Entretien avec Pierre-Denis Boudriot 

Entretien avec Pierre-Denis Boudriot 

Entretien avec Pierre-Denis Boudriot

“L’Epuration (1944 – 1954)”

Nous abordons l’un de ces sujets, interdits par le politiquement correct, un de ces sujets boudés par l’Université, dominée par une unicité des vues, portée par la bien-pensance officielle.

Vous l’aurez compris, nous allons traiter de l’Épuration, ce grand mouvement de conflit entre Français, qui se fit de 1944 à 1954 – mais dont les effets perdurent dans le temps long – et, comble de l’horreur, nous chercherons la vérité des faits, sans a priori idéologique, sans peur de ne pas suivre les voix autorisées.  Pour ce faire, nous avons l’immense honneur de nous entretenir avec Pierre-Denis Boudriot, docteur en histoire moderne et contemporaine, qui publia plusieurs livres sur notre sujet comme L’Epuration 1944 – 1949 (Grancher, 2011) et qui vient de faire paraître, aux éditions Auda Isarn son Bagnes et camps de l’épuration française (1944 – 1954). Nous osons dire que de tels travaux honorent la recherche française par la qualité de la méthodologie employée, mais aussi par le courage dont il faut faire preuve pour ne pas être emporté par le flot des productions biaisées et partisanes. Que ce livre ait le succès qu’il mérite et qu’il se propage dans de nombreux foyers.

AF : Nous vous remercions de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous nous donner une définition de l’Épuration et nous donner des bornes chronologiques – votre livre L’Epuration 1944 – 1949 – s’étend sur une période qui n’est pas celle de votre dernier livre, pourquoi ce changement ?

Dans son édition de 1984, le Petit Robert, on ne peut plus laconique, définissait ainsi l’épuration : « Elimination [sic] des collaborateurs à la Libération ». Plus classiquement, l’épuration désigne la répression des actes ou des faits de collaboration avec l’ennemi. Mais ceux-ci sont des plus divers et impliquent les épurés à des degrés de responsabilité très différents. L’épuration intéresse de nombreuses composantes de la société et il n’est guère de domaines d’activité qui n’aient été épargnés. Les sympathisants et membres des mouvements collaborationnistes, la presse, l’armée, la magistrature, la littérature, la police, les fonctionnaires pour ne citer que les principaux … L’épuration est d’une grande complexité. Elle connaît une première phase dite extra-judiciaire ou « sauvage » qui a sévi dès avant la Libération et dont on observe les dernières manifestations en 1947, malgré l’instauration des tribunaux d’exception que sont les Cours de Justice, la Haute Cour, les Chambres Civiques (actives dès 1944 et 1945). Les lois d’amnistie de 1947, 1951 et 1953 sont trois des principaux repères chronologiques de la décennie 1944-1954, habituellement retenue pour l’épuration. La période étudiée dans mon premier livre s’arrête, en effet, à l’année 1949. J’avais fondé mon travail sur l’analyse d’une trentaine de témoignages écrits d’épurés qui avaient été, pour la plupart, libérés avant 1949. J’ai, par la suite, sensiblement élargi ma base documentaire en disséquant soixante-dix mémoires, correspondances et journaux évoquant l’épuration jusqu’en 1954. J’ai également exploité cette manne providentielle que sont les notes, rapports annuels et circulaires de l’administration pénitentiaire, archivés sur près de quatre siècles.

AF : Cette définition étant donnée, j’aimerais, en guise de préambule, que nous nous arrêtions sur votre méthodologie. La masse des travaux et des publications sur cette période de l’histoire, est titanesque, en quoi vous démarquez-vous ? Est-ce votre rapport particulier aux sources, c’est-à-dire à une sélection différente de celles-ci, à une exploitation de documents qui ne furent jamais utilisés ?

J’ai d’abord procédé à une lecture critique des témoignages d’épurés, parfois contradictoires, et de nature trop militante. La plupart des historiens et des universitaires continuant, malgré quelques discrets emprunts, de tenir systématiquement cette source pour irrecevable, il m’importait de ne pas leur opposer une antithèse aussi péremptoire. J’ai également eu le souci de signaler les défauts de concordance et les incohérences en matière de comptabilité et d’effectifs, décelés dans certains documents administratifs. J’ai, par ailleurs, réagi à toutes ces études universitaires et travaux d’historiens, parfois d’une érudition confondante, mais par trop partiaux ! La dimension sensible, humaine donc, en est complètement absente dès lors qu’il est question des épurés. En revanche, s’agissant de l’histoire de la détention pénitentiaire sous Vichy, le traitement du sujet témoigne d’une grande empathie. La production administrative, dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été exploitée plus tôt, s’est révélée d’une importance cruciale. Peu suspecte de parti pris, elle aborde tous les aspects de la vie quotidienne du prisonnier et corrobore nombre de témoignages d’internés. L’analyse comparative des textes administratifs et des écrits d’épurés s’est avérée particulièrement féconde; elle a notamment, permis de réévaluer l’intérêt documentaire de ces écrits.

AF : Pourriez-vous nous présenter une typologie des personnes qui furent inquiétées, à différents degrés, par ce mouvement d’épuration – avons-nous des chiffres ? Plus spécifiquement, est-ce que beaucoup de militants ou de figures d’Action française subirent cette épreuve ?

L’épuration a frappé presque tous les milieux de la société et n’a épargné aucune de ses strates. Une typologie des prisonniers, justiciables des cours de l’épuration, reste à établir : elle devra prendre en compte l’extrême diversité des cas et toutes les peines prononcées, en signalant les disparités constatées en ce domaine. Ainsi, d’obscurs gens de presse n’ont pas échappé à des condamnations d’une grande sévérité, tandis que des « collaborateurs économiques », aux affaires des plus prospères, ont bénéficié d’une singulière mansuétude de la part des tribunaux. En l’état actuel de nos connaissances, il s’avère bien difficile de dénombrer précisément les justiciables et condamnés des différents tribunaux. Cependant, des ordres de grandeur peuvent être posés. Ainsi, au début de l’année 1947, l’épuration se soldait par 300 000 arrestations, 95 000 procès et 50 000 jugements rendus. S’agissant de l’Action française, on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une comptabilité permettant d’évaluer le nombre de responsables et de militants, inquiétés par la Justice de l’épuration. Bien que l’opprobre ait été jeté sur l’Action française, demeurée fidèle à ses figures tutélaires, ses membres ne s’attirèrent pas les foudres de l’épuration comme les membres du Parti populaire français de Doriot, du Rassemblement national populaire de Marcel Déat ou de la Milice. On rappellera toutefois, que Charles Maurras fut frappé, exemplairement, d’une peine de réclusion criminelle à perpétuité, malgré sa défiance, notoire, vis-à-vis de l’Allemagne.

AF : Tous ces éléments étant posés, intéressons-nous, si vous le voulez bien, à la procédure. Pourriez-vous brosser à grands traits, la manière dont se réalisa cette épuration, quelles sont les grandes étapes que subira une personne inquiétée ? Quelle place tient Fresnes dans ce dispositif ?

Bien qu’elle ne soit pas immuable, la procédure peut se décomposer en sept séquences principales : l’arrestation, la détention transitoire au Dépôt du palais de Justice, l’internement au Vélodrome d’Hiver, à Drancy (Saint-Denis), l’instruction, le procès, la condamnation et, enfin, l’incarcération. Mais jusqu’au printemps 1945, coexistent des pratiques « extra-judiciaires » échappant à tout contrôle de la Justice. Ce sont, par exemple, les arrestations effectuées, le plus souvent sans aucun mandat, par les francs-tireurs partisans, puis la détention dans des « prisons » privées, en fait des lieux, tenus secrets, de détention et de sévices. On en a identifié une trentaine à Paris, qui en comptait sans doute beaucoup plus. La légalité républicaine ne s’est imposée que progressivement. Jusqu’au début 1946, de nombreux lynchages de « collabos », ou supposés tels, sont perpétrés et des prisons prises d’assaut pour en extraire et abattre des condamnés ayant échappé à la peine de mort ! Le parc carcéral français a compté 220 maisons d’arrêt, quatorze centrales
et cinquante centres et camps pénitentiaires. Mais Fresnes, située à seulement seize kilomètres de Paris, s’est imposée comme la plaque tournante de l’épuration. De la Libération, à janvier 1946, 17 000 détenus, justiciables des cours de justice, sont passés par Fresnes. Dès avant la guerre, cette prison, inaugurée en 1898, avait fait l’objet de reportages et elle a inspiré de nombreux épurés versificateurs.

 AF : Dans quel état se trouvent les centrales durant cette période ? Etaient-ce des lieux particulièrement vétustes ?

A la Libération, la plupart des centrales (d’anciens monastères ou abbayes), sont dans un état de décrépitude, voire de délabrement avancé, qu’ont aggravé, pour certaines, les bombardements anglo-américains. Les conditions de détention y sont donc d’autant plus pénibles. Faute de crédits, les travaux de reconstruction ou de rénovation sont différés, parfois jusqu’en 1953.

AF : La société des centrales est une société complexe où règne une hiérarchie stricte, que dominent des personnages composites. Quelle était, globalement, l’attitude des geôliers et des autorités pénitentiaires vis-à-vis des prisonniers politiques et comment ces derniers vivaient-ils le contact avec des prisonniers de droit commun ?

Les gardiens, pour beaucoup communistes ou membres de syndicats d’obédience communiste, furent très majoritairement hostiles aux prisonniers politiques. En revanche, la haute hiérarchie pénitentiaire s’efforça d’humaniser leur traitement et alarmèrent le ministère de la justice face aux conditions effroyables de détention. Le premier directeur de l’administration pénitentiaire, Paul Amor, lui-même emprisonné sous l’occupation, fut l’un d’eux. Il oeuvra à la réforme du système pénitentiaire visant à la réhabilitation du prisonnier. Les politiques ont souffert de la malveillance des prisonniers de droit commun qui les méprisaient et, souvent, exploitaient leur inexpérience. Si quelques épurés ont pu bénéficier des conseils de truands patentés, la communauté des prisonniers de droit commun et celle des politiques sont demeurées deux mondes, étrangers l‘un à l’autre.

AF : J’aimerais revenir sur deux points qui firent couler beaucoup d’encre, à propos de ces fameuses centrales. Premièrement, quel était le rapport au silence et, deuxièmement, qu’était véritablement la “salle de discipline” ?

Jusqu’en 1947-1948, l’administration pénitentiaire impose le silence aux détenus des centrales. Cette privation de la parole est un châtiment qui s’ajoute à bien d’autres et contribue à déshumaniser le prisonnier. La salle « de discipline » qui semble avoir progressivement disparu à partir de 1943, représente le paroxysme des souffrances infligées aux fortes têtes et aux récalcitrants. Généralement, l’administration ne fait que la mentionner ; à la différence des politiques qui apportent maintes précisions. Cet espace surpasse en horreur tous les autres châtiments en vigueur au sein des centrales. Il faut noter que ce supplice avait aussi cours dans les colonies pénitentiaires pour enfants, dans les années 1920 ! Conçue et aménagée pour pousser le détenu au comble de la douleur, cette salle témoigne du degré extrême de férocité et de sadisme atteint par le système pénitentiaire de l’époque.

AF : Un élément m’avait particulièrement marqué à la lecture des témoignages que firent Pierre-Antoine Cousteau et Lucien Rebatet, élément sur lequel vous revenez également dans votre livre. Il s’agit de l’extrême promiscuité que subissent les détenus, la crasse qui règne dans les centrales et l’absence totale d’hygiène. Vous-même écrivez : “Les prisonniers encagés douze heures durant, ne peuvent plus vider leur tinette dans le baquet collectif du dortoir. Tourmentés par les effets diurétiques d’une alimentation à base de chou, les condamnés politiques ignorants de la chose carcérale, apprennent des truands, comment se soulager dans ses sabots ou en urinant, depuis son lit, sur le plâtre du mur.” (p. 153). Est-ce le souvenir choqué de personnes découvrant ce qu’est la prison ou ces conditions étaient-elles scandaleuses, même pour l’époque ?

Ce moyen de se soulager ne résulte pas d’une brimade. En effet, il n’était pas envisageable de laisser les prisonniers sortir, la nuit, de leur « cage à poule » individuelle pour vider leur tinette dans le baquet collectif. Ces sorties auraient occasionné de nombreuses allées et venues, contraires à la sécurité intérieure.

AF : Dans cet enfer, ce sont souvent de grands esprits qui sont enfermés, des politiques, des écrivains, des journalistes. Lucien Rebatet écrira, comme vous le rapportez, : “Mentalement, je diminue chaque mois” (p. 165). Les prisonniers avaient-ils le droit de lire, d’écrire ?

Comme à Fontevraud en 1947, l’administration pénitentiaire autorise, en principe, les détenus d’une conduite exemplaire, durant au moins trois mois, à emprunter un livre dûment sélectionné par la direction de la centrale. Toutefois, le régime en ce domaine, tend à s’assouplir, notamment à l’initiative des directeurs généraux qui plaident en faveur de la lecture, au profit de tous les prisonniers. Des bibliothèques d’ouvrages « choisis » sont peu à peu constituées au sein des prisons, tandis qu’entrent clandestinement des livres politiques et des pamphlets, prisés des épurés. Le droit d’écrire se limite à une lettre devenue hebdomadaire en 1948 et toujours minutieusement formatée. Ce droit ne peut, évidemment, suffire à répondre au besoin d’écrire, irrépressiblement ressenti par des épurés souvent issus du monde politique et journalistique. Malgré les peines encourues, la prison devient donc le creuset d’une importante production littéraire.

AF : Nous avons beaucoup évoqué les centrales, mais il y eut aussi les camps, que vous évoquez au dixième chapitre de votre livre. Quelles étaient les différences substantielles entre ces deux lieux ?

Les centrales étaient destinées aux prisonniers gravement compromis avec l’occupant, et donc condamnés par les cours de justice à de « longues peines », notamment de travaux forcés. Leur régime disciplinaire était réputé pour sa grande rigueur. L’architecture des centrales, héritée pour la plupart de couvents et d’abbayes, est massive et austère. L’ensemble est cerné de hauts murs. Réservés principalement aux « jeunes égarés », jugés amendables, les camps, de création plus récente, sont des lieux de détention provisoire, constitués de baraquements. Leur gestion est sensiblement plus libérale que celle des centrales.


AF : Ces hommes qui subirent l’enfermement furent définitivement marqués du sceau de la détention. Parvinrent-ils réellement, une fois libérés, à vivre à nouveau au milieu du monde ou furent-ils définitivement des êtres différents, des êtres à part ?

S’il y eut des réinsertions réussies, notamment dans le domaine artistique et culturel, nombre de détenus ne purent surmonter le profond traumatisme de leur incarcération. Plusieurs centaines d’entre eux vécurent, fers aux pieds, des mois durant, les affres de l’attente de leur exécution, finalement commuée en peine à perpétuité. Le divorce, demandé par l’épouse, la solitude, la maladie, l’irréversible décrépitude, furent le lot de beaucoup, qui, frappés d’opprobre à leur retour, se murèrent à jamais dans le silence.

AF : Nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien ! Nous conseillons vivement à tous nos lecteurs de se procurer ce livre qui nous plonge dans cet univers dantesque que furent les bagnes et les camps de l’Épuration !

Boudriot Pierre-Denis, Bagnes et Camps de l’Epuration (1944 – 1954), Auda Isarn,
2021, 239 pages

Les incertitudes du Général Desportes

Les incertitudes du Général Desportes

Après les « médecins de plateau », lors de la crise du Covid, nous voilà forcés de subir les « Généraux de plateau » avec la guerre en Ukraine.  La plupart d’entre eux se montrent soucieux de justifier leurs honoraires en se limitant à la plus plate propagande antirusse. Il est vrai qu’en temps de guerre, la première victime, dit-on, est la vérité. Il existe cependant un Général qui sort de l’ordinaire de médiocrité qui nous est imposé par les grands médias : le Général Vincent Desportes. Non que cet officier conteste frontalement l’engagement de la France, (non belligérant mais jusqu’à quand ?), mais il se permet cependant certaines incartades par rapport à la doxa atlantiste. Nous allons tenter de décrire les étapes logiques de la pensée stratégique qu’il défend avec courage depuis qu’il fut sanctionné en 2010 par le ministre de la Défense d’alors, Hervé Morin, pour avoir critiqué la stratégie américaine en Afghanistan. Par la suite, il n’aura plus de commandement et passe en 2° section, entendez qu’il est mis à la retraite. Cela ne le dissuade pas d’adresser une lettre ouverte à Alain Juppé en 2016, dans laquelle il soutenait le devoir des militaires de faire connaître leur opinion, appuyée sur la connaissance de leur métier, sans pour autant cesser de rester loyal au pouvoir politique. Sans doute mais que se passe-t-il quand les enjeux idéologiques s’opposent radicalement aux intérêts nationaux ou européens ? C’est là toute l’ambiguïté de ses prises de position.

Ainsi, quand il est interrogé par Élise Blaise sur TVL sur la guerre en cours (1), Desportes commence par affirmer « L’Ukraine ne doit pas et ne peut pas perdre. La question n’est pas de savoir si la Russie doit perdre, mais Jusqu’où peut-on laisser l’Ukraine gagner. » Et il ajoute : « il est clair que si un pays comme la Russie, doté de l’arme nucléaire, comme l’est la Corée (du nord), comme le sont l’Inde et le Pakistan, comme le seront assez rapidement de nombreux pays, peut gagner une guerre simplement parce qu’elle possède l’arme nucléaire, eh bien ce serait parfaitement déstabilisant et cela entraînerait une prolifération horizontale de l’arme nucléaire ». Voilà un raisonnement quelque peu étrange, nous semble-t-il.
 
En réalité, la Russie de Poutine a jusqu’à présent évité (en dehors de déclarations sans suite) d’user, non seulement de l’arme atomique, mais de ses produits dérivés, comme les missiles à l’uranium appauvri, ou des armes chimiques. La question nucléaire n’est donc pas posée dans ce conflit. Doit-on comprendre que si la Russie n’était pas dotée de l’arme atomique, il pourrait être envisagé de la laisser gagner ? Et de son côté, le Général Desportes n’a jamais émis une telle opinion lorsque les USA, dotés d’un arsenal nucléaire inégalé, ont agressé l’Irak et la Yougoslavie. En réalité, cette argumentation est défectueuse car elle cache une autre préoccupation que Desportes ne peut dévoiler car elle apparaîtrait trop alarmante : comme la Russie a la bombe atomique, l’OTAN ne peut pas l’attaquer directement car cela déclencherait une guerre mondiale dans laquelle le genre humain courrait le risque de son extinction.
 
Cette déclaration liminaire bancale n’empêche pas le Général de développer une vision pertinente et audacieuse des rapports de force stratégiques internationaux. Rappelons quelques thèmes, éclairés, non seulement par sa connaissance militaire, mais par celle de l’histoire et de la culture.
 
  • D’abord, il met en lumière le fait que les États-Unis d’Amérique ont une conception de la guerre fort différente de celle des Européens. Alors que nous considérons que la guerre est une manière parmi d’autres de mener une politique (Clausewitz : la politique par d’autres moyens), permettant une paix de compromis, éventuellement, les USA considèrent que la seule conclusion d’une guerre est la capitulation sans conditions parce que la guerre n’est pas l’expression de la politique, mais de la morale. Leur victoire n’est pas celle d’une nation mais celle du Bien contre le Mal. Le vaincu doit, non seulement rendre les armes, mais devenir autre. Cette conception téologicomorphiste de la guerre, carrément messianique, exclut toute paix négociée. Il y a là une grave différence d’approche (2)
  • Ensuite, Desportes n’hésite pas à montrer combien nos intérêts vitaux sont différents de ceux de l’Amérique du nord : « il est parfaitement déraisonnable pour l’Europe de lier son destin stratégique à une puissance dont les intérêts stratégiques sont de plus en plus divergents des siens. (3
  • De même, il est parfaitement lucide sur le fait que l’Europe est profondément divisée entre les États de l’ouest (France, Allemagne, Italie) dont les intérêts sont de ne pas se couper de la Russie, pour de multiples raisons, principalement économiques, mais non exclusivement, les États du nord-est, tout investis par leur ressentiment à l’égard de l’ancienne URSS (Pologne, États baltes, Roumanie, Géorgie, et bien entendu Ukraine), Les petits et moyens États du continent, qui ont renoncé à toute géopolitique, et enfin la Grande Bretagne qui suit l’Amérique et même la précède quelquefois.
  • Enfin il est conscient que les sanctions économiques, si elles ont été parées par la Russie, frappent de plein fouet l’Europe de l’ouest, au point de la conduire à la pénurie, à la récession et à des troubles gravissimes, profitent aux USA de façon scandaleuse, en provoquant une voie de plus pour augmenter leur puissance à nos dépens, et que cette situation risque de durer fort longtemps.
  • Il est forcé de reconnaître que les mesures prises par les institutions européennes pour éviter à l’Allemagne d’asphyxier son industrie sont essentiellement une charge insupportable pour notre pays, la France.
 
Alors, que propose-t-il pour répondre à cette situation tragique ? Il exhorte l’Europe à militer pour un règlement pacifique du problème ukrainien, permettant d’esquiver une destruction de la Russie, réduite dans les plans polono-baltes, à une petite nation de 40 millions d’habitants, en faisant valoir notre intérêt jusque-là méprisé. Il croit à un ressaisissement de l’Europe pour réaliser cette politique une fois la guerre terminée.
 
      Tout en respectant le courage de ce brillant officier, nous nous permettons de dire qu’il se trompe, et que, s’il voulait bien faire appel à des connaissances dont il ne manque pas, il verrait bien en quoi ses idées sont incohérentes.
 
  • D’abord parce qu’il est beaucoup trop tard. Il eût fallu s’opposer au plan américain dès 2010, plan que Washington ne cachait pas, en exigeant l’application des accords de Minsk, et si cela s’avérait impossible, en dénonçant leur violation éhontée. La suite des choses en eût été fort différente.
  • En effet, la guerre, selon l’expression de Daniel Halévy, est un accélérateur de l’histoire, et depuis février 2022, une évolution irréversible s’est mise en place. Desportes souligne avec raison que l’unité européenne s’est installée, mais sous la bannière américaine et sans possibilité d’indépendance.
  • Dès lors, seule l’issue de la guerre peut permettre de déboucher sur une solution acceptable. Soit les hostilités donnent l’avantage à l’Ukraine et à l’OTAN, et alors, Desportes le sait bien, toute voix discordante sera étouffée, car la dynamique de la victoire provoquera un épouvantable chaos dans toute l’Asie centrale, et une soumission abjecte des nations historiques de l’Europe. Il est absolument vain de croire que la France puisse faire dans un tel contexte prévaloir ses choix dans une Union européenne où elle sera ultra-minoritaire. Soit l’Ukraine recule, malgré le soutien occidental, et dans ce cas la seule solution sera de se retirer de cette alliance agressive, avec en prime l’effondrement des institutions de Lisbonne. Pourquoi attendre, dans ces conditions, au nom des prétendues valeurs démocratiques ? Le temps presse. Le Général Desportes est sans doute un bon stratège. Il aurait intérêt à compléter ses réflexions par la lecture de Bainville.
 
 
Robert Divoz

Centenaire de la mort de Marius Plateau

Centenaire de la mort de Marius Plateau

Né le 8 juillet 1886 à Paris, et ingénieur de profession, Marius Plateau fut un militant engagé aux côtés de la Ligue d’Action Française, une grande figure des camelots du Roi. Il fit partie des grands noms de l’Action Française pour son dévouement à la cause ainsi que pour son courage durant la Grande Guerre.

Dès 1908 alors qu’il n’a que 22 ans il commence à vendre le journal de l’Action Française tous les dimanches dans le quartier des Batignolles. En cette même année il devient secrétaire général des camelots du Roi et celà jusqu’à sa mort. Il participe à l’affaire Thalamas, qui lui vaut d’être arrêté le 10 février 1909 et condamné à deux mois de prison.

En 1910, lors de la crue de la Seine il est présent avec les équipes de camelots du Roi auprès des familles ouvrières sinistrées, abandonnées par la République, pour leur apporter aide et soutien.
Il fut très impliqué dans l’organisation des manifestations, notamment de celles des camelots du Roi, et nous lui devons dès 1908 la création de la Fédération Nationale des Camelots du Roi qui rassemble tous les groupes de Camelots de France. Il en est nommé secrétaire général.

Appartenant à la 22e compagnie du 355e régiment d’infanterie, il participa en tant que sergent à la Grande Guerre comme beaucoup d’hommes de sa génération, dont beaucoup seront morts en martyrs sur les champs de bataille pour que nous ne tombions pas sous le joug allemand comme avaient pu l’être l’Alsace et la Moselle après la défaite de 1870. Sa conduite héroïque à l’attaque de Fort-Fontenoy dans l’Aisne, lui vaut une citation à l’ordre de l’armée pour son courage et à être inscrit dans le livre d’or de son régiment. Touché à la tête par une balle allemande, il s’en sort miraculeusement après avoir passé plusieurs jours entre la vie et la mort. À la sortie de la guerre, après sa convalescence, il devient secrétaire général de la Ligue d’Action Française en 1919.

Le 22 janvier 1923, alors âgé de 36 ans, il est assassiné par balle au siège de la Ligue d’Action Française, rue de Rome, par l’anarchiste Germaine Berton. Elle déclara lors de son procès qu’elle voulait venger l’assassinat de Jean Jaurès et qu’elle considérait Léon Daudet et Charles Maurras comme responsables de l’occupation de la Ruhr. Ne pouvant les atteindre, elle s’était rabattue sur Marius Plateau. Peu de temps après cet assassinat, l’amant de Germaine Berton était retrouvé mort le jour même où il suggéra des pistes aux enquêteurs. Un policier du nom de Joseph Dumas fut également retrouvé mort alors qu’il enquêtait sur cette affaire. L’anarchiste Germaine Berton fut finalement acquittée et il devint alors évident que cet assassinat était à caractère politique et que cette anarchiste n’était que le bras armé de la République, qui assassina bon nombre des nôtres au fil des années, jusqu’à faire tuer le propre fils de Léon Daudet en cette même année 1923, Philippe Daudet, alors âgé de 14 ans.

À l’occasion des obsèques de Marius Plateau, le talentueux sculpteur et futur dirigeant des Camelots du Roi, Maxime Real Del Sarte, réalisa un monument en mémoire de Marius Plateau au cimetière de Vaugirard, visible encore aujourd’hui. Une immense foule de plus de 100 000 parisiens étaient présent aux funérailles en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et celà jusqu’au cimetière de Vaugirard, avec la présence notable de Maurice Barrès et Henry de Montherlant, ou encore d’anciens combattants venus dire un dernier au revoir à leur camarade.

En ce 22 janvier 2023, souvenons-nous de cet homme exemplaire, modèle pour chacun d’entre nous, qui fut assassiné par la Gueuse il y a maintenant 100 ans.

REQUIESCAT IN PACE

 

DROITS DE L’HOMME : Les aberrations d’une philosophie

DROITS DE L’HOMME : Les aberrations d’une philosophie

 
Depuis le 26 août 1789, date de la première déclaration par l’Assemblée constituante, les Droits de l’Homme ne cessent d’imposer l’idée que l’individu est l’alpha et l’oméga de toute réflexion politique, ce qui revient à poser tout problème en termes de droits, donc en termes conflictuels, et débouche sur des luttes stériles et suicidaires entre clans, entre partis, entre lobbies. Puisque l’individu tant flatté est lui-même le fondement du droit, ses moindres désirs peuvent s’ériger en absolus et doivent alors, même s’ils sont contre-nature, être reconnus par la loi. Et malheur à quiconque s’y oppose au nom des lois non écrites ! Voilà donc la plus antipolitique des idéologies, espèce de théocratie sans Dieu, devenue la seule norme d’une société qui ne veut plus de normes ! Véritable histoire de fou. Et si encore lesdits Droits avaient amélioré l’espèce humaine ! En fait depuis deux siècles on a connu les pires guerres, massacres et génocides, nullement empêchés, parfois même justifiés par cette croyance laïque et obligatoire.
L’ordre naturel
Que voulait dire le serment du sacre des rois de France, parlant de « rendre justice à chacun selon ses droits » ? Tout simplement que dans l’ancienne France, chaque Français jouissait de libertés, donc de droits en tant que membre de telle communauté dans laquelle son bien propre s’ordonnait au bien général selon toute une hiérarchie de droits et de devoirs (familiaux, communautaires, professionnels, provinciaux, nationaux…) que couronnait le roi incarnant le bien commun, reliant le temporel au surnaturel. On savait alors, avec Aristote et saint Thomas, que l’homme « animal politique » n’a pas de besoin plus pressant que d’être membre du corps politique pour y recevoir, proportionnellement à sa place, à sa fonction, ce qui est juste, ce qui est son droit. Peut-on croire que dans une telle société l’individu était étouffé ? Ce serait oublier que sous quelque régime que ce soit, est inscrite dans le cœur de chacun de nous la loi naturelle, la loi de la raison droite. Cette donnée immédiate de la conscience doit être cultivée par l’éducation, par la formation de l’intelligence et de la volonté, afin d’assurer l’articulation entre la liberté du sujet et son ordonnancement au bien objectif. Elle ne peut être soumise aux options d’aucun législateur ici- bas. Elle est la source de ce que les sociétés chrétiennes ont toujours appelé les droits fondamentaux, naturels, imprescriptibles de chaque homme.
Le père de Clorivière, dans ses Études sur la Révolution (1793) les définissait ainsi :
1) la connaissance de la Vérité ;
2) la poursuite du bien nécessaire à son bonheur et à sa fin ;
3) la liberté ou le pouvoir de faire tout ce qui n’est pas contraire au devoir ;
4) la conservation de sa personne et de ses biens.
Les deux premiers sont absolus, les deux derniers le sont dans la mesure où l’on n’a pas mérité de les perdre par quelque crime. Voilà des droits qui n’érigent nullement l’individu en absolu ; ils l’ordonnent au bien et chacun a le devoir de les défendre même au prix de sa vie, quand, par exemple, une autorité abuse de ses prérogatives, ou quand un État brade une nation ou lui impose une législation contraire à la religion et à la morale. L’objection de conscience est alors légitime défense.
Pour apprendre à résister à tous les Néron, Staline ou Hitler, à tous les avorteurs, à tous les violeurs des âmes et des corps en ce bas monde, une bonne et vigoureuse formation de la conscience suffit, il n’y avait nul besoin d’une Déclaration tonitruante de Droits qui, le plus souvent, abandonnent les consciences à tous les vents médiatiques.

Qui est l’Homme ?
« Libérer » l’homme de tout ordre naturel, l’arracher aux rapports nécessaires entre individus et communautés, à tout agencement de finalités liées à des situations données : tel fut le but des auteurs de la Déclaration de 1789. Chacun n’a plus qu’une destinée personnelle, la société n’est qu’une juxtaposition d’individus cohabitant par hasard, et le droit se rapporte uniquement à ceux-ci, sans référence au bien commun ; il n’a plus sa source qu’en l’homme lui-même et les droits deviennent subjectifs.
L’absurdité de cette construction philosophique purement rationaliste est ainsi exposée par le professeur Michel Villey : « Le droit est un rapport entre des hommes, multilatéral. Comment pourrait-on inférer une relation couvrant plusieurs termes d’un terme unique, l’homme ? »
(Le Droit et les Droits de l’homme, PUF, 1983)
L’Homme des Droits de l’Homme est un homme abstrait, « libéré » de tout ce qui le caractérise, de toute attache à une famille, à un métier, à une région, à une nation, à une religion, voire aujourd’hui à un sexe… En somme un homme qui n’existe pas, mais qu’il importe de créer : un homme nouveau (caricature de l’Évangile) qui refera le monde à son image, un homme devenu simple atome social, coupé de toute transcendance, afin de renaître en s’autodivinisant. Les Droits de l’Homme constamment martelés aboutissent à une confusion des ordres : changer l’homme, cela relève non de la politique, mais de la morale !
Théocratie
 
Les vigoureuses libertés traditionnelles des forces vives du pays survivent comme elles le peuvent dans cette permanente incitation aux revendications individualistes qui aboutit à la déification de tous les désirs voire de toutes les pulsions. Et malheur à celui qui, au risque de se faire remarquer par les officines de vertu républicaine, oppose la Vérité, l’héritage historique, les lois naturelles et surnaturelles, le respect de la vie à naître, la défense de la famille…, à toutes ces pressions entretenues dans et par les médias pour faire entrer dans la loi leurs propres fantasmes ! On est en pleine « démocratie des mœurs » : l’État s’arroge le droit de légiférer en matière de mœurs. Est moral ce qui est légal, la démocratie sert de « substitut à la morale », comme le déplorait Jean-Paul II. Cela s’appelle la tyrannie. Sur le plan international aussi, les grands prêtres des Droits de l’Homme portent d’énormes responsabilités dans bien des guerres et bien des interventions catastrophiques, comme, par exemple, les deux guerres faites à l’Irak pour lui apprendre la démocratie… Il ne faut toutefois pas croire que cette théocratie sans Dieu puisse s’éterniser. Puisqu’elle n’est que subjectivisme, moralisme et bourrage de crânes, lui barreront un jour la route ceux qui diront Politique d’abord. Il n’y a pas de plus grand remède aux rêvasseries droits-de-l’hommistes que le réalisme, l’observation objective des lois naturelles et de l’expérience séculaire, en somme que l’empirisme organisateur que nous a enseigné Charles Maurras.
                                                                                                                                                                                                                           Michel Fromentoux

Réflexions sur la Révolution de 1789

Réflexions sur la Révolution de 1789

Lorsque Charles Maurras se lance dans la vie publique et commence à mûrir sa pensée politique, cela fait juste cent ans que la Révolution a éclaté. En 1889, il atteint vingt et un ans, il vote pour la première fois, et c’est pour un candidat boulangiste, le juif Alfred Naquet ! Au cours du siècle écoulé, la critique de la Révolution a été faite par les penseurs les plus divers. Les uns, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, se placent d’un point de vue principalement religieux, et opposent les vérités de la Foi à la « Raison » déifiée par les révolutionnaires. D’autres adoptent un point de vue positiviste, tels Auguste Comte et Ernest Renan. D’autres encore, comme le sociologue Frédéric Le Play et l’historien Hippolyte Taine, s’attachent empiriquement à analyser les faits, leurs causes et les conséquences.

La synthèse
 

 

Charles Maurras réalise la synthèse de ces divers courants. Il écarte les préoccupations métaphysiques. Son souci est de trouver une base d’accord entre tous les Français sur un événement – la Révolution – qui a engendré de profondes divisions dans le pays. Maurras adopte la méthode de Taine qui, le premier, a étudié la Révolution d’une façon scientifique. La pensée de Maurras sur la Révolution est particulièrement développée dans ses Réflexions sur la Révolution de 1789 parues en 1948 aux Éditions des Îles d’Or. Chez le même éditeur, Maurras a publié un autre ouvrage très dense, L’Ordre et le Désordre, les idées positives et la Révolution. Recherchant les causes de la Révolution, Maurras dénonce le mouvement des « Lumières » qui s’est développé au cours du XVIIIe siècle et qui a gagné progressivement toutes les élites de la société d’Ancien Régime. Il dénonce les « idées suisses » développées par « le misérable Rousseau ». Il observe au XVIIIe siècle une défaillance de l’intelligence française qui rejette alors les traditions, les valeurs qui font la force des sociétés et qui vont être balayées par un individualisme sans frein, ferment d’anarchie. 

 

  La défaillance de l’autorité 

Les hommes du XVIIIe siècle ont été grisés par les progrès des connaissances et se sont laissés emporter par leur orgueil en envoyant promener les cadres intellectuels qui avaient jusqu’alors gouverné la pensée. Maurras souligne le rôle de la franc-maçonnerie et celui des sociétés de pensée, ce dernier mis en lumière par Augustin Cochin (cf. L’A.F. 2000 du 3 février 2005). Il ne sous-estime pas non plus le rôle de l’Angleterre et des agitateurs à sa solde. Cependant, il s’attache surtout à analyser le comportement de l’autorité face à cette entreprise subversive. Cette autorité a été défaillante. Louis XVI était lucide et plein de bonne volonté, mais il n’a pas fait son métier de Roi. Il était en effet contaminé par les idées nouvelles. Face à la subversion, il ne faut pas hésiter à user de la force, même si l’on doit faire quelques victimes. En saisissant les occasions favorables pour faire preuve d’énergie – elles se sont présentées – Louis XVI aurait sauvé et la France et son trône. passant par la Terreur. « De l’individualisme absolu à l’État absolu, la chaîne est logique », écrit-il. Au nom d’une liberté abstraite et de la souveraineté de l’individu, l’État révolutionnaire va combattre les libertés concrètes. Il veut en effet créer un homme nouveau, une nouvelle société à base d’individualisme. Il en viendra ainsi à vouloir exterminer tous ceux qui restent marqués par l’ordre ancien, et même ceux qui n’en sont que suspects. 

 

Des « patriotes » cosmopolites 

Maurras passe en revue les principaux événements de la période 1789-1791 et leur donne leur signification profonde : le vote du 23 juin instituant le vote par tête au lieu de la tradition du vote par groupes : la représentation populaire change alors de nature. Le 14 juillet, en abattant la Bastille on a abattu les défenses de l’État, sans pour autant supprimer l’arbitraire. La folle nuit du 4 août s’est déroulée aux dépens du tiers-état, plus encore que de la noblesse et du haut-clergé par suite de la disparition des libertés collectives. La perte des libertés professionnelles a entraîné le règne de l’or et l’oppression des ouvriers. Le 26 août, la Déclaration des Droits de l’Homme fut l’affirmation d’un « droit divin de l’individu ». Maurras critique aussi la conception que les jacobins ont du patriotisme. Pour eux, l’appartenance à la patrie repose sur la seule volonté des citoyens ; elle tend ainsi à se confondre avec l’adhésion à une idéologie. La Révolution était au fond cosmopolite. Maurras tire en fin de compte un bilan largement négatif de la Révolution. Elle a conduit à la guerre civile et à vingt-trois ans de guerre étrangère qui ont saigné le pays. Dans l’ordre politique et moral, elle a été désastreuse. Les idées révolutionnaires imprègnent encore l’enseignement, les grands médias et la législation. Elles ont pénétré chez beaucoup de gens de « droite » qui n’osent les combattre. Mais pour Maurras « toutes les espérances flottent sur le navire d’une contrerévolution » (Pour un jeune Français). 
 
                                                                                                                                                                                           
                                                                                                                                                                                                                             Michel Fromentoux