la liberté.

Dès lors Louis XVI s’épuisa dans la vaine recherche d’une amélioration impossible. Il y perdit peu à peu sa popularité. A la fin, impuissant devant les parlementaires unis à la noblesse et au clergé, il se résolut à sauter le grand pas et à convoquer les États Généraux, espérant trouver dans le Tiers État l’appui qui lui était refusé ailleurs.

C’est pourquoi il voulut que la représentation du Tiers État fût doublée. Mais le troisième ordre, ayant autant de députés que les deux premiers, demanda et devait demander à voter par tête. De plus le roi, pour faire entendre la voix de la bourgeoisie, avait invité tous ceux qui avaient des idées à les exposer librement. Ce fut une pluie d’écrits de toutes sortes parmi lesquels figura la célèbre brochure de Sieyès : «  Qu’est-ce que le Tiers État ? Rien. Que doit-il être ? Tout. ».

Louis XVI avait semé le vent. Il récolta la tempête et de plus, faisant ce qu’il avait déjà fait avec Turgot et avec le Parlement, au lieu de suivre la voie qu’il avait lui-même tracée, il vint se mettre en travers. Lorsque les députés du Tiers, forts de leur nombre et de l’autorité qu’il leur avait donné, voulurent transformer les États Généraux en assemblée, il prétendit de son côté maintenir la distinction des trois ordres, conformément aux traditions, aux usages et à l’ancienne constitution du royaume. C’est ainsi que de ses propres mains, Louis XVI fit la Révolution. Pouvait-elle être évitée ? Nous répondrons « Oui, certainement ».

La France avait besoin de réformes. Il fallait y procéder d’autorité et brisant les coalitions d’intérêt qui s’y opposaient. C’est ce que les rois de France avaient toujours fait, ce qu’avait fait encore Richelieu puis Louis XIV. Sans cela la monarchie n’eût pas duré aussi longtemps. Pour être un roi réformateur, il fallait être un roi autoritaire.

N’était-ce pas ce que la France attendait ? Le XVIIIe siècle, dans la personne du plus illustre de ses interprètes c’est à dire Voltaire, avait exalté des souverains qui étaient de purs despotes, comme Frédéric II et Catherine, mais qui imposaient le progrès par le despotisme.

Au fond les Français, en 1789, n’aspiraient pas à la liberté mais à l’égalité, qui en est d’ailleurs exactement le contraire. C’est si vrai que, dix ans plus tard, dix ans seulement, la dictature de Bonaparte était acclamée. Il était vraiment inutile pour en venir là, de mettre la France sens dessus dessous et de faire couler des torrents de sang. Avec des intentions excellentes, l’infortuné Louis XVI avait fait un mal immense. Il l’a expié si durement qu’on ne peut pas avoir la dureté de lui en vouloir. Mais il serait faux de voir en lui une victime de la fatalité.

Supposons un roi qui eût continué la politique commencée par Louis XV dans les derniers jours de son règne. On fût arrivé, sans bouleverser le pays et sans tout détruire, à un état des choses fort semblable à celui que créa le premier consul, lequel, du reste, rétablit et restaura une partie de ce qui avait été détruit dans l’anarchie révolutionnaire.

Finalement, Louis XVIII, qui était fort intelligent, prit la France telle que Napoléon l’avait laissée. Pour en venir là, il était bien inutile d’avoir fait couper la tête d’un roi, d’une reine et d’une quantité de braves gens sans compter tous ceux que vingt ans de guerre avaient tués.

Jacques Bainville, de l’Académie Française

Pourquoi l’Action Française doit rester aconfessionnelle

Pourquoi l’Action Française doit rester aconfessionnelle

Dès les débuts, notre mouvement s’est fondé sur la nécessité d’une alliance entre libres-penseurs, agnostiques ou athées, persuadés de l’enjeu du combat, et catholiques français pénétrés de leur tradition, et déterminés à la sauver.

La déclaration d’adhésion à l’Action Française est rédigée ainsi : 

« Français de naissance et de cœur, de raison et de volonté, je remplirai tous les devoirs d’un patriote conscient. Je m’engage à combattre tout régime républicain. La république en France est le règne de l’étranger. L’esprit républicain désorganise la Défense nationale et favorise les influences hostiles au catholicisme traditionnel. Il faut rendre à la France un Régime qui soit français. »

Nulle part il n’est précisé que l’AF obéit à la hiérarchie catholique ni que la foi catholique est un préalable à l’engagement dans le mouvement.

Pourquoi Maurras a- t-il choisi de rompre avec le « principe d’inséparatisme » qui imprégnait le légitimisme avant 1890 ? L’inséparatisme était animé par l’idée qu’il y avait une solidarité totale entre l’Eglise et le royalisme et que l’on ne pouvait défendre l’un sans l’autre et réciproquement. Cette vision des choses, à vrai dire, était compatible avec le gallicanisme traditionnel, mais nullement avec l’ultramontanisme qui dominait la pensée contre-révolutionnaire au XIX° siècle.

En effet, pour les ultramontains, la royauté française, et la France elle-même, étaient du domaine du contingent alors que Rome s’affirmait comme la voix de l’Absolu ; de sorte que lorsque Léon XIII, poussé par le Cardinal Rampolla, décida de rallier l’Église à la république, il s’attendait à être obéi sans exception ni murmure. D’ailleurs, après l’échec de cette politique, le pape attribua son fiasco, non au caractère idéologique de la république française, mais à l’indiscipline des catholiques. Maurras, qui resta toujours meurtri par le Ralliement, constata que l’inséparatisme était logiquement impraticable. Cependant, d’autres raisons motivaient son attitude.

N’oublions pas qu’à la fin du XIX° siècle 90% de la population pratiquait la religion catholique. Malgré cette majorité écrasante, la monarchie chrétienne n’avait pu être rétablie, car une grande part des élites s’étaient rangés du côté du libéralisme ou de l’athéisme. Maurras va adopter à leur égard une attitude nouvelle qui consiste à leur montrer combien la tradition ne s’oppose pas au progrès des connaissances. Et il s’appuie sur une partie de la pensée d’Auguste Comte, laissant dans l’ombre le reste.

Pour l’AF de l’orée du siècle, on peut être fidèle à n’importe quelle religion ou irréligion, juif, protestant, païen, athée ou agnostique, à la condition d’accepter le salut public national et reconnaître au catholicisme la place de religion nationale. Non pas la religion de la majorité des français, comme la Charte révisée de 1830, mais religion de la France. Au moment de la mise à l’index de l’ensemble des publications et du mouvement, c’est ce qui lui fut reproché.

Certes, il y avait bien des manœuvres politiciennes dans cette condamnation, mais, plus profondément, Pie XI n’admettait pas que l’on pût être favorable à l’Eglise sans se soumettre à ses dogmes et à ses injonctions. Dans une lettre à Wladimir d’Ormesson de 1927, le Maréchal Lyautey, qui se tenait pourtant à distance des maurrassiens, s’indigne de « l’anathème jeté par Etienne Borne, abstraction faite de l’A.F., sur tous les  « non-croyants » qui aiment l’Eglise, sont convaincus de son indispensabilité sociale et nationale et sont résolus à marcher pour elle, pour ses œuvres, pour son soutien, sans en être intégralement. C’est le thème du journal la Croix. C’est l’essence même des paroles du Vatican.                                                                                                          Jamais l’AF ne céda sur ce point, malgré la détresse de ceux qui, comme Robert d’Harcourt, lui écrivirent avec leur démission : « Quels que soient les déchirements, un catholique ne peut sortir de l’obéissance, sans risquer de voir s’éteindre en lui la lumière qui est le guide de sa vie. »       

Cette fermeté de Maurras se justifiait aussi, quoiqu’il ait eu la brève, mais forte, satisfaction d’être soutenu par Pie X, par l’appréhension de voir le catholicisme se tourner vers une conciliation avec la démocratie idéologique. Cette tendance n’est pas nouvelle et se retrouve dans toute l’histoire de l’Eglise, comme un courant minoritaire, mais constant, rejeté par le Magistère, mais toujours renaissant. Ce mouvement resurgit au XIX° siècle avec Lamennais, lui aussi condamné, mais continue de manière souterraine son travail de taupe.

En témoigne l’acceptation par Pie XII de la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ». Or, on constate qu’après de nombreuses conquêtes, comme par exemple le rejet quasi-théologique de la peine de mort, cette vision politique a pris possession du Pontificat avec François, de manière, sinon définitive, au moins très claire. Suspicion répétée à l’égard de l’Europe, injonction répétée d’accueillir inconditionnellement les étrangers, mépris de la souveraineté et de la frontière, partialité tiers-mondiste, déjà présents sous Paul VI, ont pris aujourd’hui la forme d’une admonestation permanente, dans laquelle les évêques de France ne sont pas de reste, à quelques exceptions près. Elle est bien loin, l’Eglise de l’Ordre, et cette papauté qui, selon Maurras, régissait « par-delà tous les espaces », la « seule internationale possible. »

Cela dit, nous aurions beaucoup de mal à tenter de prouver que le pape n’est pas le pape, ni qu’il n’est plus catholique. En revanche nous pouvons, sans faire de concession mais courtoisement, montrer combien les propos de François sont contraires à l’enseignement de l’expérience dans les sciences sociales, selon les leçons de notre école de pensée, et ne peuvent conduire qu’à de catastrophiques issues.

Dans le même ordre d’idées, qu’il nous soit permis, à titre personnel, de formuler quelque critique sur la façon dont les organisations catholiques, même proches de nos idées, ont cru devoir mener le combat contre les « réformes sociétales » en cours. Comme leurs dirigeants savent que les interdits issus du dogme ne suscitent pas l’approbation des Français, ils jugent préférable de ne pas les mentionner, mais enveloppent l’ensemble des techniques et législations discutées dans un discours réprobateur au vocabulaire « humaniste » imprécis, où les mots honnis d’eugénisme, de commercialisation du corps humain, et de transhumanisme sont fustigés sans faire le détail des objets désignés.                                                                                                                                                 Alors qu’une critique sociologique effectuée dans la ligne de Le Play, et attachée seulement à l’utilité sociale, permettrait de distinguer ce qui est intolérable et pourquoi, ce qui reste dans les limites du privé et ce qui peut être utile et à quelle condition. Nous serions sans doute mieux écoutés.

Pierre de Meuse 

Article issu du site : Je suis Français