Nationalisme et catholicité

Nationalisme et catholicité

Pour bien des chrétiens qui ne réfléchissent guère au sens des mots, le nationalisme est un péché ou  ne serait que « la forme dégradée du patriotisme ». Et, de fait, il y a toujours eu des hommes vertueux pour considérer les frontières nationales comme une insulte à l’amour dû à tous les hommes de la terre.

Évidemment, si nous vivions dans un monde de saints, il n’y aurait pas plus besoin d’être nationaliste que de fermer à clef la porte de son appartement… Seulement voilà : les hommes ne sont pas naturellement bons, et ils ont besoin de se grouper dans des communautés qui les protègent contre les autres autant qu’elles les aident à contenir leurs propres appétits.

Nier cette évidence revient tout simplement à nier le péché originel : c’est le tort des cosmopolites et de leurs complices démocrates chrétiens qui, jetant le discrédit sur les traditions, les institutions coutumières, les corps sociaux ancestraux, croient porter l’homme aux « franchises de l’esprit » (Marc Sangnier dixit), mais, en fait, le dépouillent de toute identité sans pour autant servir la paix.

Faut-il donc être nationaliste ? Hélas oui ! Et plus que jamais quand ceux qui veulent détruire les nations n’ont d’autres ambitions que mercantiles. La supranationalité selon Maastricht, comme le « Nouvel ordre mondial » dont elle est le premier jalon, est celle de l’Argent, au nom duquel on rationalise, déracine et asservit. On veut inviter les hommes à fuir tout ce qui mérite d’être gardé et défendu et à se massifier dans la vulgarité du fast-food, dans le culte du gadget et, pour les plus « initiés », sous le vernis gnostique et vaguement spiritualiste du « New Age ». S’il y a un ordre là-dedans, c’est celui de la décharge publique.

Les États-Unis d’Europe sont derrière nous

Toutefois, s’il convient de s’accrocher à la défense de la nation, c’est parce que le monde est en pleine régression. L’Histoire nous apprend qu’au temporel, Rome seule réussit à unir un grand nombre de peuples européens, les aidant à dépasser leurs querelles intestines. Après la débâcle de l’Empire, les évêques et les moines sauvèrent l’acquis de la civilisation et, sous le signe de l’universalité chrétienne, révélèrent aux chefs barbares eux-mêmes les bienfaits de l’ordre établi par Dieu dans sa création. Fils aînés de l’Église, les Mérovingiens, puis les Carolingiens tentèrent de prolonger Rome, mais leurs succès ne purent s’inscrire dans la durée. Ce fut alors l’émiettement féodal, tandis que l’Église assurait la maintenance du savoir et de la charité.

Puis les Capétiens eurent la sagesse de rassembler peu à peu les régions, les peuples qui avaient entre eux les plus solides affinités. Ainsi, autour du roi, lieutenant de Dieu sur terre, se forma la France au rythme de l’hérédité. Ce royaume allait-il vivre replié sur lui-même ? Sûrement pas ! Au-dessus des couronnes, rayonnait alors la Chrétienté, cette grande fraternité des peuples baptisés. Les hommes n’étaient certes pas tendres les uns envers les autres, mais tous possédaient le même sens de la parole donnée, respectaient le même code de l’honneur et savaient qu’ils auraient des comptes à rendre devant Dieu. La Chrétienté c’était aussi la soumission à l’ordre naturel, à la sagesse ancestrale reconnue comme le reflet de la sagesse de Dieu. Tout empêchait l’individu de se prendre pour le centre du monde.

L’exemple de sainte Jeanne d’Arc

Bien sûr, rien n’est parfait ici-bas. Dès 1054, l’Église d’Europe orientale, préférant ses disputes byzantines à la rigueur latine, se sépara de Rome, au risque de se mettre au service des puissances étatiques. En Occident même, dès le XIVe siècle, le nominalisme de Guillaume d’Occam renvoyait l’homme aux lumières de sa conscience individuelle. Puis des théologiens sorbonnards, laïcistes avant la lettre, voulurent tenter de séparer les fins spirituelles des hommes, des fins temporelles des États, tandis que d’autres soutenaient la primauté des conciles sur la papauté. Climat d’impatience face aux cadres traditionnels, donc profitable – déjà ! – aux hommes d’affaires qui se mirent à rêver d’une Europe réorganisée selon des visées marchandes. En envahissant la France, en lui arrachant même sa dynastie par l’odieux traité de Troyes (1 420), donc en mettant hors-jeu le royaume capétien, l’Angleterre servit fort bien les intérêts des marchands anglo-saxons, mais aussi allemands et bourguignons, qui pourraient ainsi se livrer aux démons de la démesure. La crise était aussi dans l’Église où la hiérarchie se compromettait bien souvent avec ceux qui fabriquaient l’opinion dans un sens hostile à la catholicité romaine. Et pendant ce temps, à l’est, l’islam progressait…

C’est alors que Dieu envoya sainte Jeanne d’Arc, une humble jeune fille ignorant les sophistes de son temps, obéissant d’un même élan à l’ordre divin et aux lois permanentes de la Création. Elle fit tout de suite sacrer à Reims le roi légitime Charles VII, sachant bien qu’en l’absence d’autorité royale, tout effort militaire, social, intellectuel et même religieux risquait de demeurer éphémère. Ce faisant, elle affirma devant toute l’Europe que la légitimité et la souveraineté françaises étaient inaliénables. Et tandis qu’elle restituait aux Français l’héritage qui les faisait être ce qu’ils étaient, elle montrait aux Anglais, fermement mais sans haine, qu’ils avaient intérêt à retourner vivre là où ils pouvaient vivre en paix. Et du même coup, elle donnait le coup de grâce à la supranationalité matérialiste, brandissant contre le cosmopolitisme le véritable universalisme : celui de la Croix, qui ne brise jamais les liens naturels et historiques entre les hommes, mais appelle au contraire les communautés à concourir au bien commun universel.

Jeanne, incarnation du nationalisme français ? La réponse est oui. Certes on ne parlait guère de nation à cette époque (et pas toujours dans son sens actuel), et pas du tout de nationalisme puisqu’en tenait lieu la simple fidélité à la lignée royale, garante de la continuité et de l’identité de la France. Mais justement, en intervenant pour restaurer au nom du Christ la dynastie légitime, Jeanne revivifia le foyer des vraies ententes humaines, cette communauté de destin, cet héritage auquel convient parfaitement le mot de nation (de natus : né). Ainsi la Sainte a-t-elle montré une bonne fois pour toutes – et jusqu’au sacrifice suprême – que se conformer aux lois gardant une nation incorrompue dans son être historique, c’est appliquer le IVe commandement (« Tes père et mère honoreras ») et c’est servir la paix, car celle-ci se fonde sur la justice entre les nations et non sur leur fusion dans des agrégats informes et manipulables.

Luther contre la Chrétienté

Hélas, au XVIe siècle, survint Luther et, avec lui, selon l’expression d’Auguste Comte, « l’insurrection de l’individu contre l’espèce ». Dès lors plus de référence supérieure reconnue par tous ; la conscience pouvait tout réinterpréter ; l’Europe chrétienne était touchée au plus profond de son âme. Ce ne fut pas un progrès. Les nations durent renforcer leurs frontières autant que leur administration intérieure. Pour ne pas laisser le champ libre aux égoïsmes particuliers ou collectifs, elles durent partout fédérer les forces vives et devenir ainsi les éléments irremplaçables d’équilibre, de mesure et d’ordre. L’unité, devenue difficile sur le plan spirituel, devait subsister sur le plan temporel par les nations, lesquelles, d’ailleurs, réalisant la paix intérieure dans une communauté de destin, pouvaient dès lors amplement contribuer au retour de l’unité spirituelle.

C’est ainsi que la France du Roi Très-Chrétien vit au XVIIe siècle des foules de protestants se convertir (hélas pas tous !), tandis que le rayonnement de sa culture manifestait sa vocation à l’universalité. On put même parler d’une Europe de l’esprit, née de l’influence française.

La caricature révolutionnaire du nationalisme

Le coup fatal fut porté par la Révolution de 1789. Le mot nation lui-même fut dénaturé. Il ne s’agit plus, selon l’idéologie libertaire, de communauté scellée par l’Histoire, mais d’une association nouvelle à laquelle on appartient par un acte de simple volonté individuelle. Dès lors, l’État, création de la volonté générale souveraine, ne put que s’ériger en absolu, confinant la foi dans le for intérieur de chacun et détruisant les florissantes libertés séculaires des métiers et des provinces, afin que chacun pût « librement » faire coïncider sa volonté avec la mythique « volonté générale ». L’on vit aussi apparaître la guerre révolutionnaire, qui n’avait plus grand chose de commun avec les querelles traditionnelles des rois pour agrandir leurs domaines : les masses s’y trouvèrent engagées, au nom d’une idéologie à imposer au reste du monde et qui engendrait la haine obligatoire de l’étranger, considéré comme l’obstacle à la réalisation du Progrès… Ainsi la Révolution, se réclamant de la « nation », mit-elle pour vingt ans, l’Europe à feu et à sang. Plus grave encore : l’idéologie volontariste exportée, suscita partout des « nationalismes » d’un nouveau genre, qu’il serait plus juste d’appeler nationalitarismes puisque nés dans le mépris de l’Histoire, fondés uniquement sur la volonté des individus, sur l’idée des Droits de l’Homme déifiés, sur l’idée de contrat passé entre gens « libres et égaux » voulant vivre ensemble et se suffire à eux-mêmes. Ces « nations » créées artificiellement, disloquant de vastes ensembles aux bienfaits séculaires (pensons à l’empire austro-hongrois), devinrent autant de foyers d’instabilité dans le monde ; les guerres de 1914-18 et 1939-45 en sortirent.

Or il n’y a aucune différence de nature entre cette conception exacerbée de la nation et l’abandon national actuel. Le glissement est même fatal : dès lors que la nation ne repose que sur la volonté des individus, elle est condamnée à tous les ébranlements et n’est rien d’autre que ce que les majorités veulent bien qu’elle soit. D’où l’idée que, pour ne plus revoir les guerres atroces que l’on a connues, il faudrait non point renoncer à l’idéologie de 1789, mais faire de chacun un « citoyen du monde » en imposant partout la « philosophie » des Droits de l’Homme. Ainsi égaliserait-on toutes les sociétés, obligeant les plus enracinées dans l’Histoire à apostasier pour se mouler sur le même type de démocratie et de technocratie que celles qui viennent tout juste de sortir de la barbarie. On croit ainsi servir la paix… En étouffant la civilisation !

La voix de l’Église

Il faut revenir aujourd’hui au vrai nationalisme, et non à sa caricature jacobine, laïque et agressive – cette caricature que des gens ignorants ou mal intentionnés affectent de confondre avec le vrai. Une précision s’impose ici : les papes Pie XI et Pie XII n’ont jamais condamné le nationalisme en tant que tel, mais seulement les hypertrophies qui le dénaturent. Ainsi, dans l’encyclique Urbi arcano Dei (23 décembre 1922), Pie XI a dénoncé le « nationalisme déréglé ». De même, dans son message de Noël 1954, Pie XII a distingué d’une part « la vie nationale », « droit et honneur d’un peuple », « ensemble de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé, constituant le lien de son unité spirituelle », « contribution propre qui enrichit la culture de toute l’humanité » (c’est ce que défend le nationalisme), et d’autre part l’exploitation de la nationalité : « La vie nationale n’est devenue un principe de dissolution de la communauté des peuples que lorsqu’elle a commencé à être employée comme moyen pour des fins politiques, c’est-à-dire quand l’État dominateur et centralisateur fait de la nationalité la base de sa force d’expansion » (voilà le nationalitarisme jacobin).

Le nationalisme français, dont la plus pure expression a été donnée par Charles Maurras, est en parfait accord avec la tradition catholique. Quand en 1939 furent levées par Pie XII, les sanctions ayant frappé l’Action française, aucune rétractation ne fut demandée à Maurras sur la doctrine de son nationalisme. Car celle-ci s’oppose nettement à l’État érigé en absolu. L’État doit être remis à sa place de serviteur du bien commun, de fédérateur des forces vives, de garant de la continuité nationale, et c’est pourquoi sa forme la plus parfaite en France, le « nationalisme intégral » (selon Maurras), est la monarchie, ce fait de paternité et d’autorité, donc d’amour, qui manifeste pleinement que la nation est un héritage.

L’État nationaliste français est inconcevable sans le respect des diversités régionales et des libertés professionnelles, ces « républiques » dont l’harmonisation constitue le « pays réel ».

Enfin cet État résolument décentralisateur rendrait à l’Église entière liberté de culte et d’enseignement ; cela va de soi dans un pays dont l’âme a été façonnée par la foi catholique hors de laquelle il est vain de chercher un ordre véritable des intelligences et des cœurs.

Nationalisme et patriotisme

On peut se demander ici ce qui distingue nationalisme et patriotisme. Lisons Maurras : « Patriotisme s’est toujours dit de la piété envers le sol national, la terre des ancêtres et, par extension naturelle, le territoire historique d’un peuple. » « Nationalisme s’applique, plutôt qu’à la terre des pères, aux pères eux-mêmes, à leur sang, à leurs œuvres, à leur héritage moral et spirituel, plus encore que matériel. Le nationalisme est la sauvegarde due à tous ces trésors qui peuvent être menacés sans qu’une armée étrangère n’ait passé la frontière, sans que le territoire ne soit physiquement envahi. »

Donc le nationalisme ne remplace pas le patriotisme, il le renforce même en le réenracinant dans le terroir familier des provinces à faire revivre, mais il le dépasse. Par exemple, lorsque sainte Jeanne d’Arc boutait les Anglais hors de France, elle agissait par patriotisme ; mais sa mission était bien plus élevée : elle consistait à rendre au pays les moyens de renouer avec le meilleur de ses traditions. Là est le nationalisme.

La « seule internationale qui tienne »

Osons maintenant l’affirmer : les nations historiques – et en premier lieu la France – fidèles à elles-mêmes, ont une mission de paix, parce que, riches d’une expérience millénaire et du sens de la mesure, nourries de l’Antiquité latine, héritières de tant de saints et de martyrs, elles sont porteuses de valeurs universelles, celles de la foi catholique, « la seule internationale qui tienne », disait Maurras.

Comme l’écrivait ce dernier à Pierre Boutang en février 1951 : « Nous bâtissons l’arche nouvelle, catholique, classique, hiérarchique, humaine, où les idées ne seront plus des mots en l’air, ni les institutions des leurres inconsistants, ni les lois des brigandages, les administrations des pilleries et des gabegies, où revivra ce qui mérite de revivre, en bas les républiques, en haut la royauté et, par-delà les espaces, la Papauté. »

Agir autrement, n’est-ce pas bâtir sur le sable ?

Michel Fromentoux, membre du Comité Directeur de l’Action Française

 

Il y a deux siècles mourait Joseph de Maistre

Il y a deux siècles mourait Joseph de Maistre

Par Pierre de Meuse.

C’est à l’âge de 68 ans que le penseur savoyard de la Contre-révolution a fini ses jours ; il venait de recevoir le grade de Président de la Chancellerie du Piémont et de ministre d’État du Royaume de Sardaigne, ainsi qu’un siège titulaire à l’Académie de Turin.

Son influence au XIX° siècle est importante dans toute l’Europe et dépasse d’ailleurs largement la mouvance contre-révolutionnaire. Il était en effet, en bon guelfe, à la pointe de l’ultramontanisme, sans pour autant jamais cesser d’être franc-maçon, et fit l’éloge de l’effort de guerre de la Convention alors qu’il était un ennemi irréductible de la révolution qu’il définissait comme « la pure impureté ». De fait, tout lecteur, même aujourd’hui, ne peut qu’être conquis par le style littéraire de cet écrivain, qui parle de sujets sévères et profonds sans jamais susciter l’ennui, accumulant les comparaisons frappantes et les paradoxes, utilisant les faits historiques avec brio. Surtout, sans jamais se départir d’une audace intellectuelle qui lui joua des mauvais tours. Ainsi il fut expulsé de Russie, où il était ambassadeur de son roi, pour avoir déplu au Tsar Alexandre, et se paya le luxe de mécontenter Louis XVIII qui lui avait accordé une audience remarquée. Pourtant beaucoup de bons esprits, notamment à l’Action Française, gardent une attitude réservée à l’égard de cet esprit étincelant. Ainsi, Maurras n’hésitait pas à le qualifier de « farceur » dans sa correspondance avec l’Abbé Penon. Et le regretté Georges-Paul Wagner déclara un jour dans un de ses derniers discours qu’« il n’avait jamais pu se libérer complètement des nuées maçonniques. » Il est vrai que les disciples des Grecs, épris de mesure et d’équilibre, ne peuvent qu’être agacés par cette pensée corrosive et provocatrice, qui accumule les formules agressives et imagées : « le bourreau, pierre angulaire des sociétés » ; « le sacrifice des bons, nécessaire au salut des méchants » ; sur la guerre, « divine par nature » : « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort » (Soirées, II° entretien).

En fin de compte, si l’on fait le compte des profits et des pertes, Maistre est-il un contre-révolutionnaire efficace ? Globalement oui. Il a apporté à ce courant de pensée un caractère incontournable, avec son éclectisme et sa profondeur. Pourtant, il y a chez lui un côté négatif, vu de notre côté évidemment. C’est la dépréciation de la volonté, conséquence directe de son providentialisme. Dès ses Réflexions sur la France (1796), il considère l’action contre-révolutionnaire comme improductive, et même néfaste. Pendant tout le XIX° siècle, l’effet de ce principe d’inaction va en grande partie stériliser les dévouements et les projets. Les partisans de la tradition attendront la métanoia , la conversion du monde qui permettra le retour à la société du Bien. Oui, ils attendront ; certains attendent toujours. On comprend les réserves du Martégal sur ce programme.

 Déjà, un de ses disciples, l’espagnol Donoso Cortès, déplorait que Dieu ait abandonné les hommes. Cette attitude se résume dans cet aphorisme, presque toujours mal compris : « La Contre-révolution n’est pas la révolution en sens contraire, mais le contraire de la révolution. » En fait, dans cette maxime, Maistre prophétise ce qui s’est effectivement produit en 1814 . Sauf qu’après la première Restauration, il y a les Cent-jours, qui brisent l’élan de la reconstruction de la société et de l’Etat. L’apocatastase n’a été qu’une illusion. Le Savoyard n’a pas vécu assez longtemps pour accommoder à cette réalité. Il n’a connu ni le triomphe du consalvisme, ni le changement de branche dynastique dans le Royaume de Sardaigne. Il est mort trop tôt.  ■

Source :https://www.jesuisfrancais.blog/2021/11/04/il-y-a-deux-siecles-mourait-joseph-de-maistre/ 
Islam : Maurras prophète

Islam : Maurras prophète

On sait que la décision de construire la Mosquée de Paris, première mosquée construite en France métropolitaine, fut prise après la Première Guerre mondiale pour rendre hommage aux dizaines de milliers de morts de confession musulmane ayant combattu pour la France. Qu’en a dit Charles Maurras le 13 juillet 1926, lors de son inauguration ?

Pas un mot contre l’idée même de rendre un hommage mérité aux combattants musulmans de la Grande Guerre. A leur propos il parle des « nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ». Il n’y a pas chez Maurras de haine raciale. Ni de haine religieuse : il ne juge pas de l’Islam en soi.

Mais le maître sait l’antagonisme des religions et des civilisations. Et sa culture historique autant que son jugement et son intuition politique l’amènent à pressentir et signaler un danger pour la France presque nul, alors, mais présent et menaçant aujourd’hui sur notre sol. Avec mesure il écrit : « Nous venons de commettre le crime d’excès ». Son texte explicite en quoi consiste cet excès. Suit le pressentiment d’une menace : la crainte que nous ayons à payer un jour l’imprudence criminelle de la république.

« Quelques rues du centre de Paris sont égayées par de très belles robes de nos visiteurs marocains. Il y en a de vertes, il y en a de roses, il y en a de toutes les nuances. Certains de ces majestueux enfants du désert apparaîtraient « vêtus de probité candide et de lin blanc » si leur visage basané et presque noir ne faisait songer au barbouillage infernal. Que leurs consciences soient couleurs de robe ou couleur de peau, leurs costumes restent enviables : notre ami Eugène Marsan m’est témoin que le plus négligent des hommes serait capable des frais de toilette qui aboutiraient à ces magnifiques cappa magna, à ces manteaux brodés de lune et de soleil. Notre garde républicaine elle-même, si bien casquée, guêtrée et culottée soit-elle, cède, il me semble, à la splendeur diaprée de nos hôtes orientaux. Toute cette couleur dûment reconnue, il n’est pas moins vrai que nous sommes probablement en train de faire une grosse sottise. Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon. Il n’y a peut-être pas de réveil de l’Islam, auquel cas tout ce que je dis ne tient pas et tout ce que l’on fait se trouve aussi être la plus vaine des choses. Mais, s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas que l’on en puisse douter, un trophée de cette foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. On pouvait accorder à l’Islam, chez lui, toutes les garanties et tous les respects. Bonaparte pouvait se déchausser dans la mosquée, et le maréchal Lyautey user des plus éloquentes figures pour affirmer la fraternité de tous les croyants : c’étaient choses lointaines, affaires d’Afrique ou d’Asie. Mais en France, chez les Protecteurs et chez les Vainqueurs, du simple point de vue politique, la construction officielle de la mosquée et surtout son inauguration en grande pompe républicaine, exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceux-ci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse.

Quelqu’un me disait hier :

— Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ?

J’aperçois, de-ci de-là, tel sourire supérieur. J’entends, je lis telles déclarations sur l’égalité des cultes et des races. On sera sage de ne pas les laisser propager trop loin d’ici par des haut-parleurs trop puissants. Le conquérant trop attentif à la foi du conquis est un conquérant qui ne dure guère. Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié. Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse ».

Charles Maurras

Peut-on vivre durablement en s’affranchissant du réel ?

Peut-on vivre durablement en s’affranchissant du réel ?

Quand un enfant vit coupé du réel et de la nature, il encourt le danger d’ignorer sa propre place sur terre et les limites de sa condition de créature. Pour peu qu’il croie aux « superpouvoirs » de ses héros favoris et qu’il envisage d’en posséder un jour, il découvrira par la force des choses et avec stupeur sa faiblesse constitutive, la brutalité du réel, tout autant que la grandeur formatrice de celui-ci.

Dans une remarquable conférence publique donnée à plusieurs reprises durant les années 1940 et 1950, l’écrivain et philosophe Gustave Thibon (1903-2001) analysait l’irréalisme moderne [1] dont il décelait les racines dans les dérives d’une abstraction coupée de son origine : le réel. « Là où l’abstraction est livrée à elle-même, par le primat du cerveau (intellectualisme) ou celui du cœur (subjectivisme), elle engendre l’irréalisme. »

Or l’irréalisme n’est pas une posture confortable ni viable. L’homme qui se réfugie dans des idées qu’il ne tire pas du réel visible ou invisible est sûr de perdre son chemin en suivant les mirages de son imagination. Malgré l’inanité de ses idées, l’irréaliste peut mettre longtemps avant de comprendre la vacuité voire la toxicité de ses pensées. « Un mauvais travailleur manuel sera rapidement convaincu de son incapacité par les piètres résultats de son travail, mais le philosophe le plus médiocre ne recevra jamais d’avertissements aussi sûrs et aussi précis ! C’est pourquoi l’irréalisme, à peu près inexistant chez les travailleurs manuels, menace plus ou moins tous les hommes qui font le métier de penser… » Prétendant pouvoir s’affranchir de Dieu et des lois de la nature, l’homme s’enivre de l’idolâtrie de lui-même, dans un mouvement narcissique qui aura une fin tout aussi tragique que le Narcisse antique d’Ovide.

D’où l’importance de placer l’enfant en contact avec le réel dès son plus jeune âge. Non pas seulement parce que, dès sa naissance, il ne peut découvrir le monde qui l’entoure et qui se situe dans l’au-delà de son propre corps que par ses sens externes, mais aussi parce que les idées qu’il se fera de ce monde visible doivent le conduire peu à peu à découvrir l’autre part du réel qui est invisible : les relations sociales, les principes de la réalité, la découverte de la causalité, de la finalité et surtout Celui qui est l’origine de toutes choses : Dieu, connaissable par la raison avant de l’être par la foi d’une façon plus réelle encore.

L’enfant qui est habitué à régler sa pensée sur le réel de la nature et non le virtuel et l’artificiel, raisonnera en fonction du bon sens acquis de sa fréquentation des êtres naturels. Ses activités manuelles, artistiques et sportives lui feront mesurer les lois du réel. L’unité qui découlera de ce contact récurrent avec la réalité des faits et des êtres lui permettra de se situer harmonieusement entre le ciel et la terre, entre la vérité des idées et le monde des choses concrètes.

Un peu plus tard, à l’âge de l’adolescence, où il sera sans doute tenté de quitter la contraignante ascèse du contact avec le réel, au profit de grandes idées à la mode ou des utopies qu’imagine son romantisme naissant, mais par lesquelles il s’entraînera à une vie plus humaine parce que plus intellectuelle, l’arrimage d’une éducation incarnée et fortifiée à l’épreuve du temps s’avère pour lui d’autant plus nécessaire. Comme l’écrit encore Gustave Thibon, « la subjectivité est le propre de la jeunesse. A l’âge des grands bouillonnements intellectuels et affectifs, on manque encore du sens de l’objet. On s’enivre de ses idées et de ses sentiments – « amabam amare » (j’aimais aimer), disait saint Augustin. L’image, la vibration, le rêve ont le pas sur la réalité. (…) C’est là un phénomène naturel : le subjectivisme, l’inexpérience, l’indétermination sont liés à l’immaturité. » Il faut donc que les adultes accompagnent ce passage qui doit aboutir à une appropriation du réel, laquelle appropriation définit et mesure d’une certaine manière la maturité psychologique d’un être humain avec l’engagement de sa liberté et l’acceptation de la responsabilité de ses actes. Pour sa part, le jeune homme devra fuir les causes aggravantes de cet irréalisme et découvrir les exigences de la Vérité qui, seule, rend libre.

Gustave Thibon voit, entre autres sources de l’irréalisme, l’idéalisme qui par définition se prend pour l’unique réalité à considérer, mais aussi un certain confort matériel qui fait perdre le contact avec la résistance qu’opèrent les lois de la nature. Et surtout il pointe « la dispersion de la vie moderne » qui disloque l’unité de la vie intellectuelle et de la vie morale. « Comment veut-on que l’individu moyen (…) puisse réagir humainement à la multitude inouïe d’informations et d’excitations que le tourbillon des conversations sans suite, des journaux et des ondes sonores lui apporte chaque jour ? Une telle masse de connaissances et de sentiments inassimilables agit sur l’esprit humain à la façon d’un rouleau compresseur ou d’un laminoir : elle le transforme en une immense surface où les idées et les passions se meuvent en une ronde légère et désordonnée… Là où rien ne peut jeter de vraies racines dans la mémoire, rien ne peut porter de vrais fruits dans la volonté. »

Ces lignes semblent écrites pour notre époque. Le raz-de-marée de la pseudo communication qui, en vérité, forge des distances durables entre les personnes censées être reliées entre elles, la duplication du réel dans son artificielle numérisation systématique qui rend davantage attentif à la capture numérique d’un paysage qu’à la jouissance visuelle de sa présence, la débauche de jugements et d’appréciations subjectifs qui peuplent les nouveaux échanges « sociaux » de fugitifs « ressentis », tout cela constitue bien des facteurs aggravants de l’irréalisme contemporain.

Il est donc nécessaire de remonter aux principes pour à la fois reconstituer les origines de l’empoisonnement de nos vies et offrir une éducation en famille et à l’école qui garde le sens du réel visible et invisible. A l’inverse, le modèle de société fondée, pour simplifier, sur la connexion permanente et l’athéisme borné nourrit l’irréalisme. Mais peut-on vivre durablement en s’affranchissant du réel ? L’idéalisme et toutes les formes d’irréalisme ont toujours conduit l’homme à sa perte. Or nous n’avons qu’une seule vie pour mériter l’éternelle béatitude…

Abbé Philippe Bourrat 

Source : Lettre  de l’Association de Défense de l’Ecole Catholique‌ (ADEC), numéro 38 d’octobre 2021.

La nécessaire réindustrialisation

La nécessaire réindustrialisation

« Seule une ré-industrialisation intelligente nous fera renouer avec la puissance et la prospérité. »

Compte tenu de la crise sanitaire inédite et particulièrement dévastatrice en France, il semble acquis de devoir réindustrialiser et relocaliser… Mais par où commencer ?

Tout d’abord il apparaît clairement que le recouvrement de notre souveraineté médicale et sanitaire devient une priorité. Cela entraînera le rapatriement d’une partie de la production des médicaments et des équipements médicaux, spécialement les plus critiques (principes actifs, antibiotiques, intermédiaires de synthèse,…) dans les domaines-clés (virologie, cancérologie, système nerveux,…).

Mais la situation actuelle nous explique qu’il ne faudra pas s’arrêter là…        Il est capital d’observer quels secteurs économiques ont été contraints, malgré le confinement, de poursuivre leur activité à 90 ou 100%. On trouve ainsi la chaîne agro-alimentairemais aussi l’énergie, le traitement des déchets et de l’eau, l’emballage(carton) les télécommunications, les systèmes informatiques, l’ensemble des réseaux de transportsmême si ceux-ci tournent au ralenti et bien sûr le système bancaireet la moitié des services publics. Dans l’optique d’un fonctionnement autonome de notre économie en cas de nouvelles crises, ces secteurs devront évidemment être « sauvegardés » et faire l’objet de protection spécifique (contrôle des maillons critiques de leur chaîne d’approvisionnement, relocalisation de leur fabrication partielle ou totale,…).

Grâce aux analyses des branches professionnelles concernées, on comprend que d’autres secteurs encore ne peuvent être immobilisés sans impliquer le blocage à très moyen terme (trois à quatre mois maximum) du reste de l’économie et de la vie quotidienne des Français…

Ainsi, l’électronique, avec l’exhortation récente des représentants des industriels des semi-conducteurs à assurer la continuité totale d’exploitation, est un cas emblématique. Rappelons, en effet, que ces composants sont « essentiels à toutes les infrastructures et équipements vitaux » décrits plus haut. Pour imager le propos, on pourrait dire que les micro-processeurs (fabriqués à partir des semi-conducteurs) sont les « cerveaux » de tous les équipements électromécaniques. Un raisonnement identique pourrait s’appliquer à certains constituants ou sous-ensembles des matériaux composites, de laplasturgie, de la métallurgieou de la chimie, absolument indispensables à maintes filières industrielles !

A ce stade de notre réflexion, il est judicieux de préciser quelles sont les principales vertus d’une industrie suffisamment intégrée… Il s’agit d’un effet d’entraînementinégalé sur le reste de l’économie (double de celui des services par exemple), d’une résilienceaux crises (financière ou autres !), d’un apport d’indépendance économique dans tous les domaines et d’une capacité de création quasi-uniquedefortes margeset d’exportations.

Alors, quelle stratégie pour réindustrialiser ?… Je démontre dans mon ouvrage Le Choix Souverainiste, sous-titré Lescinq blocages à faire sauter pour redresser la France (Ed. Atelier Fol’fer, 2019) que la ré-industrialisation de la France s’accompagnera nécessairement de la reconquête des espaces semi-ruraux (les 3 000 communes de densité moyenne 400 habitants au km2) et ruraux (les 31 000 commune de moins de 60 habitants au km2). En effet, encore riche de nos champions industriels toujours existants (c’est un dernier atout que nous avons) qui font office de grands ensembliers, celle-ci consistera presqu’exclusivement à installer ou relocaliser de nouvelles PMI et à développer des ETI (Entreprises à Taille Intermédiaire) dans tous nos « territoires » comme l’on dit aujourd’hui.

Pourquoi ?… Parce que c’est justement ce maillage immense de sous-traitants (incarnant autant de métiers tels que la plasturgie, les matériaux composites, l’électronique,…) qui a été détricoté depuis quarante ans. Or, ces PMI sont situées à plus de 80 % en dehors des métropoles, c’est-à-dire dans les zones semi-rurales ou rurales telles que définies plus haut et qui hébergent en fait plus de deux tiers des Français ! Et les ETI, véritables fleurons de toute économie performante, possèdent leurs unités de production sur ces mêmes zones à plus de 70% !

Lorsque l’Etat français, redevenu enfin stratège(!), sera convaincu à la suite de l’immense majorité de nos concitoyens du bien-fondé de la ré-industrialisation, il devra initier au plus vite ce (très) grand chantier. Celui-ci reposera sur un grand plan de relocalisation, ou de déploiement pur et simple, d’une partie de notre industrie à définir sous-filièrepar sous filière en partenariat avec lesbranches professionnellesrénovées et modernisées pour la circonstance.

Ce programme se déclinera selon les trois dimensions classiques qui permettent l’épanouissement de toute entreprise : la recherche (les « produits de demain », la formation  professionnelle (les « hommes de demain ») et les financements (en capital et trésorerie). C’est à cette condition que la France pourra retrouver durablement la puissance et la prospérité.

Thibaut de La Tocnaye,
Ingénieur centralien
Dirigeant-fondateur d’entreprises industrielles et high-tech, Conseiller régional, Directeur d’un Institut de Formation d’Elus, Auteur de l’ouvrage Le Choix Souverainiste 
(2019)       

LA MONARCHIE AFGHANE, UNE STRUCTURE DISPARUE POURTANT INDISPENSABLE A L’ETAT !

LA MONARCHIE AFGHANE, UNE STRUCTURE DISPARUE POURTANT INDISPENSABLE A L’ETAT !

Le désastre de vingt ans de protectorat états-unien sur l’Afghanistan (2001-2021), avec la reprise du pouvoir à Kaboul le 15 août 2021 par les Talibans, a été beaucoup commenté. Comment cela-t-il été possible ? Des motifs certainement pertinents de l’effondrement des autorités laissées en place par les Américains ont été souvent évoqués : la corruption massive des milieux politiques et de l’armée afghans, une activité économique bien trop faible pour les éléments légaux et se limitant pour l’essentiel à la production et exportation de drogue ; aucun soldat afghan n’a été motivé pour se battre afin de défendre un tel régime, et un tel état de son pays. Ce qui est déjà plus rarement rappelé est que les Talibans, mouvement armé djihadiste sunnite radical, correspondent probablement aux souhaits de la majorité de la population, musulmane sunnite très conservatrice, en particulier dans les campagnes, où résident encore plus de 80% de la population. Une forme de fierté nationale a pu jouer, les Talibans réussissant à incarner après vingt ans de lutte une prétention de résistance indigène face à un gouvernement perçu comme une marionnette de l’étranger ; les Talibans ont su faire oublier leur origine pakistanaise au début des années 1990.

Tout ceci, grossièrement résumé, est vrai. Mais il manque à cette énumération cumulative, tous ces éléments concourant au désastre, une cause essentielle de l’échec de la mise en place, ou de la restauration, d’un Etat afghan distinct de celui des Talibans (déjà au pouvoir en 1996-2001) : la renonciation, après quelques velléités, par l’occupant américain, à la restauration de la monarchie afghane. La famille royale était pourtant prête à coopérer, et à s’engager sur le terrain pour son pays. Le fanatisme républicain états-unien, détestant toute forme monarchique de l’Etat par principe, a clairement joué un rôle dans ce désastre.

Le sujet évidemment d’actualité, s’avère en outre particulièrement intéressant, puisque dans un cadre différent de celui de la France, il démontre la pertinence de la philosophie politique de Maurras : une monarchie, une monarchie héréditaire, enracinée dans l’Histoire, constitue un des facteurs essentiels de la cohésion d’un Etat et d’une société.

 UN PAYS FONDE PAR LA MONARCHIE

L’Afghanistan a été fondé comme Etat moderne en 1747, autour de sa monarchie nationale, celle de la dynastie des Durrani, en profitant de très graves troubles intérieurs affectant alors l’Empire perse, auquel il appartenait jusque-là. Ce pays avait connu par le passé des phases de haute civilisation, souvent dans le cadre de l’aire culturelle perse, avec de nettes influences grecques – royaume grec de Bactriane aux IIIème et IIème siècles- ou indiennes à certaines périodes. En ont témoigné les célèbres bouddhas géants de Bamyan, détruits par la fureur iconoclaste des Talibans en 2001. Le pays a été peu peuplé jusqu’à l’explosion démographique du vingtième siècle, passant de 2 millions d’habitants en 1900 à 40 millions en 2021, en dépit des pertes et des exils massifs du fait de l’état de guerre permanent depuis 1978-1979.

L’Afghanistan a été édifié autour de l’ethnie des Afghans, au sens historique du mot. Le terme s’est étendu au XXème à tous les habitants de l’Afghanistan, de toutes les ethnies. Aussi les Afghans ethniques sont-ils désormais plus couramment nommés Pachtouns, ce terme ethnique spécifique étant resté pertinent. Les Pachtouns forment la première ethnie d’Afghanistan avec un peu plus de 40% de la population. C’est une population installée depuis plusieurs siècles sur ces confins orientaux de la Perse historique, qui avait jusque-là utilisé comme langue littéraire le persan. Leur territoire déborde d’ailleurs sur les territoires occidentaux du Pakistan actuels, où, répertoriés sous le nom de Pathans, ils y sont d’ailleurs plus nombreux -peut-être 30 millions- qu’en Afghanistan -16 millions- ; ils y restent néanmoins nettement minoritaires dans le grand pays voisin très peuplé -220 millions d’habitants- héritier de l’Inde islamisée.

L’Afghanistan a été fondé grâce à une opportunité historique -effondrement temporaire de la Perse au XVIIIe siècle-, la mobilisation de l’ethnie pachtoune et du monde sunnite local autour de la dynastie des Durrani. L’Afghanistan est en effet peuplé à 85% de sunnites, ce qui est un important facteur d’unité, car il peut rassembler Pachtouns, Tadjiks, Ouzbeks. Le chiisme, religion nationale de la Perse n’avait pas réussi à s’imposer dans ces provinces périphériques orientales, ne laissant qu’une minorité chiite, immédiatement persécutées, constituée principalement de l’ethnie des Hazaras.

La monarchie afghane a réussi, avec toutes ses faiblesses et limites, néanmoins, à former un Etat véritable qui a su résister au XIXème et au début du XXème siècle à trois invasions majeures venues de l’Inde britannique. Le pays, amputé de ses confins orientaux (en 1890, par la Ligne Durand) certes -actuellement au Pakistan-, a donc survécu. Il a évité le destin de son voisin méridional, le Baloutchistan, pourtant beaucoup plus homogène ethniquement, peuplé surtout de Baloutches sunnites, définitivement partagé dans les années 1930 (suite à l’accord de 1870) entre la Perse et l’Inde britannique, et depuis 1947 le Pakistan.

UN ROI LIBERAL, UNE POLITIQUE DANGEREUSE ?

Comment commença le drame de l’Afghanistan ? Il y a eu bien sûr des facteurs internes structurels, une mosaïque ethnique toujours fragile, et surtout externes, avec un contexte de la Guerre Froide, ce qui a rendu ce pays perdu, isolé, en apparence du moins « stratégique », puisque frontalier de l’Union Soviétique et situé sur la route de l’Océan Indien à l’Asie Centrale -via le Pakistan-. Le KGB comme la CIA ont intrigué depuis les années 1960 pour se trouver des soutiens : l’URSS les a multipliés au sein des officiers de l’armée, en partie formés dans les académies militaires soviétiques, et les partis progressistes, plus ou moins communisants. La CIA les a trouvés dans les milieux piétistes musulmans, opposants déterminés et à l’agenda libéral du roi et aux programmes progressistes plus ou moins inspirés par l’URSS.

Le roi Zaher (1933-1973) a voulu moderniser l’Afghanistan. Sur le plan technique et technologique, il n’avait pas tort. Tout Etat a besoin de vraies routes, de voies ferrées, d’un réseau d’irrigation -du moins dans un pays trop sec ou aux précipitations mal réparties-, d’électricité, d’une agriculture assez efficace pour assurer l’autosuffisance alimentaire, d’une industrie capable de répondre aux besoins de la population… C’était certainement un ambitieux programme, pourtant vital. Y renoncer aurait été délibérément abandonner le pays au sous-développement, ce qui a fini par avoir lieu du fait de la guerre permanente.

Le roi Zaher a cru devoir moderniser aussi les institutions et la vie politique, c’est-à-dire, pensait-il, en libéralisant le régime. Il a voulu associer au pouvoir les élites traditionnelles -chefs tribaux- ou récentes -rares commerçants urbains fortunés-. Il a ainsi fragilisé son autorité. Les partis politiques, les associations pieuses islamistes, légaux ou tolérés, ont jeté les bases de la guerre civile à venir, en diffusant leurs idées dans les populations. Ces notables ont œuvré en commun, en une alliance objective, contre le pouvoir royal, puis, celui-ci éliminé, se sont dressés les uns contre les autres, conduisant à la guerre civile.

Ainsi, un roi libéral risque de perdre son autorité, puis le pouvoir. On songe immédiatement à Louis XVI en France, qui a perdu autorité et pouvoir effectif à l’été 1789, et qui, sans Varenne, aurait pu vivre exilé en Autriche des décennies. Le roi Zaher a su fuir à temps pour sauver sa vie. Mais sa politique libérale a donc provoqué un engrenage révolutionnaire assez typique : il a été renversé par son cousin, le prince Daoud (1973), instaurant une république à forte composante monarchique ; puis Daoud a été renversé (1978) à son tour par ses anciens alliés politiques, des progressistes de plus en plus communisants. Ces derniers ont pris le pouvoir dans une atmosphère d’anarchie dans les villes, différentes factions communistes s’opposant les unes aux autres. Ce qui n’aurait pu être, peut-être, qu’une crise de quelques années, a finalement duré des décennies, chaque camp de la Guerre Froide ne voulant pas être dépassé par l’autre. L’invasion soviétique de 1979, afin de sauver un gouvernement communiste (ou quasi-communiste) vacillant, face à une opposition islamiste déjà soutenue par les Etats-Unis, a considérablement aggravé les choses. Mais le départ effectif en 1988-1989 de l’armée soviétique n’a pas mis fin à la guerre civile afghane, qui n’a cessé, avec des modalités et intensités diverses, de se poursuivre jusqu’en août-septembre 2021. Les Talibans y ont peut-être mis fin avec la prise de la Vallée du Panchir début septembre.

Un roi autoritaire sur le plan intérieur, prudent sur le plan extérieur, aurait pu épargner bien des maux à ce pays. Certes, l’Afghanistan n’aurait pas été un pays prospère mais il aurait pu atteindre au mieux le niveau du Népal ou de l’Ouzbékistan.

UN PAYS STRUCTURELLEMENT DESTABILISE SANS SON MONARQUE

La stabilisation de l’Afghanistan a donc été fondamentalement impossible depuis la disparition de la monarchie en 1973. Ce constat ne peut révéler du seul hasard. C’est la démonstration par l’absurde de sa nécessité.

La haine antimonarchique commune aux soviétiques dans les années 1980 et aux états-uniens dans les années 2000-2010 a empêché une indispensable restauration.

Les chefs de remplacement mis en place à Kaboul, comme Najibullah ou Karzaï, et dans les capitales provinciales, par Moscou ou Washington n’ont jamais réussi à s’imposer. Ils sont pratiquement tous déjà oubliés. Les soviétiques ont relativement mieux réussi que les Américains, avec un gouvernement afghan allié contrôlant jusqu’au printemps 1992 les grandes villes et les grands axes, plusieurs années après le retrait soviétique, et même quelques mois après la fin de l’URSS. A l’inverse, le dernier gouvernement mis en place par Washington n’a pas tenu plus de cinq semaines après le retrait total effectif des militaires américains début juillet 2021. Mais les uns comme les autres n’ont manifestement pas réussi dans le temps long à établir un régime politique enraciné dans les traditions afghanes et perçu comme légitime.

A l’hiver 2001-2002, après le renversement des Talibans par l’armée américaine et leurs alliés afghans de l’Alliance du Nord, il avait été question dans les milieux diplomatiques, à Washington comme à Kaboul, de restaurer la monarchie. Le roi Zaher était rentré d’exil à Kaboul, avec sa famille, les uns comme les autres s’affirmant prêts à servir l’Afghanistan. Une bonne politique aurait été de restaurer la monarchie, de rendre le pouvoir au roi, de limiter l’emprise militaire étrangère -face à un péril taliban alors minimal-, et d’investir massivement dans les infrastructures routières, ferroviaires, l’enseignement primaire, priorités connues pour sortir les pays de la grande pauvreté.

Un roi aurait gouverné dans l’intérêt véritable de son pays, de ses sujets. Faute de restauration monarchique, les dirigeants afghans mis en place par l’étranger, affairistes, chefs tribaux, les uns comme les autres liés à l’économie souterraine de la drogue, ont pillé consciencieusement le pays et détourné l’aide internationale, par centaines de milliards de dollars… Ils se sont comportés comme s’ils avaient su leurs jours comptés, comportement révélateur, et catastrophique puisque largement autoréalisateur. Maurras a écrit de très belles pages précisément sur l’engagement de long terme des souverains envers leur peuple. Une restauration monarchique opérée en 2001-2002 aurait peut-être évité le désastre actuel et le retour au pouvoir des Talibans, qui n’assureront certainement pas hélas la croissance et le développement de l’Afghanistan.

Octave THIBAULT