Notre idée de l’Europe par feu Monseigneur le Comte de Paris

Notre idée de l’Europe par feu Monseigneur le Comte de Paris

comte henri

Il faut refaire l’Europe, comment ?

L’Europe n’a pas attendu M. Monet ni M. Delors pour exister.
Depuis des siècles l’Europe a tenté de se bâtir selon deux schémas que l’on retrouve encore de nos jours. L’Europe fédérale, celle du Saint Empire Germanique héritière des Romains a fait souche avec Charlemagne. Puis les Habsbourg l’ont poursuivie. Cette Europe s’appuyait sur des conquêtes éphémères mais surtout sur la puissance de l’économie, celle des marchands et des banquiers, ainsi de la Ligue Hanséatique germanique, de la banque Früger autrichienne et du Lolvereïn de Bismarck, premières ébauches modernes d’une Europe sans frontières, que nous retrouvons de nos jours au travers de la Banque Centrale Européenne et de ses affiliés aux ordres de Berlin.

Face à cette Europe, dès le Moyen-Age, des gens riches ou pauvres, artisans, artistes ou étudiants parcouraient ce continent d’un bout à l’autre, à la recherche du savoir, ils ne craignaient ni les intempéries ni les brigands. L’Europe de la culture, spirituelle ou sacrale a toujours existé et les maîtres enseignaient le beau, le bon et le juste. N’oublions pas tous ceux qui allaient révérer les reliques des lieux saints d’Espagne, de Russie, de France ou d’ailleurs. Nous avons de la difficulté à comprendre, à appréhender, nous esprits matérialistes étroits, ce formidable mouvement qui poussait les hommes, les femmes et les enfants à la recherche de la connaissance et de la foi.

C’était éblouissant. Cette autre Europe fut encouragée par les Rois Capétiens protégeant cette recherche culturelle sans frontières et cette foule de gens en quête de leur vérité et leur besoin de savoir.
La papauté en ces époques est encore confuse. Elle avait néanmoins su créer un cordon ombilical entre tous les Etats européens. Très vite les Capétiens ont compris qu’il fallait séparer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. Cette séparation nécessaire a été maintenue jusqu’à nos jours et elle n’empêchait alors aucunement chacun de vivre sa vie dans la foi.

La Révolution de 1789 a coupé le tronc de l’Arbre pour créer une civilisation différente et plus moderne matrice de toutes les révolutions suivantes, créant dans ses gènes le besoin d’intervenir dans la conduite des autres Etats et leur imposer un modèle, appelé démocratie, au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est ainsi que le « printemps arabe » s’est transformé en chaos dont profitent les djihadistes… 1789 a initié le début des dislocations d’une Europe qui s’était créée de façon naturelle, fondée sur un terreau chrétien sans frontières.

Qu’elle le veuille ou non, qu’elle le puisse ou non, la France de par sa situation géostratégique a toujours eu un rôle primordial à jouer dans la construction d’une Europe confédérale d’Etats souverains. Elle se situe en effet à la croisée des courants Est-Ouest qui vont de l’Atlantique à l’Oural et Nord-Sud, de la Baltique à la Méditerranée. Tant que la France et la Russie demeurent fortes et puissantes, ensemble ces deux pays peuvent contenir les visées hégémoniques de l’Allemagne. Or aujourd’hui l’euro-mark est devenu insupportable et mortifère pour l’Europe. Je n’oublie pas que Pierre le Grand avait exigé de son pays la Russie de prendre exemple sur la France, la langue française fut depuis longtemps la langue diplomatique de l’Europe…

L’Europe dont nous avons hérité à ce jour est fondée sur un déni de démocratie puisque le résultat d’un référendum a été considéré comme nul et non avenu par un tour de passe-passe en faisant voter le Congrès pour revenir sur la volonté du peuple. En fait le politiquement correct devient souverain, châtiant implacablement ceux qui n’acceptent pas le fait des eurocrates…

Oui l’Europe peut et doit être reconstruite. Il ne s’agit pas de faire table rase pour bâtir autre chose mais de modifier les aspects les plus néfastes de ce « légo » qui ruine l’économie de plusieurs pays.
Certains étudient déjà les étapes afin de détricoter l’euro et chez nous des économistes visualisent la sortie possible de l’euro. Personnellement je pense que chaque Etat européen doit pouvoir recouvrer sa souveraineté monétaire, remettre en place sa propre banque centrale libérée du mark, tout en conservant l’euro comme monnaie d’échange commercial international. Puis au cas par cas signer des accords limités dans le temps et renouvelables, sur des sujets communs. Il faut avoir le courage d’établir une zone monétaire libérée du dollar, car le déficit vertigineux des USA pompe toutes nos énergies. Alors il faut poursuivre ce raisonnement jusqu’au bout et créer avec la grande Russie cette zone monétaire commune.

Mais la France est à reconstruire également. Je souhaite que nos gouvernants comprennent que l’on ne gagnera pas le pari d’une France forte en ruinant nos entreprises, grandes ou petites, ce sont elles qui font vivre notre pays. Il conviendrait alors, n’en déplaise à Bruxelles, de revenir à des méthodes de gouvernance économique qui ont fait leurs preuves telle « Le Plan » qui sous De Gaulle et Pompidou a relevé notre pays. Mais également rétablir des frontières adaptées pour arrêter les vagues d’une immigration incontrôlable dont nous n’avons ni la possibilité d’accueil ni les moyens de faire vivre par un travail approprié.

J’ajouterai qu’il est suicidaire de démanteler notre armée alors que l’avenir s’assombrit.
Quant au système bancaire il doit être réformé afin d’éviter dérives et dilapidation de notre économie.
Gouverner c’est prévoir et non pas attendre que le sucre vous tombe tout naturellement dans la bouche. On ne gouverne pas en tentant de forcer la nature à se conformer à quelque idéologie que ce soit. On gouverne en prenant le vivant à bras le corps.

Je conseille à mes lecteurs de relire une bande dessinée de Goscinny et Uderzo Obélix et Compagnie, parfaite démonstration de comment détruire un pays par l’appât du gain et de l’argent facile. 

 

Henry
Comte de Paris
Duc de France

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Hommage à André PERTUZIO, Doyen de l’Action Française

Hommage à André PERTUZIO, Doyen de l’Action Française

Notre ami André Pertuzio, militant d’AF et grand résistant s’est éteint le 16 janvier 2019, à l’âge de 97 ans. Qu’il repose en paix.

L‘Action Française a perdu son doyen d’âge André Pertuzio, grande figure de notre mouvement. Mesuré et équilibré dans ses propos et analyses, il était doté d’une très grande culture et d’une intelligence exceptionnelle mais aussi d’un esprit cartésien et d’un raisonnement empirique, influencé aussi bien par Auguste Comte que par Charles Maurras, père de l’empirisme organisateur.

Nationaliste intégral, il mena la résistance contre l’occupant Allemand durant la Seconde guerre mondiale en demeurant fidèle au Maréchal Pétain, à l’instar de Guy Steinbach, Paul Dungler, Jean Ebstein-Langevin et bien d’autres… Avec ce dernier il organisa une manifestation avec des jeunes de notre mouvement politique, le 11 novembre 1940, à la Place de l’Étoile durant l’occupation allemande.

Président de la Corpo, il s’était lié d’amitié avec Jean-Marie Le Pen, membre lui aussi de cette organisation étudiante. Il était également lié une grande amitié avec Roger Holeindre, autre figure du nationalisme français contemporain.

Spécialiste de géopolitique énergétique, il mena une grande carrière internationale en tant que consultant en matière d’énergie et de pétrole et apporta son analyse dans ce secteur en publiant des articles dans le journal de l’Action Française : « Aspects de la France » et « L’Action Française 2000 ».

Membre du Conseil d’Administration de l‘Académie de Géopolitique de Paris, il organisa dans ce cadre des conférences et des colloques internationaux en collaboration avec Maître Elie Hatem, membre du Comité Directeur et avocat de L‘Action Française.

Fidèle à la défense de la Mémoire du Maréchal Pétain, il s’associa avec Pierre Pujo aux manifestations rendues par l’ADMP (Association pour la Défense de la Mémoire du Maréchal Pétain), dirigée alors par le Général Le Croignec, et participait à tous les banquets de l’Action Française.

André Pertuzio avait été parmi les premiers à avoir alerté Marie-Gabrielle Pujo sur la dérive de l’Action Française, ce qui le choquait et l’attristait profondément. Mais il a vite été enchanté d’apprendre le redressement de notre mouvement politique par les mesures prises par notre Comité Directeur. Il a aussitôt adhéré à Amitié & Action Française en octobre dernier.

Choqué, il l’était aussi en apprenant le communiqué du CRAF (prédécesseur d’Amitié & Action Française) du 13 novembre dernier qui, selon lui, faisait « preuve des conséquences de la propagande républicaine qui a infesté l’esprit de la nouvelle génération qui vit dans l’ignorance de son histoire falsifiée… ». Ce communiqué insultant le Maréchal Pétain, Jean-Marie Le Pen, etc., remettait en cause le combat de l’Action Française et ses engagements politiques constants.

André Pertuzio nous a quittés certes, mais nous suivons ses conseils et sa sagesse pour le salut de la France.

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Votre bel aujourd’hui par Charles Maurras

Votre bel aujourd’hui par Charles Maurras

Grands textes

Maurras a écrit ce texte à la fin de sa vie dans son ouvrage : Votre bel aujourd’hui- publié après sa mort au temps de son ultime captivité, où il songe à l’avenir de la France.

Ce texte étonne par sa modernité, il nous parle au moment où le système n’a jamais déployé autant de force et de volonté pour dissoudre la France. Maurras oppose à cette « politique » une conception radicalement autre, celle de la France réelle. Nous sommes au cœur du débat actuel : les patries ne s’effacent pas, nombre de nations resurgissent et s’opposent à la volonté de les faire disparaître.  

 

Votre bel aujourd’hui
Maurras, 1953

« Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons ; ce sont des autels et des tombeaux ; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent au jardin, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats, il n’y a rien au monde de plus concret.
Le patriotisme n’est pas seulement un devoir. C’est un plaisir. « Pour ma part, disait Ulysse aux bons Phéniciens, je ne sais rien de plus agréable à l’homme que sa patrie. » Il le disait d’un pauvre rocher sur la mer. Comment parlerons-nous de la nôtre ? En est-il de plus belle, plus digne d’être défendue ? Qui, un jour se penchant dans l’embrasure d’une haute colline ou vers quelque vallon ouvrant sur le fleuve et la mer, ne s’est pas arrêté, suspendu, presque sidéré par un chœur imprévu de couleurs et de formes demi-divines ?
La patrie est une société naturelle ou, ce qui revient absolument au même, historique. Son caractère décisif est la naissance. On ne choisit pas plus sa patrie – la terre de ses pères – que l’on ne choisit son père et sa mère. On naît Français par le hasard de la naissance. C’est avant tout un phénomène d’hérédité.
Les Français nous sont amis parce qu’ils sont Français ; ils ne sont pas Français parce que nous les avons élus pour nos amis. Ces amis sont reçus de nous ; ils nous sont donnés par la nature… Rien ne serait plus précieux que d’avoir des Français unis par des liens d’amitié. Mais, pour les avoir tels, il faut en prendre le moyen et ne pas se borner à des déclarations et à des inscriptions sur les murs.
Certes, il faut que la patrie se conduise justement. Mais ce n’est pas le problème de sa conduite, de son mouvement, de son action qui se pose quand il s’agit d’envisager ou de pratiquer le patriotisme ; c’est la question de son être même, c’est le problème de sa vie ou de sa mort… Vous remercierez et vous honorerez vos père et mère parce qu’ils sont vos père et mère, indépendamment de leur titre personnel à votre sympathie. Vous respecterez et vous honorerez la patrie parce qu’elle est elle, et que vous êtes vous, indépendamment des satisfactions qu’elle peut donner à votre esprit de justice ou à votre amour de la gloire. Votre père peut être envoyé au bagne : vous l’honorerez. Votre patrie peut commettre de grandes fautes : vous commencerez par la défendre, par la tenir en sécurité et en liberté.
Le patriotisme n’a pas besoin d’un idéal, socialiste ou royaliste, pour s’enflammer ; car il naît de lui-même, du sang et du sol paternels. Ce qu’il faut saluer, c’est le suprême sacrifice de la vie fait sur le sol qu’il s’est agi de défendre. Ce sol sacré serait moins grand, moins cher, moins glorieux, moins noble et moins beau si les Français de toute origine et de toute obédience n’y payaient pas en toute occasion nécessaire la juste dette de leur sang. Plus haut que l’armée et que le drapeau, plus haut que la plus fière conscience de la patrie, vit la patrie même, avec les saintes lois du salut public. Ce sont elles qui font consentir à de durs sacrifices pour défendre l’intégrité du reste et préserver son avenir. Qu’elle vive d’abord ! ».

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Maurras et Madiran par Rémi Fontaine

Maurras et Madiran par Rémi Fontaine

Lecture

Dans sa biographie de Madiran au chapitre II, Rémi Fontaine montre à quel point Charles Maurras a influencé Jean Madiran. Extraits, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Parce qu’ils furent pieux…

 

Extraits du chapitre 2 du livre de Rémi Fontaine : « Itinéraires de Chrétienté avec Jean Madiran » (Presse de la Délivrance, 2018)

Avant de se mettre à l’école de saint Thomas d’Aquin et quelques autres maîtres comme Péguy et les frères Charlier, Jean Madiran découvrit Charles Maurras, dont il demeura toujours le fils spirituel en dépit de quelques critiques non négligeables. Il s’en est expliqué dans plusieurs de ses ouvrages, consacrés directement ou indirectement à Maurras. Œuvres de réflexion d’un héritier, dont la piété personnelle et l’intelligence apportent une contribution originale et de poids au mouvement national qui se poursuit aujourd’hui en France.

Ouvrages vivants du disciple qui a bien suivi son maître au sens paradoxal où il l’a dépassé. A sa façon. Selon les conseils les plus impérieux de Maurras lui-même : « Si vous êtes catholique, ne le soyez pas à moitié. » Ou encore : « La joie d’un père, même spirituel, a toujours été d’admirer les belles réussites de ses enfants, afin de s’écrier, comme rêvait de faire Hector devant les portes de Scées : “Ils ont été meilleurs, plus hardis, plus heureux que nous !” »
Si Jean Madiran – comme Jean Ousset ou Pierre Boutang à leur manière – n’avait pas dépassé Maurras dans l’ordre philosophique et catholique, sans doute ne l’aurait-il pas vraiment suivi. Fidèlement. Car la vraie piété – celle qu’enseignait Maurras et que développe magistralement Madiran – s’accorde avec l’ « amicus Plato, sed magis amica veritas » d’Aristote (ami de Platon mais plus encore de la vérité). Et les critiques ainsi que les réserves faites d’« une main pieuse » par le disciple n’empêche pas l’infinie reconnaissance et la fidélité d’une amitié reconnue : « parce que c’était lui… ». D’autant plus que Madiran s’attachera toujours à montrer l’homogénéité ou les harmonies de l’empirisme organisateur et de la philosophie réaliste, analogues à celles de l’aristotélisme et du thomisme. Allergique à la pensée dominante de ces « trois réformateurs » : Luther, Rousseau et Kant, la pensée politique de Maurras demeure un puissant antidote à l’idéalisme, à l’individualisme et au laïcisme. Son réalisme propre constitue une sûre propédeutique pour le réalisme chrétien :
« Je dois à la pensée maurassienne d’être entré comme chez moi dans la philosophie chrétienne… Cette connivence logique, cette continuité naturelle, je les ai vécues avant d’en avoir conscience et de les comprendre, à plus forte raison avant de les exprimer… Aucun de mes écrits, de mes propos et de mes actes, dont je suis évidemment seul responsable, n’aurait été ce qu’il a été si je n’avais été, comme Maurras me l’avait enjoint, un maurrassien interprétant sa pensée politique à la lumière de la pensée et de la prière de l’Eglise. »
Si la vertu de piété est rattachée comme devoir à la vertu principale de justice, sa qualité dépend aussi du secret propre à l’amitié que ces vertus appellent : « Aime et fais ce que tu veux », résume parfaitement saint Augustin. Nous en venons ainsi, indirectement mais analogiquement, à la grande leçon et au dessein politiques du Pius Maurras mis en relief et repris par Madiran, selon son interprétation catholique : faire en sorte que les Français recommencent à s’aimer. Non pas entre eux – cela va de soi comme impératif – mais eux-mêmes, en tant que fils de France, héritiers du même être historique, d’un patrimoine matériel et moral, un capital transmis, avec l’esprit de civilisation et de piété que cela suppose. Le reste, alors, ne viendrait-il pas de surcroît ? (…)

La vertu politique contre la dérive du moralisme

Si, au niveau surnaturel, Madiran rejette vigoureusement avec Péguy la dérive des dévots, il rejette tout autant avec Maurras la dérive analogue des moralistes au niveau naturel : ceux qui prétendent se passer du « médiateur naturel » de la politique, en procédant directement par la seule morale. C’est, disait Maurras, « la grande folie des philosophies purement éthiques », excluant le principe et le ressort spécifique de la politique. En tant que fin intermédiaire, le bien commun temporel possède sa consistance propre liée précisément à l’alliage de la quantité (politique) et de la qualité (morale), à ce carrefour de la nature sociale et individuelle de la personne, ce croisement de l’horizontal et du vertical. C’est toute la complexité de l’expérience politique qui est un mixte se pratiquant à la fois sous le mode honnête de l’agir (activité volontaire) et sous le mode habile du faire (activité artistique). D’où une certaine autonomie dans l’ordre du faire de l’art politique par rapport à la morale, analogue précisément à l’autonomie du pouvoir temporel par rapport au pouvoir spirituel. Loin de l’amoralisme politique, il faut, selon Madiran, moraliser la politique : « Nous aurons à entrer en politique comme on entre en religion », non pas comme on « entre en tentation » (selon la traduction du nouveau Pater) ! Ou bien il faut politiser la morale : c’est la « charité politique ». Comme on spiritualise le charnel ou qu’on incarne le surnaturel, selon la démonstration de Péguy : distinguer pour unir !

« Lorsqu’on fait un alliage c’est toujours le meilleur métal qui y perd » (Josemaria Escriva) : cet alliage entre morale et art politiques rend néanmoins l’intention politique moins « pure » (moins simple) que l’intention morale surnaturelle (immanente) au sens où elle dépend forcément d’une certaine transitivité matérielle du fait de la médiation politique. « Le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent à Dieu, est obligatoirement pur et exempt de péché mortel ; mais le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent pour la vie périssable des sociétés temporelles, supporte une part, souvent large, de tolérance d’un mal moindre que celui qui naîtrait de sa suppression instantanée », rappelle la Déclaration fondamentale de la revue Itinéraires en 1958. Laquelle Déclaration reprenait en substance la pensée du P. Calmel, o.p. : « Celui qui veut, dans la société civile, non seulement la justice, mais toute la justice et tout de suite, celui-là n’a pas le sens politique. Il ne comprend pas que la vie de la cité se développe dans le temps et qu’une certaine durée est indispensable pour corriger et améliorer ; surtout il ne comprend pas l’inévitable imbrication de bien et de mal à laquelle, de fait, la cité humaine se trouve condamnée, depuis le bannissement définitif du Paradis de justice et d’allégresse. Vouloir détruire immédiatement toute injustice c’est déchaîner des injustices pires. » (Sur nos routes d’exil : les Béatitudes). La question en politique n’est pas seulement celle du mal ou du bien, mais, dans un certain clair-obscur prudentiel, celle du meilleur cheminement et du meilleur milieu possible pour que le bien puisse prévaloir.

On saisit bien que la distinction et la rencontre entre morale et politique tiennent à la finalité profonde de l’homme qui n’est plus au niveau de l’espèce (bien commun), comme chez l’animal, mais au niveau individuel (bien personnel). C’est parce que l’homme est un animal rationnel, un esprit incarné – « Ni ange ni bête » –, qui ne correspond pas immédiatement avec sa fin ultime (comme chez l’ange par la vison béatifique ou chez la bête par l’instinct), qu’il a besoin de la médiation spécifiquement politique, comme d’un tremplin éducatif auquel rien n’échappe mais que tout dépasse en morale. Le milieu politique, qui s’applique à l’espèce et à la nature humaines, est comme un entre-deux, un intervalle – un metaxu en grec – pour le corps et l’âme de l’homme, l’instinct et l’esprit humain, la cité de familles et la cité divine.

Bien sûr l’activité politique reste subordonnée à la morale ainsi qu’au reste toute activité humaine volontaire, qu’elle soit artistique ou spéculative. Maurras lui-même ne saurait nier la primauté du spirituel et l’influence capitale de la morale et de la religion sur la politique. Reprenant la parabole du semeur, il expliquait simplement qu’il ne suffit pas de mettre le bon grain en terre pour qu’il germe, si le terrain et les circonstances ne sont pas propices. Parlant encore de la nécessité d’une médiation matérielle ou charnelle entre la volonté, le désir, le vœu de l’homme et leur réalisation concrète, réelle et vivante, il écrivait : « La pire erreur des romantiques me semble avoir été de confondre cette production naturelle avec une excitation toute cérébrale et subjective qui les conduisait à ne vivre que d’intentions et à s’en savoir gré. » On pourrait en dire autant de nos jours des mondialistes ou des « immigrationnistes » qui vont à l’encontre du besoin d’enracinement que prônait Simone Weil : « Ne priver aucun être humain de ses metaxu [médiateurs naturels], c’est-à-dire de ces biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l’âme et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine n’est pas possible. »

On en revient ainsi toujours à l’indispensable figure hylémorphique (distinction matière/forme dans une même réalité) d’Aristote, à cette interaction réciproque et simultanée des causes, bref à la connexion intime, organique, de la morale et de la politique chez l’animal raisonnable, naturellement social et religieux : si la morale (dont la fin absolue est personnelle) est la cause formelle (déterminante) du salut humain, la politique (dont la fin intermédiaire est une médiation commune) en est la cause matérielle (ce qui le conditionne). Autant il est nocif de séparer la condition ou le moyen (la matière politique) de la fin (la forme morale) comme le fait l’amoralisme politique (machiavélisme, positivisme, libéralisme, matérialisme…) en soustrayant l’ordination de la politique à la morale et en la réduisant à la seule activité artistique (faire). Autant il peut être dangereux de les confondre totalement dans la seule activité volontaire (agir), comme ont pu y tendre des auteurs comme Mounier ou Sangnier et plus généralement les démocrates chrétiens du Sillon (pourvus de bons sentiments et de bonnes intentions…velléitaires), dont beaucoup de nos clercs universalistes apparaissent comme les dignes successeurs, en matière par exemple d’immigration ! « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains ! », dénonce Péguy à propos des post-kantiens. Contre le démocratisme abstrait de Marc Sangnier, Maurras affirme que « l’Action française enracine ses théories dans l’amour de la patrie, l’amour de la religion, l’amour de la tradition, l’amour de l’ordre matériel, l’amour de l’ordre moral ».

Qui dit « matière » (sociale et politique) dit quantité. Qui dit quantité dit équilibre. « Si l’on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce que l’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger », écrivait Simone Weil. Qui ajoutait avec son genre de pessimisme : « Quoique ce poids soit le mal, en le maniant dans cette intention peut-être ne se souille-t-on pas. » Peut-être et même sans doute ! Car le domaine politique, s’il est éminemment le domaine du moindre mal, de l’efficacité et du relatif, des tolérances et des répressions, de l’ordre précisément de la « pesanteur » et de la déficience, il n’en demeure pas moins nécessaire pour ne pas étouffer la morale et la liberté personnelles, ne pas empêcher l’ordre de la « grâce » d’agir. Comme l’équilibre du corps – « mens sana in corpore sano » – l’équilibre de la cité conditionne l’équilibre des individus en vue de leur harmonie morale, de leur accomplissement personnel et de leur salut éternel. « De l’économie terrestre des sociétés dépend l’élargissement des voies du ciel », disait déjà saint Grégoire. Et celui qui, dans cette intention, met délicatement et proprement les mains dans cette « balance » de l’économie terrestre ou de la politique exerce pour ainsi dire en médecin un devoir de soin sanitaire ou en artiste un devoir de charité politique.

Il y a entre le politique et la morale, comme entre le médecin et la santé, un art spécifiquement moral qui peut se heurter matériellement à des cas dits de nécessité. Comme la mutilation chirurgicale qui n’est jamais voulue pour elle-même et que le bon médecin cherche à éviter par tous les autres moyens médicaux. Avec, parfois, l’absence de solution décente du point de vue de la morale ordinaire. Comme « le patriotisme ne doit pas tuer la patrie », selon l’axiome de Maurras, le moralisme en politique ne doit pas tuer le bien commun, lequel prime le bien particulier par égard au bien de chacun et de tous. C’est la parabole d’Henri Charlier que Madiran traduit en leçon politique pour la déclaration de guerre de 1940, mais qu’on peut aussi appliquer à des exemples contemporains (Irak, Lybie, Syrie…) : « Un charretier qui – pour obliger un voisin veut transporter une matière dont il connaît mal la densité – verse en chemin ou crève son cheval, ne sauve rien du tout, ne passe pas pour un héros mais pour un imbécile. »

La raison du bien commun national confère à la juste guerre, donc au cas de nécessité de la légitime défense, un art du discernement qui n’emprunte pas ses critères qu’à la seule morale personnelle. Un apologue de Louis Jugnet le dit autrement : « Une armée de saints, mais mal entrainée et mal armée, sera en général écrasée par une armée cruelle, mais très forte techniquement. Et la vertu ne donne pas plus de compétence pour juger d’une situation politique que pour résoudre une crise économique, sinon un problème mathématique. » Les moyens de promouvoir le bien commun ne sont pas fournis exclusivement par la morale. La vertu politique n’est pas totalement dépendante de la vertu morale, même si l’une a besoin de l’autre pour se cultiver favorablement sur le champ communautaire et que leur rencontre harmonieuse est plus que souhaitable dans la cité. « Un régime absurde en sa structure, dit encore Jugnet, quelle que soit la vertu [morale] des citoyens et des gouvernants, risquera de manquer son but tout comme une mauvaise arme, même maniée par un homme adroit et bien intentionné, ne vaudra jamais une arme perfectionnée. »

Pius Maurras, pius Madiran

« De la forme donnée à la société dépend le bien ou le mal des âmes », prévient aussi Pie XII, tandis que Pie XI parle du « vaste champ de la charité politique, dont on peut dire qu’aucun autre ne lui est supérieur, sauf celui de la religion ». Oui, la politique est bien un art moral ou une morale artistique, dont l’habitus spécifique constitue une synthèse originale. C’est la raison pour laquelle, celui qui l’exerce droitement sans être pour autant un saint fait cependant œuvre pie(use). Peut-être plus encore que l’intellectuel ou l’artiste de génie qui, sans être forcément un exemple moral, rend justice respectivement à la vérité ou à la beauté : « Si les saints peuvent prier en paix et les sages travailler avec fruit, c’est que l’épée guerrière, menée par le sceptre des rois, a déterminé autour d’eux la zone où ces occupations sublimes restent possible. Quand Syracuse est prise, Archimède est égorgé et tant pis pour le théorème », résumait Maurras.


Du fait de son état de vie et des épreuves du pouvoir, on peut aussi penser qu’il sera beaucoup pardonné à celui qui aura pratiqué ainsi la vertu politique selon son devoir d’état, traçant droit son sillon, labourant utilement le champ commun pour le bien de tous et chacun. Car il aura fait œuvre charitablement politique, recevant non seulement la terre de ses parents mais l’ « empruntant » pieusement aussi à ses enfants, comme dit Saint-Exupéry, pour indiquer que nous devons nous considérer comme débiteurs insolvables non seulement vis-à-vis de nos ancêtres mais aussi vis-à-vis des générations futures. Et donc vis-à-vis de notre Créateur au-delà du temps. Lien ontologique inépuisable de la généalogie de l’histoire avec la politique et la morale, que détricote et rompt imprudemment notre monde impie ! Le bien commun temporel est confié aux hommes politiques comme les talents aux serviteurs d’une autre parabole…


L’amitié politique, en effet, la concorde, le bien commun temporel, qui sont les fins de la cité, ne peuvent subsister longtemps s’ils ne sont pas soutenus, nourris en permanence par ce mélange d’art et de morale politiques et par leur liant intrinsèque : cette piété qui fait qu’à l’exemple d’une famille, on peut surmonter différences et divisions pour s’aimer entre membres d’une même communauté de destin. Quand les Français ne s’aimaient pas, pour reprendre le titre du livre de Maurras, voilà le point terriblement tragique et sans précédent de notre histoire, illustré par nos abandons successifs de souveraineté au profit d’une immigration-invasion étrangère à notre civilisation chrétienne.


L’amitié politique, remplacée aujourd’hui par un dérisoire « bien vivre ensemble » sans fondement métaphysique, historique ni culturel, ne va pas sans vertus spécifiques au premier rang desquelles il faut placer la piété nationale ou plus encore l’amour de la patrie. Avec le respect de la loi naturelle, ce lien des vivants avec ses morts est, souligne Madiran, le signe de la civilisation. Après avoir été un « pharisien de la civilisation », notre vieux monde civilisé agonise aujourd’hui d’impiété qui est un mode du péché d’orgueil : « Le voyageur sans bagage de la seconde moitié du XXème siècle n’est plus qu’un barbare somnambule et mathématicien, insouciant de tout ce qui fut, ignorant de ce qu’il est, possédé par les rêveries vainement prospectives que se fabrique une impiété sans remords. »


Contre la décadence et la nouvelle barbarie envahissantes, Maurras, comme Platon en son temps, aura occupé un créneau remarquable. Un créneau peut-être insuffisant mais non point imaginaire puisqu’il commandait « le défilé par où passait l’invasion », défend Madiran. Ce qu’il écrit pour son maître vaut en un sens pour lui : « Ce n’était pas la seule place du seul rempart. C’en était une. Parmi d’autres. Mais celle-là même où la nouvelle religion voulait faire brèche, et où elle l’a fait parce que l’on vous y a finalement laissé trop seul, trop démuni, sans les renforts qu’il fallait. Vous étiez au point décisif de la bataille pendant que d’autres, intérieurement plus fidèles peut-être aux exigences de leur baptême, s’étaient assoupis. Ou laissé circonvenir. »
Devant les deux nouvelles religions hégémoniques du siècle – celle du culte de l’homme sourd au divin et celle de l’islam sourd à la raison – et devant leurs adeptes menaçants, on n’a certes pas encore trouvé de sainte Geneviève ni d’évêque comme saint Rémi. Mais Maurras comme Madiran, parce qu’ils furent pieux dans leur combat de preux, nous ont indiqué à leur rempart « le point stratégique de la délivrance et de la reconquête » : leur combat fut celui de la piété contre l’impiété. 


Dans un entretien en 2002 avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn pour la revue Certitudes, Jean Madiran résumait ainsi sa position et sa similitude avec celle du maître de Martigues : « Si je devais donner un titre général à mes livres, je dirais : Témoin à charge contre mon temps. Je ne répéterais pas la formule de Saint-Exupéry : “Je hais mon époque, parce qu’on y meurt de soif.” Je ne parlerai pas de haine car la haine m’est étrangère, mais les charges sont graves… Peut-être ne suis-je pas digne de prendre un tel titre ? Dans ma vision, c’est le meilleur qualificatif qu’on puisse donner à l’œuvre de Charles Maurras. Maurras, témoin à charge de son temps, est le défenseur par excellence – y compris au plan religieux. Lui, l’agnostique, il a défendu l’Eglise, il le répétait “l’Eglise telle qu’elle se définit elle-même”. Et donc il a défendu Jésus-Christ, et, comme Pie X le lui a fait dire, il a défendu la foi. C’est “un beau défenseur de la foi” déclare le pape de Pascendi à Camille Bellaigue. On dira : il a défendu la foi, peut-être, mais il ne le savait pas, il n’en était pas conscient. Je réponds : dans l’Evangile, on lit justement quelque chose comme cela : “Seigneur, quand vous ai-je donné à manger?” »

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Je suis romain, je suis humain par Charles Maurras

Je suis romain, je suis humain par Charles Maurras

Grands textes

Charles Maurras, extrait du Dilemme de Marc Sangnier (1906)

Ce texte témoigne de la conception que Maurras avait de l’identité française. Tandis que le « roman national » républicain fait référence au célèbre « nos ancêtres les gaulois », Maurras souligne ici avec une grande profondeur de vue que l’histoire de France est tributaire de l’héritage romain. Maurras évoque les « deux Rome » païenne et chrétienne, qui participent d’une même histoire. C’est là une lecture culturelle, spirituelle et politique.

Je suis Romain, parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules, jusqu’à Théodose, ébaucha la première configuration de ma France. Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte, à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains. Je suis Romain, parce que si mes pères n’avaient pas été Romains comme je le suis, la première invasion barbare, entre le Ve et le Xe siècle, aurait fait aujourd’hui de moi une espèce d’Allemand ou de Norvégien. Je suis Romain, parce que, n’était ma romanité tutélaire, la seconde invasion barbare, qui eut lieu au XVIe siècle, l’invasion protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. Je suis Romain dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral. Je suis Romain parce que si je ne l’étais pas je n’aurais à peu près plus rien de français. Et je n’éprouve jamais de difficultés à me sentir ainsi Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part. Mais d’autres intérêts encore, plus généraux, sinon plus pressants, me font une loi de me sentir Romain.
Je suis Romain dans la mesure où je me sens homme : animal qui construit des villes et des États, non vague rongeur de racines ; animal social, et non carnassier solitaire ; cet animal qui, voyageur ou sédentaire, excelle à capitaliser les acquisitions du passé et même à en déduire une loi rationnelle, non destructeur errant par hordes et nourri des vestiges de la ruine qu’il a créée. Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu’y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants et réunis avant moi. Par ce trésor dont elle a reçu d’Athènes et transmis le dépôt à notre Paris, Rome signifie sans conteste la civilisation et l’humanité. Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques.

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