Qu’est ce que la Chrétienté ? par Dom Gérard Calvet

Qu’est ce que la Chrétienté ? par Dom Gérard Calvet

Grands textes

Chers pèlerins de Notre-Dame,

Vous voilà enfin rassemblés en compagnie de vos anges gardiens, présents eux aussi par milliers, que nous saluons avec affection et reconnaissance, au terme de cet ardent pèlerinage, plein de prières, de chants et de sacrifices, et déjà certains d’entre vous ont retrouvé la robe blanche de l’innocence baptismale. Quel bonheur ! Vous voilà rassemblés par une grâce de Dieu dans l’enceinte de cette cathédrale bénie, sous le regard de Notre-Dame de la Belle Verrière, une des plus belles images de la Très Sainte Vierge. Image devant laquelle nous savons que Saint Louis est venu s’agenouiller après un pèlerinage accompli pieds nus. Est-ce que cela ne suffit pas à nous rendre le goût de nos racines chrétiennes et françaises ? Nous vous remercions, chers pèlerins, parce que, en l’honneur de cette Vierge sainte, vous vous êtes mis en marche par milliers, et ce sont des milliers de voix, sortant de milliers de poitrines, de tous les âges et de toutes les conditions, qui nous donnent ce soir la plus belle et la plus vivante image de la chrétienté. Nous vous remercions de vous présenter ainsi chaque année comme une parabole vivante ; car lorsque vous vous avancez au cours de ces trois jours de marche vers le sanctuaire de Marie, en priant et en chantant, vous exprimez la condition même de la vie chrétienne qui est d’être un long pèlerinage et une longue marche vers le paradis ! Et cette marche aboutit dans l’église, qui est l’image du sanctuaire céleste.

La vie chrétienne est une marche, souvent douloureuse, passant par le Golgotha, mais éclairée par les splendeurs de l’Esprit. Et qui débouche dans la gloire. Ah ! on peut bien nous persécuter, cependant j’interdis qu’on nous plaigne. Car nous appartenons à une race d’exilés et de voyageurs, douée d’un prodigieux pouvoir d’intervention, mais qui refuse – c’est sa religion – de laisser détourner son regard des choses du Ciel. N’est-ce pas ce que nous chanterons tout à l’heure à la fin du Credo : Et exspecto, – et j’attends – Vitam venturi sæculi – la vie du siècle à venir. Oh ! non pas un âge d’or terrestre, fruit d’une évolution supposée, mais le vrai paradis de Dieu dont Jésus parlait en disant au bon larron : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ! ».
Si nous cherchons à pacifier la terre, à embellir la terre, ce n’est pas pour remplacer le Ciel, c’est pour lui servir d’escabeau.
Et si un jour, face à la barbarie montante, nous devions prendre les armes en défense de nos cités charnelles, c’est parce qu’elles sont, comme le disait notre cher Péguy,
« l’image et le commencement et le corps et l’essai de la maison de Dieu ». Mais avant même que ne sonne l’heure d’une reconquête militaire, n’est-il pas permis de parler de croisade, du moins lorsqu’une communauté se trouve menacée dans ses familles, dans ses écoles, dans ses sanctuaires, dans l’âme de ses enfants ? Aussi bien, chers amis, nous n’avons pas peur de la révolution : nous craignons plutôt l’éventualité d’une contre-révolution sans Dieu ! Ce serait rester enfermés dans le cycle infernal du laïcisme et de la désacralisation ! Il n’y a pas de mot pour signifier l’horreur que doit nous inspirer l’absence de Dieu dans les institutions du monde moderne !
Voyez l’ONU : architecture soignée, aula gigantesque, drapeaux des nations qui claquent dans le ciel. Pas de crucifix ! Le monde s’organise sans Dieu, sans référence à son Créateur. Immense blasphème ! Entrez dans une école d’État . les enfants y sont instruits sur tout. Silence sur Dieu ! Scandale atroce ! Mutilation de l’intelligence, atrophie de l’âme – sans parler des lois permettant le crime abominable de l’avortement. Ce qu’il y a de plus triste, mes chers frères, et de plus honteux, c’est que la masse des chrétiens finit par s’habituer à cet état de chose. Ils ne protestent pas ; ils ne réagissent pas. Ou bien, pour se donner une excuse, ils invoquent l’évolution des moeurs et des sociétés. Quelle honte ! Il y a quelque chose de pire que le reniement déclaré, disait l’un des nôtres, c’est l’abandon souriant des principes, le lent glissement avec des airs de fidélité.
Est-ce qu’une odeur putride ne se dégage pas de la civilisation moderne ? Eh bien ! contre cette apostasie de la civilisation et de l’État qui détruit nos familles et nos cités, nous proposons un grand remède, étendu au corps tout entier ; nous proposons ce qui est l’idée-force de toute civilisation digne de ce nom : la chrétienté !

Qu’est-ce que la chrétienté ? Chers pèlerins, vous le savez et vous venez d’en faire l’expérience : la chrétienté est une alliance du sol et du ciel ; un pacte, scellé par le sang des martyrs, entre la terre des hommes et le paradis de Dieu ; un jeu candide et sérieux, un humble commencement de la vie éternelle. La chrétienté, mes chers frères, c’est la lumière de l’Évangile projetée sur nos patries, sur nos familles, sur nos moeurs et sur nos métiers. La chrétienté, c’est le corps charnel de l’Eglise, son rempart, son inscription temporelle. La chrétienté, pour nous autres Français, c’est la France gallo-romaine, fille de ses évêques et de ses moines ; c’est la France de Clovis converti par sainte Clotilde et baptisé par saint Rémi ; c’est le pays de Charlemagne conseillé par le moine Alcuin, tous deux organisateurs des écoles chrétiennes, réformateurs du clergé, protecteurs des monastères.
La chrétienté, pour nous, c’est la France du XIIe siècle, couverte d’un blanc manteau de monastères, où Cluny et Cîteaux rivalisaient en sainteté, où des milliers de mains jointes, consacrées à la prière, intercédaient nuit et jour pour les cités temporelles ! C’est la France du XIIIe siècle, gouvernée par un saint roi, fils de Blanche de Castille, qui invitait à sa table saint Thomas d’Aquin, tandis que les fils de saint Dominique et de saint François s’élançaient sur les routes et dans les cités, prêchant l’Évangile du Royaume. La chrétienté, en Espagne, c’est saint Ferdinand, le roi catholique, c’est Isabelle de France, sœur de Saint Louis, rivalisant avec son frère en piété, en courage et en intelligente bonté. La chrétienté, chers pèlerins, c’est le métier des armes, tempéré et consacré par la chevalerie, la plus haute incarnation de l’idée militaire ; c’est la croisade où l’épée est mise au service de la foi, où la charité s’exprime par le courage et le sacrifice. La chrétienté, c’est l’esprit laborieux, le goût du travail bien fait, l’effacement de l’artiste derrière son oeuvre. Connaissez-vous le nom des auteurs de ces chapiteaux et de ces verrières ? La chrétienté, c’est l’énergie intelligente et inventive, la prière traduite en action, l’utilisation de techniques neuves et hardies.
C’est la cathédrale, élan vertigineux, image du ciel, immense vaisseau où le chant grégorien unanime s’élève, suppliant et radieux, jusqu’au sommet des voûtes pour redescendre en nappes silencieuses dans les cours pacifiés. La chrétienté, mes frères, – soyons véridiques – c’est aussi un monde menacé par les forces du mal ; un monde cruel où s’affrontent les passions, un pays en proie à l’anarchie, le royaume des lis saccagé par la guerre, les incendies, la famine, la peste qui sème la mort dans les campagnes et dans les cités. Une France malheureuse, privée de son roi, en pleine décadence, vouée à l’anarchie et au pillage. Et c’est dans cet univers de boue et de sang que l’humus de notre humanité pécheresse, arrosé par les larmes de la prière et de la pénitence, va faire germer la plus belle fleur de notre civilisation, la figure la plus pure et la plus noble, la tige la plus droite qui soit née sur notre sol de France : Jeanne de Domrémy !

Sainte Jeanne d’Arc achèvera de nous dire ce qu’est une chrétienté. Ce n’est pas seulement la cathédrale, la croisade et la chevalerie ; ce n’est pas seulement l’art, la philosophie, la culture et les métiers des hommes montant vers le trône de Dieu comme une sainte liturgie. C’est aussi et surtout la proclamation de la royauté de Jésus-Christ sur les âmes, sur les institutions et sur les moeurs. C’est l’ordre temporel de l’intelligence et de l’amour soumis à la très haute et très sainte royauté du Seigneur Jésus. C’est l’affirmation que les souverains de la terre ne sont que les lieutenants du roi du Ciel. « Le royaume n’est pas à vous, dit Jeanne d’Arc au Dauphin. Il est à Messire. – Et quel est votre Sire ? demande-t-on à Jeanne. – C’est le roi du Ciel, répond la jeune fille, et il vous le confie afin que vous le gouverniez en son nom. » Quel élargissement de nos perspectives ! Quelle vision grandiose sur la dignité de l’ordre temporel ! En un trait saisissant, la bergère de Domrémy nous livre la pensée de Dieu sur le règne intérieur des nations. Car les nations, – et la nôtre en particulier – sont des familles aimées de Dieu, tellement aimées que Jésus-Christ, les ayant rachetées et lavées de son sang, veut encore régner sur elles d’une royauté toute de paix, de justice et d’amour qui préfigure le Ciel. « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » interrogeait le pape il y a cinq ans.

Très Sainte Vierge Marie, Notre-Dame de France, Notre-Dame de Chartres, nous vous demandons de guérir ce peuple infirme, de lui rendre sa pureté d’enfant, son honneur de fils. Nous vous demandons de lui rendre sa vocation terrienne, sa vocation paysanne, ses familles nombreuses penchées avec respect et amour sur la terre nourricière. Cette terre qui a su produire, au cours des siècles, un pain honnête et des fruits de sainteté. Très Sainte Vierge, rendez à ce peuple sa vocation de soldat, de laboureur, de poète, de héros et de saint. Rendez-nous l’âme de la France ! Délivrez-nous de ce fléau idéologique qui violente l’âme de ce peuple. Ils ont chassé les crucifix des écoles, des tribunaux et des hôpitaux. Ils font en sorte que l’homme soit éduqué sans Dieu, jugé sans Dieu et qu’il meure sans Dieu ! C’est donc à une croisade et à une reconquête que nous sommes conviés. Reconquérir nos écoles, nos églises, nos familles. Alors, un jour, si Dieu nous en fait la grâce, nous verrons au terme de nos efforts, venir à nous le visage radieux et tant aimé de celle que nos anciens appelaient la douce France. La douce France, image de la douceur de Dieu ! Nous sera-t-il permis, ce soir, devant quelques milliers de pèlerins de parler de la douceur de Dieu ? C’est une moine qui vous parle. Et la douceur de Dieu, vous le savez, récompense au delà de toute prévision les combats que ses serviteurs livrent pour le Royaume. Douceur paternelle de Dieu. Douceur du crucifié !
O douce Vierge Marie, enveloppez d’un manteau de douceur et de paix nos âmes affrontées à de durs combats. L’an prochain, c’est à toute la chrétienté que nous donnons rendez-vous aux pieds de Notre-Dame de Chartres, qui sera désormais notre Czestochowa national. Que le Saint-Esprit vous illumine, que la Très Sainte Vierge vous garde et que l’armée des anges vous protège. Ainsi soit-il !

Homélie de Dom Gérard Calvet o.s.b. (†) – Cathédrale de Chartres – Lundi de Pentecôte 1985

S’enraciner pour s’élever par Charles Maurras

S’enraciner pour s’élever par Charles Maurras

Grands textes

Ces deux extraits de deux textes de Charles Maurras se complètent et cette association met en lumière ce qui pour nous relève de la banalité : un pays n’est pas hermétiquement clos  vis-à-vis du monde extérieur ni fermé aux influences. Or, loin de toute idolâtrie de la terre, loin de tout « nationalitarisme » Maurras nous apprend qu’on ne peut accéder à l’universel sans passer par le particulier. S’affirmer Français n’est pas se couper du monde (bien triste caricature que se font des patriotes les médias et le système tout entier). S’enraciner constitue la meilleure façon de s’ouvrir à l’universel. 
Le premier texte, intitulé L’Hospitalité, a été écrit par Maurras dans L’Action Française du 6 juillet 1912. Le second est tiré du Soliloque du prisonnier, texte destiné à être publié en espagnol dans un journal sud-américain, Maurras y défend une certaine idée de la latinité.

I. L’hospitalité (L’Action Française, 6 juillet 1912)

« …Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus ; si notre sol nous appartient ou si nous allons perdre avec lui notre fer, notre houille et notre pain ; si, avec les champs et la mer, les canaux et les fleuves, nous allons aliéner les habitations de nos pères, depuis le monument où se glorifie la Cité jusqu’aux humbles maisons de nos particuliers. Devant un cas de cette taille, il est ridicule de demander si la France renoncera aux traditions hospitalières d’un grand peuple civilisé. Avant d’hospitaliser, il faut être. Avant de rendre hommage aux supériorités littéraires ou scientifiques étrangères, il faut avoir gardé la qualité de nation française. Or il est parfaitement clair que nous n’existerons bientôt plus si nous continuons d’aller de ce train.
… Ce pays-ci n’est pas un terrain vague. Nous ne sommes pas des bohémiens nés par hasard au bord d’un chemin. Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. La génération qui se sacrifiera pour le préserver des barbares et de la barbarie aura vécu une bonne vie.
…La jeune France d’aujourd’hui est en réaction complète et profonde contre ce double mal. Elle rentre chez elle. Ses pénates intellectuels, ses pénates matériels seront reconquis. Il faut que l’ouvrier français, le savant, l’écrivain français soient privilégiés en France. Il faut que les importations intellectuelles et morales soient mises à leur rang et à leur mérite, non au-dessus de leur mérite et de leur rang. L’étiquette étrangère recommande un produit à la confiance publique : c’est à la défiance du pays que doit correspondre au contraire la vue de tout pavillon non français. Qu’une bonne marque étrangère triomphe par la suite de cette défiance, nous y consentons volontiers, n’ayant aucun intérêt à nous diminuer par l’ignorance ou le refus des avantages de dehors, mais l’intérêt primordial est de développer nos produits en soutenant nos producteurs. Le temps de la badauderie à la gauloise est fini. Nous redevenons des Français conscients d’une histoire incomparable, d’un territoire sans rival, d’un génie littéraire et scientifique dont les merveilles se confondent avec celles du genre humain. » 

II. Le Soliloque du prisonnier 

« …Je suis un drôle de Méditerranéen; ma Méditerranée ne finit pas à Gibraltar, elle reçoit le Guadalquivir et le Tage, elle baigne Cadix, Lisbonne et s’étend, bleue et chaude, jusqu’à Rio de Janeiro. Elle atteint le cap Horn, salue Montevideo, Buenos Aires et, sans oublier Valparaiso ni Callao, elle s’en va, grossie de l’Amazone et de l’Orénoque, rouler dans la mer des Caraïbes, caresser amoureusement nos Antilles, puis Cuba et Haïti, ayant reçu le Meschacébé du grand enchanteur de Bretagne; elle court au Saint-Laurent et, sauf de menues variations de couleur ou de température, va se jeter dans la baie d’Hudson où elle entend parler français. Le caprice de cette Méditerranée idéale le ramène alors à notre hémisphère, mais non pas nécessairement pour revoir Balèares, Cyclades, Oran ou Alger, car ni Anvers ni Gydnis ne lui sont plus étrangers que les Polonais et les Belges ne lui apparaissent barbares: ma Méditerranée ne demande pas mieux que de devenir nordique ou baltique pourvu qu’elle rencontre, ici ou là, les deux lucides flammes d’une civilisation catholique et d’un esprit latin…
…L’humanité à venir exigera, pour condition primordiale, ce noyau actif, attractif, organisateur…. Ainsi tendrait à se reconstituer le Koinon du règne humain, conscience de cette grandeur dans cette unité qui est déjà exprimée de Virgile à Mistral avec une force fière, modérée et douce; les plus amples généralités de l’esprit y sont vivifiées par la généralité de l’âme, tant pour servir l’ensemble que pour l’utiliser sans en exclure personne ni rien… »

Contre le raz de marée égalitaire et totalitaire – par Gustave Thibon

Contre le raz de marée égalitaire et totalitaire – par Gustave Thibon

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Discours prononcé par Gustave Thibon, lors du deuxième Rassemblement Royaliste de Montmajour, en 1970.

Mesdames, messieurs et, pour beaucoup d’entre vous, mes chers amis,

C’est avec une joie vraie que je me trouve aujourd’hui devant vous et je ne vous dirai que quelques mots. Je n’ai ni le temps, ni le goût de vous faire un cours de philosophie politique. Cette philosophie vous la connaissez, elle est dans les œuvres de Maurras, vous pouvez vous y reporter tous les jours.
L’heure aujourd’hui me semble être à la rencontre, à la fraternité, à la fraternité au sens des hommes qui ont vraiment un père et une patrie et non à la manière de 1789, n’est ce pas ! Donc à la fraternité, peut-être plus qu’à l’étude.
Vous êtes nombreux et je me réjouis de vous voir nombreux, mais je dois avouer que le nombre en tant que tel n’a jamais représenté pour moi une valeur. Autrement dit, je ne vous considère pas comme une foule mais comme une assemblée, comme une communauté d’êtres divers; divers par leurs  âmes et leurs fonctions, mais unis, unis mais non nivelés, unis par l’amour et pour la défense des mêmes réalités. Car enfin si nombreux que vous soyez, vous n’êtes pas ici pour faire nombre, vous représentez  une synthèse, vous ne représentez pas seulement une addition. Car, voyez vous, ce que je hais précisément dans la démocratie, ce qui dés l’aurore de ma pensée m’a incliné vers la solution monarchique et vers les traditions qu’elle incarne et qu’elle couronne, eh bien ! c’est que la démocratie c’est le règne de la quantité sous toutes ses formes : La quantité brutale sous la forme du nombre, sous la forme de la masse, sous la forme de la pesanteur, c’est à dire le règne de tout ce qu’il y a d’anonyme, de matériel, de mécanique dans l’homme et dans le peuple. Autrement dit, la fatalité de la démocratie c’est de cultiver et de dilater jusqu’à l’éclatement le coté quantitatif du réel. Par le suffrage universel d’abord – Je n’ai pas à insister sur la loi du nombre; la loi du nombre où le vrai, l’utile, le bien sont livrés aux caprices d’une foule où l’individu manié par des propagandes est appelé à décider non ce qui le concerne et directement là où il a compétence, mais sur des programmes abstraits, lointains, qui par le fait même qu’ils s’adressent à tout le monde ne concernent plus personne. Ce qui, d’ailleurs, vous le savez comme moi et Maurras a passé sa vie à le démontrer, par la centralisation qui en résulte, étouffe toutes les libertés personnelles et locales au nom d’une liberté abstraite et inexistante. Comme je ne veux pas citer seulement Maurras, on peut évoquer ici, Valery qui, parlant quelque part de la démocratie, dit qu’elle est l’art à la fois d’empêcher les hommes de s’occuper de ce qui les regarde et de les faire décider sur ce à quoi ils n’entendent rien.

Vous parlez de la centralisation. Eh bien ! Là aussi c’est le règne de la quantité sous l’aspect de l’uniformité, c’est à dire c’est l’écrasement de toutes les communautés naturelles : les familles, les métiers, les communes, les provinces. C’est le laminoir administratif qui efface toutes les différences vivantes, qui transforme l’organique en mécanique, qui réduit la physique sociale, la physique sociale au sens profond que Maurras donnait à ce mot qu’il empruntait à Aristote, c’est à dire  qui réduit la physique sociale  à la physique au sens moderne du mot, c’est à dire à la science des corps inanimés. Car c’est à cela qu’on nous réduit. Rien d’étonnant par ailleurs à ce que cet ordre factice qui ne repose pas sur la diversité, sur l’harmonie, soit si étonnamment fragile.
Car ce n’est pas un ordre en réalité, l’ordre démocratique, c’est du chaos en suspension, c’est du chaos figé, toujours prêt à se changer en chaos explosif, en chaos éruptif. C’est ce que nous voyons d’ailleurs. Nous en savons quelque chose depuis bientôt 200 ans ; car enfin je perds la mémoire du nombre de régimes que nous avons expérimentés, ils sont 13, 17 ou 18 que voulez-vous? On ne comptera plus ! On sera un peu  comme ces braves romaines débauchées qui, paraît-il, comptaient le nombre de consulats par le nombre de leurs maris. Mais enfin la république en a eu beaucoup de maris.
Eh bien! Il trop clair que cela appelle la subversion, l’uniformité, la pagaille, dans une chaîne sans fin, et ces révoltes, ces révolutions, mêmes si elles naissent d’un instinct d’insatisfaction profond, d’un pressentiment des vraies réalités, dans leur expression elles sont toutes aussi artificielles, abstraites, irréelles que le faux ordre qui leur a donné naissance et qu’elles veulent détruire.
En réalité dans ces fausses révolutions on se bat pour des fantômes, sous le fouet de propagandes où la paille des mots remplace le grain des choses.
La plus parfaite de ces images, de la démocratie tranquille et de la démocratie agitée, ces deux formes qui alternent continuellement et qui sont deux formes de paralysie, il faut bien le dire, la paralysie inerte et la paralysie agitante, la dernière étant la maladie de Parkinson si j’ai bonne mémoire, la meilleure image qui peut nous venir à l’esprit c’est celle du désert. Tantôt calme, il donne l’impression de l’unité et dès que le vent s’élève, les grains de sable, précisément parce que rien ne les rattachent et ne les retient, se soulèvent révolutionnairement au grès des souffles extérieurs. On parle beaucoup de mouvements de masses, eh bien c’est un peu massif le mot, il n’y a pas de plus grandiose mouvement de masse qu’une tempête de sable dans le désert. Il n’y a pas non plus grand-chose qui soit plus dépourvu d’âme et de réalité. Eh bien ! C’est précisément la masse que nous refusons !

 « …dès que le vent s’élève, les grains de sable, précisément parce que rien ne les rattachent et ne les retient, se soulèvent révolutionnairement au grès des souffles extérieurs…. » Tout le contraire de nos enracinements dans une Histoire, une Culture, une Spiritualité venues du fond des Âges !…

A l’heure où tant d’intellectuels de gauche ou même de révérends pères nous invitent à massifier notre conscience, moi je trouve que la leur est déjà assez massive comme cela, n’est ce pas ? Eh bien ma foi de toutes nos forces nous disons non ! Et c’est le sens de notre combat. Nous voulons au contraire démassifier le plus possible, autrement dit aérer, ventiler la société. Refaire un ordre appuyé sur la diversité, la hiérarchie, où chaque individu, chaque groupe, chaque province, respire librement, où l’unité est faite du respect, de l’intégration de toutes les différences.
On vous l’a déjà dit, il faut y revenir toujours, c’est le sens du maurrassisme et le centre de la vérité politique. La seule qui a existé et qui a donné des fruits. Contre ce ras de marais égalitaire et totalitaire, nous voulons avant tout sauver notre qualité d’homme. Tout ce qui nous fait uniques et irremplaçables à tous les niveaux, depuis l’individu jusqu’à la nation en passant par tous les intermédiaires et en les respectant. Nous refusons l’érosion et le déracinement. Tout ce qui tend à nous transformer en grains de sable dans le désert.
Nous vous convions à la lutte de la qualité contre la quantité, c’est à dire de la vie contre la mort.
Il y a une ville dans le Languedoc où la rue qui conduit au cimetière s’appelle la rue de l’égalité. Cette égalité nous l’acceptons bien entendu, mais nous l’acceptons dans la mort et non dans la vie. Nous ne tenons pas du tout à transformer la cité humaine en cimetière anticipé, et l’idéal démocratique nous y amène.
Ici comment conclure sans citer les vers admirables de Mistral qui vivait à quelques lieues d’ici et qui nous convie à ne jamais accepter l’uniformité, la réduction quantitative. Ces vers que je vous dirai d’abord en français ensuite en provençal :

 » Il est beau de lutter courageusement
Comme Majorque en fleurs, contre le battement
De la mer envieuse
Et ne jamais subir l’uniforme niveau.

 » Es béu de lucha couraouiso
Como Majorque en flour, contro lou picadi
De la mar enviouso
E de jamai subi l’uniforme nivéu.

Henri Vaugeois, Père de l’Action Française

Henri Vaugeois, Père de l’Action Française

Dès 1899-1900, le pouvoir de séduction idéologique exercé par le génie de Maurras paraît irrésistible. L’expérience boulangiste conjuguée à l’Affaire Dreyfus qui n’en finit pas incitent les patriotes sincères à chercher la solution nationaliste apte à les faire sortir de cette brume épaisse qui les empêche de voir où ils vont réellement. La belle littérature, la fougue, l’héroïsme, le panache, l’honneur, voilà des éléments formels qui étaient, enfin, considérés comme tels à l’aube du vingtième siècle en France. Les patriotes ont désigné l’ennemi, ont analysé l’écosystème dans lequel il prolifère et ont compris (pour une large fraction d’entre eux) que le problème était global et que seule une solution globale était en mesure de soigner le pays, de le sauver de la mort. On comprend à cette aune l’importance de la théorie du nationalisme intégral et en premier lieu de sa dénomination qui en dit long sur cete volonté de résoudre en profondeur et à tous les niveaux l’inadmissible crise de régime qui compromet l’avenir de la nation millénaire. Et les patriotes conséquents le comprennent de plus en plus et de mieux en mieux (le paysage devient limpide), la crise du régime est incessante parce que le régime lui-même est inapproprié, impropre, est impossible ! La volonté de faire le bien sous un tel régime est stérile. Il ne suffit plus d’être patriote en 1900, il faut s’opposer à angle droit à la démocratie, à la république. L’entreprise de Déroulède ne pouvait donc plus être spontanément appuyés par tous les patriotes comme si le remède politique allait sortir par magie de cette agitation populiste, nonobstant sympathique à leurs yeux.

Henri Vaugeois pré-maurrassien ou premier maurrassien ?

On doit à Henri Vaugeois la création de l’Action Française qui se présente à ses débuts comme une sorte de rassemblement d’hommes nationalistes anti-dreyfusards aux tendances antidémocratiques non théorisées. Mais il faut insister sur le fait que Vaugeois s’était éloigné de La Ligue de la Patrie française au nom d’un désaccord idéologique fondamental et non parce qu’on ne lui aurait pas donné les responsabilités qu’il espérait obtenir dans l’organisation cornaquée par l’agrégé Gabriel Syveton (Vaugeois aurait échoué à de multiples reprises à cet examen ce qui expliquerait selon l’historien du CNRS Laurent Joly une jalousie maladive chez lui et ses choix politiques vengeurs, calculés et fruits de ses ressentiments…). Le premier août 1900, dans un article de la Revue grise qui fera date, le professeur Vaugeois, dresse une critique politique du combat de Déroulède et de sa sclérose dogmatique. « On s’explique fort bien, écrit-il, que l’espoir soit venu à beaucoup de nos amis de voir Paul Déroulède sauver, en l’incarnant, l’idée d’une république qui serait française au lieu d’être cosmopolite ». Mais, ajoute-t-il d’emblée, « nous ne partageons pas cet espoir ; nous le respectons. » Encore faut-il ajouter qu’il le respecte parce qu’il est a priori sincère, absolument désintéressé, qu’il ne serait que le fruit d’un amour patriotique. Mais, en vérité, un homme intelligent ne peut justement pardonner à un homme fidèle à sa patrie de s’empêtrer ainsi dans l’erreur, dans l’erreur française pour parler comme le Marquis de Roux. Diplomate, en 1900, séducteur, militant de la cause maurrassienne avant les autres (et sur ce point nous sommes d’accord avec Laurent Joly : il semble en effet que Vaugeois a volontairement retardé l’annonce de sa conversion au monarchisme à des fins didactiques, ses différents articles des années 1898-1900 montrant une volonté toute rationnelle de témoigner en faveur des principes antilibéraux, antidémocratiques et catholiques loin de toute charge affective à l’endroit de la royauté), Henri Vaugeois prend garde de ne point heurter le public qu’il convoite. Même s’il est sûr que sa conversion est récente (il fut membre de l’Union pour l’action morale qui défendait Dreyfus!), il est légitime de penser qu’il fut convaincu par le maître de Martigues plusieurs mois avant de se déclarer officiellement monarchiste. L’on peut penser que sa première lecture de l‘Enquête sur la Monarchie (terminée en 1900) fut persuasive et décisive quant à sa rupture avec le spinozisme et le kantisme.

Les lois du patriotisme ou l’exigence maurrassienne

L’influence maurrassienne est perceptible dans les premiers articles du fondateur de l’AF. Des textes certes radicaux, rudement antisémites, violents, mais aussi et surtout empreints de rationalité, en tout cas construits autour d’une démonstration. Pour Maurras, en effet, un nationaliste républicain, fut-il le mieux intentionné, ne peut éviter de « manquer aux engagements pris envers l’idée de patrie », car la France n’est jamais pour lui que « la France mais… ». Finalement, un tel Patriote n’est peut-être pas digne d’en porter le nom. A moins qu’il ne soit profondément idiot, car l’homme pusillanime qui se détourne de la vérité politique en craignant qu’elle ne soit pas conforme à la mode ou à la religion démocratique qui a pourri la raison des Français n’est pas digne d’être suivi. Si l’erreur est humaine, il est cependant criminel de s’y accrocher et plus encore de mystifier les gens du peuple sans grande instruction qui ont souvent une confiance aveugle en ce Patriote élu ou candidat. Des étapes politiques ont été gravies, il faut respecter cette expérience et en tirer des leçons. Au lendemain du décès brutal de Vaugeois en 1916, Maurras, bouleversé, mit sa plume au service de la mémoire du grand homme. D’autant plus grand qu’il savait écouter sa raison pour servir sa passion (elle-même raisonnable), la Nation (le N majuscule était utilisé par Vaugeois).
« La Ligue de la Patrie française ? Oui, certainement, il la fondait ; avec Lemaitre, avec Léon de Montesquiou, avec Amouretti, avec Syveton, avec Barrès, avec Dausset, avec Jacques Bainville, avec moi. Mais ce n’était pas ça. Les partis et leurs idées électorales bourdonnaient déjà dans les comités et son instinct le plus profond, le plus personnel l’avertissait de l’inertie toute matérielle propre à cette politique démocratique. Il voulait une action politique reconnaissable à deux caractères : 1° une haute liberté de l’esprit ; 2° la foi française. Il voulait faire quelque chose d’intelligent et de national, d’absolument intelligent, d’essentiellement national. Mais quoi ? Et comment ? » Vaugeois n’a pas abandonné le chantier intellectuel qu’il avait commencé pour se vautrer dans un imaginaire patriotard d’images d’Epinal. Malgré les difficultés, malgré les lourds préjugés qui hypothéquaient la démarche scientifique en politique, il a été au bout du raisonnement, il a accepté le théorème maurrassien non par confort intellectuel mais parce qu’il était persuadé de sa véracité. Et pourtant rien n’est plus faux que la critique de Maurice Barrès qu’il adressa à Vaugeois et à Maurras pour justifier son immobilisme politique puis son inéluctable glissement vers le centre mou ; idée selon laquelle les deux hommes ne se nourriraient que d’abstractions, d’idées, certes vraies sur le papier comme les mathématiques sur un tableau noir, mais inadaptées au monde de leur temps. La critique est absurde et Henri Vaugeois sut la renverser sans attendre. Les idées peuvent bien décrire la réalité ou les conditions du « mieux », les idées sont nécessaires, elles sont indispensables au Politique s’il ne veut pas se perdre en même temps que la nation qu’il dirige.

Les idées contre les mots !

Le problème, ce ne sont donc pas les idées, mais les idées fausses, et pire encore les mots seuls. Les mots qui ne recouvrent rien, les mots qui postulent l’impossible ou l’inexistant, les mots qui fabriquent (pour parler comme Maurras) les nuées et les coquecigrues. Le langage peut être un poison non les idées vraies qui constituent au contraire leurs antidotes. Vaugeois réplique le 15 octobre 1900 dans le fameux bimensuel : « N’oublions pas que, légalement, c’est, sinon par les mots, du moins au nom des mots que la république démocratique est gouvernée, de même que c’est par les mots qu’elle a été constituée, par ces mots généraux que des niais veulent bien qualifier idées. La seule Majesté que nos révolutions aient laissé subsister est celle du Verbe, et les éléments derniers dont se compose ce monstre où nous cherchons en vain à reconnaître le type idéal de la société française, ce sont les lettres de l’alphabet, rien de plus. » Contre le fanatisme des mots qui sert avant tout les intérêts des étrangers organisés en oligarchie dans les coulisses, les idées qui éclairent, les idées qui éveillent, les idées qui construisent, enfin les idées qui sanctuarisent la déesse (encore un terme emprunté à Maurras qui parlait bel et bien de déesse et non de Dieu) nation. Au cours d’une conférence (qui a marqué l’histoire de l’AF) faite à Paris le 16 février 1900, Vaugeois a mis en garde les patriotes sincères contre les bons sentiments, les griseries patriotiques dépourvues d’un axe, l’amour sans colonne vertébrale. Rien n’est plus éphémère que cette exaltation, fruit de la colère ou d’une montée d’hormones qui s’évaporent dans les airs comme la fumée. Vaugeois répète souvent, comme Maurras du reste, cet axiome nationaliste qui expose les principes au-dessus de tout. L’on voit encore, à travers ce discours, cette volonté de trouver les ressources qui permettraient de rendre pérenne cette France poignarde née des scandales, de l’humiliation de 70 et de l’Affaire. « Le nationalisme, je le sais bien, n’a pu et dû être d’abord qu’instinctif : ç’a été une protestation, une colère, un mépris légitime. Vous vous rappelez de quels griefs il est né, ce mépris, et à qui surtout il s’adresse. (…) Mais une protestation, si vive qu’elle soit, fût-ce celle de l’honneur national blessé, et réveillé par la blessure même ; une passion, si ardente qu’elle paraisse, fût-ce l’amour de la patrie et le désir de la voir glorieuse ; une flamme, comme celle de l’enthousiasme qui court sur un peuple aux heures où ce peuple se sent vivre, c’est chose courte, trompeuse, et qui ne laisse après elle que froideur et que cendres stériles, quand on ne l’a point nourrie de réalités observées, de principes déduits, de raisons, enfin. Léonard de Vinci pensait que l’intelligence augmente l’amour, c’est-à-dire que plus on voit, plus on pénètre, plus on connaît ce que l’on aime, et plus on l’aime. Essayons donc de bien voir cette France d’aujourd’hui, cette France « nationaliste », qui se lève toute saisie, toute tremblante, à l’idée de sa propre essence, méconnue et menacée. Il faut que nous sachions ce qu’elle est, en fait, et puis ce qu’elle veut, ou mieux : ce que nous sommes, nous-mêmes, pour que notre pays survive. » Vaugeois voit très bien où vont se déverser la colère, la révolte et l’abnégation des patriotes chauffés à blanc : dans l’urne !

Présence de Vaugeois

Vaugeois qui tient alors un discours devant Maurice Barrès (invité d’honneur de la conférence du 16 février, un Maurice Barrès qui fut député de Nancy du 12 novembre 1889 au 14 octobre 1893), ne peut critiquer sans prendre de pincettes le parlementarisme, et précisément la fonction de député. C’est une gageure pour Vaugeois qu’il relève cependant avec brio. Assurément, dit-il, existe-t-il des députés très patriotes, des députés honnêtes et au grand cœur, des hommes résolus à défendre leurs idées. Certains auraient même fière allure. Mais Vaugeois ne peut éluder les raisons pour lesquelles ce système est vicieux. Il n’en a pas le droit, il n’en a plus le droit, il est devenu un passeur de vérité. Il a été précautionneux mais il dit, à la fin, ce qu’il pense, sans circonvolution : le député défend sa position, ses avantages, commence-t-il. Au lieu de détruire le régime dit le député patriote lambda, « pourquoi n’élirions-nous pas des députés honnêtes et sensés, qui pratiqueraient sincèrement, au lieu de le supprimer, ce régime de la libre discussion, qui donne tant de précieuses garanties aux droits des citoyens, et qui offre tant de ressources à leur bonne volonté, à leur patriotisme, à leur dévouement au salut commun ? » Mais ce qui sort d’une assemblée délibérante, ce n’est pas une pensée plus saine, répond Vaugeois, ce n’est même pas une formule précise, mais une bouillie dangereuse. « Ce qui sort, c’est un bruissement, le plus confus, le plus dénué de sens, le plus matériel qu’il nous soit donné d’entendre en ce monde. Mieux vaudrait, poursuit un Vaugeois survolté, pour une nation fière, demander le secret de sa destinée aux feuilles de la forêt, aux vagues de la mer, qu’à cet innommable rumeur de sottises, de vanités, d’ignominies entre-croisées, qui s’élève d’un troupeau de « représentants », même et surtout lorsqu’ils sont d’accord ! » Le professeur de philosophie se ressaisit : « Si vous étiez tentés de me trouver trop pessimiste, et de m’accuser de malveillance à l’égard des parlementaires, je vous prierais de réfléchir que c’est à l’institution même et au principe sur lequel elle repose, que s’adresse ma critique, nullement aux individus, souvent remarquables, qui essaient de tirer parti de cette institution dans nos assemblées actuelles ».

Les hommes en foule, les hommes en tas, les hommes pourris

Mais c’est peine perdue. Ils peuvent bien y prodiguer des trésors d’intelligence et d’honnêteté, ils se heurteront toujours à une difficulté insurmontable, à la nature même des choses qui « veut que les hommes, mis en tas, se pourrissent comme les fruits, et qu’une Chambre des députés s’emplisse nécessairement des miasmes de la bêtise et de la méchanceté humaines. » Avec cette critique du parlementarisme, c’est toute la démocratie d’une manière générale qui est visée par Vaugeois. Néanmoins, si le mal est initialement présent dans les institutions républicaines, si le régime est vicié à la base, la France, en 1900, a franchi une nouvelle étape, un nouveau pallier dans sa décomposition morale qui rend plus impérieux encore l’entreprise de restauration nationale qu’il appelle de ses vœux. Pour Vaugeois, comme pour Drumont, plus que pour Maurras qui voit davantage dans l’évènement un effet terrible de la république en marche, l’affaire Dreyfus a provoqué une véritable révolution individualiste. La révolution dreyfusienne, comme on l’appelle déjà, aurait donné naissance à une nouvelle conscience collective en France. Il s’agit d’une révolution d’origine médiatique, une révolution orchestrée par les nouveaux faiseurs d’opinion qui ont fabriqué un électorat à leur mesure, un électorat abruti d’individualisme, de philosémitisme, au mieux qui restera bloqué au stade premier du péguyisme. « L’affaire Dreyfus l’a révélé ou n’a servi à rien : nous sommes une société où l’opinion, qui est faite par la presse, qui est faite par l’argent, suscite et précède les actes du pouvoir, alors qu’elle ne devrait, tout au moins, que les juger et, par conséquent, les suivre. » Indécis, trompés, l’électeur est neutralisé. Aussi n’est-ce pas seulement le parlementarisme bavard et emberlificoteur qui est une pierre d’achoppement au redressement de la nation, c’est bien la démocratie et l’électoralisme qui dupe, toujours, le citoyen obnubilé par la croyance qu’il détient la capacité de choisir ce qui est bon et de contribuer de la sorte au bien public. La république est dirigée par une oligarchie qui se sert des élections pour tromper les masses et elle s’en sert uniquement à cet effet. Son objectif est double : sucer les richesses du pays, exploiter le travail des individus inoffensifs car ignorants quant à la réalité des forces qui contrôlent la France, et dissoudre tous les principes et toutes les conditions d’une possible résurrection française. Plus le temps passe, plus la renaissance semble compromise. Il faut le dire aujourd’hui, plus fort, et le répéter davantage qu’en 1900 : la démocratie pourrit les âmes.

C’est ce constat sans appel qui permet à Vaugeois de condamner toutes les formes de démocratie, y compris celle défendue par l’illustre Déroulède, la fameuse république plébiscitaire. « Je vous avouerai tout de suite que cette solution ne me satisfait guère. » Après avoir mis en avant les avantages de cette formule qui permet le groupement des nationalistes dans certaines conditions, Vaugeois montre qu’elle est une machine à décevoir. « Je prétends que l’objet des revendications nationalistes, si populaires, n’est point tout à fait celui qu’on est tenté de leur prêter : je crois que ce que veut le « peuple », ce n’est rien moins que la démocratie. Le peuple français ne peut plus être séduit désormais, ni soulevé ainsi, par l’espoir de se gouverner lui-même  (…) Le peuple n’est pas, quoi qu’on en dise, travaillé par un besoin de liberté, mais par une inquiétude sur sa sécurité. » Mais, plus que tout, c’est cette horrible façon avec laquelle la démocratie plonge les citoyens dans une brume anesthésiante les empêchant de se relever scrutin après scrutin qui est soulignée par Vaugeois. C’est que le peuple a la fibre épaisse mais est capable de s’émouvoir pour des fadaises et de tomber dans tous les panneaux dressés par le pouvoir. L’émotion est éphémère.

 L’antisémitisme, qui avait permis l’union de nombreux patriotes, notamment à Paris, qui avait connu de nouveaux succès au début de l’affaire Dreyfus, s’étiole au sein des masses avec les charges successives du camp dreyfusard qui possède 90% de la presse. Ce qui initialement illustrait la question juive devint par la grâce d’une propagande proprement phénoménale l’illustration d’un phénomène inverse : la prétendue persécution de la communauté juive par tous ces chauvins enracinés et antilibéraux, obtus et anti-individualistes selon, bien sûr, la doxa qui est née de la révolution dreyfusienne. L’émotion suscitée par l’épouvantable trahison du capitaine israélite ne dura « démocratiquement » qu’un temps. En revanche, l’oligarchie en place poursuivit ses campagnes anticléricales, obstinément, et ses campagnes antipatriotiques, sauf bien entendu, plus tard, lorsque le petit François et le père Martin seront conviés à aller faire la guerre contre le boche pour les intérêts de celle-là.

 

Jean CHARLEUX

 

Amis ou ennemis ? par Charles Maurras

Amis ou ennemis ? par Charles Maurras

Grands textes

Texte paru pour la première fois le 23 septembre 1901 dans la Gazette de France, puis repris en 1937 dans Mes idées politiques et dans les Œuvres capitales.  

 

Amis ou ennemis?
Charles Maurras, 1901

Les philosophes traditionnels refusent constamment de parler des hommes autrement que réunis en société.

Il n’y a pas de solitaire. Un Robinson lui-même était poursuivi et soutenu dans son île par les résultats innombrables du travail immémorial de l’humanité. L’ermite en son désert, le stylite sur sa colonne ont beau s’isoler et se retrancher, ils bénéficient l’un et l’autre des richesses spirituelles accumulées par leurs prédécesseurs ; si réduit que soit leur aliment ou leur vêtement, c’est encore à l’activité des hommes qu’ils le doivent. Absolument seuls, ils mourraient sans laisser de trace. Ainsi l’exige une loi profonde, qui, si elle est encore assez mal connue et formulée, s’impose à notre espèce d’une façon aussi rigoureuse que la chute aux corps pesants quand ils perdent leur point d’appui, ou que l’ébullition à l’eau quand on l’échauffe de cent degrés. 
L’homme est un animal politique (c’est-à-dire, dans le mauvais langage moderne, un animal social), observait Aristote au quatrième siècle d’avant notre ère. L’homme est un animal qui forme des sociétés ou, comme il disait, des cités, et les cités qu’il forme sont établies sur l’amitié. Aristote croyait en effet que l’homme, d’une façon générale et quand toutes choses sont égales d’ailleurs, a toujours retiré un plaisir naturel de la vue et du commerce de son semblable. Tous les instincts de sympathie et de fréquentation, le goût du foyer et de la place publique, le langage, les raffinements séculaires de la conversation devaient sembler inexplicables si l’on n’admettait au point de départ l’amitié naturelle de l’homme pour l’homme.

  — Voilà, devait se dire ce grand observateur de la nature entière, voilà des hommes qui mangent et qui boivent ensemble. Ils se sont recherchés, invités pour manger et boire, et il est manifeste que le plaisir de la compagnie décuple la joie de chacun. Cet enfant-ci s’amuse, mais il ne joue vraiment que si on lui permet des compagnons de jeux. Il faut une grande passion comme l’avarice ou l’amour pour arracher de l’homme le goût de la société. Encore son visage porte-t-il la trace des privations et des combats qu’il s’est infligés de la sorte. Les routes sont devenues sûres ; cependant les charretiers s’attendent les uns les autres pour cheminer de concert, et ce plaisir de tromper ensemble l’ennui est si vif que l’un en néglige le souci de son attelage, l’autre l’heure de son marché. La dernière activité des vieillards dont l’âge est révolu est d’aller s’asseoir en troupe au soleil pour se redire chaque jour les mêmes paroles oiseuses. Tels sont les hommes dans toutes les conditions. Mais que dire des femmes ? Leur exemple est cependant le plus merveilleux car toutes se détestent et passent leur vie entière à se rechercher. Ainsi le goût de vivre ensemble est chez elles plus fort que cet esprit de rivalité qui naît de l’amour.
Les pessimistes de tous les temps ont souvent contesté à Aristote son principe. Mais tout ce qu’ils ont dit et pensé a été résumé, vingt siècles après Aristote, par l’ami et le maître de Charles II Stuart, l’auteur de Léviathan, le théoricien de la Monarchie absolue, cet illustre Hobbes auquel M. Jules Lemaître aime trop à faire remonter les idées de M. Paul Bourget et les miennes sur le caractère et l’essence de la royauté. 
Hobbes a devancé les modernes théoriciens de la concurrence vitale et de la prédominance du plus fort. Il a posé en principe que l’homme naît ennemi de l’homme, et cette inimitié est résumée par lui dans l’inoubliable formule : l’homme est à l’homme comme un loup. L’histoire universelle, l’observation contemporaine fournissent un si grand nombre de vérifications apparentes de ce principe qu’il est presque inutile de les montrer.
Mais, dit quelqu’un, Hobbes est un pessimiste bien modéré ! Il n’a point l’air de se douter qu’il charge d’une calomnie affreuse l’espèce des loups lorsqu’il ose la comparer à l’espèce des hommes. Ignore-t-il donc que les loups, comme dit le proverbe, ne se mangent jamais entre eux ? Et l’homme ne fait que cela. 
L’homme mange l’homme sans cesse. Il ne mange que de l’homme. L’anthropophagie apparaît aux esprits superficiels un caractère particulier à quelques peuplades, aussi lointaines que sauvages, et qui décroît de jour en jour. Quel aveuglement ! L’anthropophagie ne décroît ni ne disparaît, mais se transforme.
Nous ne mangeons plus de la chair humaine, nous mangeons du travail humain. À la réserve de l’air que nous respirons, y a-t-il un seul élément que nous empruntions à la nature et qui n’ait été arrosé au préalable de sueur humaine et de pleurs humains ? C’est seulement à la campagne que l’on peut s’approcher d’un ruisseau naturel ou d’une source naturelle et boire l’eau du ciel telle que notre terre l’a distillée dans ses antres et ses rochers. Le plus sobre des citadins, celui qui ne boit que de l’eau, commence à exiger d’une eau particulière, mise en bouteille, cachetée, transportée et ainsi témoignant du même effort humain que le plus précieux élixir. L’eau potable des villes y est d’ailleurs conduite à grands frais de captation et de canalisation. Retournez aux champs, cueillez-y une grappe ou un fruit ; non seulement l’arbre ou la souche a exigé de longues cultures, mais sa tige n’est point à l’état naturel, elle a été greffée, une longue suite de greffages indéfinis ont encore transformé, souvent amélioré, le bourgeon greffeur. La semence elle-même, par les sélections dont elle fut l’objet, porte dans son mystère un capital d’effort humain. En mordant la pulpe du fruit, vous mordez une fois encore au travail de l’homme. 
Je n’ai pas à énumérer toutes les races d’animaux qui ont été apprivoisées, domestiquées, humanisées, pour fournir à la nourriture ou au vêtement des humains. Observez cependant que ces ressources qui ne sont pas naturelles doivent recevoir un second genre d’apprêt, un nouveau degré d’humanisation (pardon du barbarisme) pour obtenir l’honneur de nous être ingérées. Il ne suffit pas de tondre la laine des brebis, il faut que cette laine soit tissée de la main diligente de la ménagère ou de la servante. Il ne suffit pas d’abattre la viande, ou de la découper ; c’est une nécessité universelle de la soumettre au feu avant de la dévorer : travail humain, travail humain. On retrouve partout cet intermédiaire entre la nature et nos corps.
Non, les loups ne se mangent pas de cette manière ! Et c’est parce que le loup ne mange pas le travail du loup qu’il est si rarement conduit à faire au loup cette guerre qui est de nécessité chez les hommes. Le loup trouve dans la nature environnante ce que l’homme est forcé de demander à l’homme. La nature est immense, ses ressources sont infinies ; le loup peut l’appeler sa mère et sa bonne nourrice. Mais les produits manufacturés, les produits humanisés, ceux que l’homme appelle ses biens, sont en nombre relativement très petit ; de là, entre hommes, une rivalité, une concurrence fatale. Le festin est étroit ; tout convive nouveau sera regardé de travers, comme il verra d’un mauvais œil les personnes déjà assises.
Mais l’homme qui survient n’apparaît pas à l’homme qui possède déjà comme un simple consommateur dont l’appétit est redoutable ; c’est aussi un être de proie, un conquérant éventuel. Produire, fabriquer soi-même est sans doute un moyen de vivre, mais il est un autre moyen, c’est ravir les produits de la fabrication, soit par ruse, soit par violence. L’homme y a souvent intérêt, en voici un grand témoignage : la plupart de ceux qui ne sont ni voleurs ni brigands passent leur vie à craindre d’être brigandés ou volés. Preuve assurée que leur réflexion personnelle, leur expérience, la tradition et la mémoire héréditaire s’accordent à marquer l’énergie toujours subsistante des instincts de rapine et de fraude. Nous avons le génie de la conquête dans le sang.  
L’homme ne peut voir l’homme sans l’imaginer aussitôt comme conquérant ou conquis, comme exploiteur ou exploité, comme victorieux ou vaincu, et, enfin, pour tout dire d’un mot, comme ennemi. Aristote a beau dire que l’homme est social ; il ne serait pas social s’il n’était industrieux, et les fruits de son industrie lui sont si nécessaires ou si beaux qu’il ne peut les montrer sans être maintes fois obligé de courir aux armes. La défense de ces biens ou leur pillerie, c’est toute l’histoire du monde.
Il y a une grande part de vérité dans le discours des pessimistes qui enchérissent de la sorte sur Hobbes et sur les siens. Je voudrais qu’on se résignât à admettre comme certain tout ce qu’ils disent et qu’on ne craignît point d’enseigner qu’en effet l’homme pour l’homme est plus qu’un loup ; mais à la condition de corriger l’aphorisme en y ajoutant cet aphorisme nouveau, et de vérité tout aussi rigoureuse, que pour l’homme, l’homme est un dieu.
Oui, l’industrie explique la concurrence et la rivalité féroces développées entre les hommes. Mais l’industrie explique également leurs concordances et leurs amitiés. Lorsque Robinson découvrit, pour la première fois, la trace d’un pied nu, imprimée sur le sable, il eut un sentiment d’effroi, en se disant selon la manière de Hobbes : « Voilà celui qui mangera tout mon bien, et qui me mangera… » Quand il eut découvert le faible Vendredi, pauvre sauvage inoffensif, il se dit : « Voilà mon collaborateur, mon client et mon protégé. Je n’ai rien à craindre de lui. Il peut tout attendre de moi. Je l’utiliserai… » Et Vendredi devient utile à Robinson, qui le plie aux emplois et aux travaux les plus variés. En peu de temps, le nouvel habitant de l’île rend des services infiniment supérieurs à tous les frais matériels de son entretien. La richesse de l’ancien solitaire se multiplie par la coopération, et lui-même est sauvé des deux suggestions du désert, la frénésie mystique ou l’abrutissement. L’un par l’autre, ils s’élèvent donc et, si l’on peut ainsi dire, se civilisent.
Le cas de Robinson est trop particulier, trop privilégié, pour qu’on en fasse jamais le point de départ d’une théorie de la société. La grande faute des systèmes parus au dix-huitième siècle a été de raisonner sur des cas pareils. Nous savons que, pour nous rendre compte du mécanisme social, il le faut observer dans son élément primitif et qui a toujours été la famille. Mais c’est l’industrie, la nécessité de l’industrie qui a fixé la famille et qui l’a rendue permanente. En recevant les fils et les filles que lui donnait sa femme, l’homme sentait jouer en lui les mêmes instincts observés tout à l’heure dans le cœur de Robinson : « Voilà des collaborateurs, des clients et des protégés. Je n’ai rien à craindre d’eux. Ils peuvent tout attendre de moi. Et le bienfait me fera du bien à moi-même. » Au fur et à mesure que croissait sa famille, le père observait que sa puissance augmentait aussi, et sa force, et tous ses moyens de transformer autour de lui la riche, sauvage et redoutable Nature ou de défendre ses produits contre d’autres hommes.
Observez, je vous prie, que c’est entre des êtres de condition inégale que paraît toujours se constituer la société primitive. Rousseau croyait que cette inégalité résultait des civilisations. C’est tout le contraire ! La société, la civilisation est née de l’inégalité. Aucune civilisation, aucune société ne serait sortie d’êtres égaux entre eux. Des égaux véritables placés dans des conditions égales ou même simplement analogues se seraient presque fatalement entre-tués. Mais qu’un homme donne la vie, ou la sécurité, ou la santé à un autre homme, voilà des relations sociales possibles, le premier utilisant et, pourquoi ne pas dire « exploitant » un capital qu’il a créé, sauvé ou reconstitué, le second entraîné par l’intérêt bien entendu, par l’amour filial, par la reconnaissance à trouver cette exploitation agréable, ou utile, ou tolérable. 
L’instinct de protection ou instinct paternel causa d’autres effets. Le chef de famille n’eut pas seulement des enfants engendrés de sa vie. Des fugitifs, des suppliants accoururent à lui, qui, dans un état de faiblesse, de dénuement, et d’impuissance, venaient offrir leurs bras ou même leur personne entière en échange d’une protection sans laquelle ils étaient condamnés à mort. Par des adoptions de ce genre, la famille devait s’accroître. La guerre, qu’il fallut toujours mener à un moment quelconque contre des familles rivales, la guerre apporta un nouvel ordre d’accroissement. Il a toujours été exceptionnel, dans l’histoire du monde, que le groupe victorieux massacrât pour le manger, ou même pour satisfaire sa vengeance, le groupe vaincu. Les femmes de tout âge sont presque toujours réservées, les plus jeunes pour le rôle d’épouses ou de concubines, les plus âgées pour les offices domestiques sur lesquels, de tous temps, on les apprécia. Si le massacre, même celui des guerriers, est chose rare, la réduction à l’esclavage est au contraire un fait si général que Bossuet n’a pu le considérer sans respect. Quand l’on y songe, aucun fait ne peut mieux marquer le prix immense que tout homme attache à la vie et à la fonction d’un autre homme.
 — Tu m’étais un loup tout à l’heure, mais aussitôt que j’ai vaincu le loup, je le tue, car il ne peut que me porter de nouveaux préjudices. Or, toi qui es un homme et que j’ai couché et blessé sur le sol, tu m’es comme un dieu maintenant. Que me ferait ta mort ? Ta vie peut au contraire me devenir une nouvelle source de biens. Lève-toi, je te panserai. Guéris-toi, et je t’emploierai.
Moyennant quelques précautions indispensables prises contre ta force et contre les souvenirs de ta liberté, je te traiterai bien pour que tu travailles pour moi. Proche de mon foyer, participant à ma sûreté, à ma nourriture et à toutes mes autres puissances, tu vivras longtemps ; ton travail, entends-tu, ton inestimable travail entre dans ma propriété. Mais je suis bien obligé de te garantir, outre l’existence, la subsistance et tous les genres de bonheur qui seront compatibles avec le mien.
Ainsi le visage de l’esclave était ami au maître. Et, peu à peu, lorsque l’habitude s’en fut mêlée, quand l’oubli eut opéré son œuvre, quand les bons traitements quotidiens eurent fait oublier telle cruauté primitive, le visage du maître devint ami à l’esclave. Il signifia la tutelle et le gouvernement. Après quelques générations, des relations d’un genre nouveau s’établissaient ; en vertu de la réciprocité des services l’esclave se tenait pour un membre secondaire, mais nécessaire de la famille.
Tantôt par le sentiment du péril commun d’où naissaient les pactes de chefs de familles sensiblement égaux entre eux, tantôt par l’abaissement ou la sujétion des familles voisines, la famille primitive s’est étendue jusqu’à former un nouveau groupement civil, un petit état politique ; le mécanisme de sa formation est celui que nous avons déjà vu jouer. L’industrie donne la puissance, détermine la concurrence, fait naître dans le groupe le besoin d’éléments nouveaux ; d’où l’augmentation des familles et leur fédération, d’où encore les portes ouvertes, moyennant certaines conditions d’établissement, aux vagabonds et aux transfuges, et même aux ennemis vaincus. Dans chaque enceinte, le mot d’Aristote se vérifie ; c’est l’amitié qui préside à la fondation de la cité. Mais la formule de Hobbes n’est pas démentie néanmoins ; parce que l’homme est un malfaisant, parce qu’il est un loup à l’homme, l’enceinte se hérisse de murailles, de tours et d’autres ouvrages de fortifications. L’amitié s’établit comme entre les participants d’un foyer, entre les citoyens de la même cité ; aux autres, c’est l’inimitié ou tout au moins la précaution et la méfiance qui se déclarent. 
Il ne faut pas entendre par amitié l’amitié pure, ni par inimitié une inimitié absolue. Les étrangers ou, comme on les appelle dans l’antiquité grecque, les barbares, ne sont pas nécessairement des ennemis. Mais d’abord ils sont différents par les mœurs, par la langue, par le costume, par les lois. Et, de plus, leurs déplacements ont presque toujours pour objet un peu de rapine. Néanmoins, il arrive de les recevoir et de les interroger. On répond à leurs questions afin qu’ils répondent à celles qu’on leur pose. La charge de leurs chevaux ou de leurs navires est en outre un grand élément de curiosité, quelquefois de cupidité. Les relations commencent par celles qui sont les plus simples, le commerce par voie d’échange puisqu’il n’existe pas encore de monnaie. Voilà des espèces d’amitiés internationales. Mais elles sont précaires et toutes relatives, en comparaison des causes d’inimitié toujours sur le point d’éclater entre des gens si différents et mus d’intérêts si contraires !
Inversement, à l’intérieur de chaque cité, s’il est bien vrai que l’amitié née de pressants intérêts communs a fait reléguer la vraie guerre hors de l’enceinte et, pour ainsi dire, à la périphérie de ce grand corps, il n’y en a pas moins des vols et des adultères qui se commettent. Les amants rivaux se donnent des coups d’épée et les portefaix concurrents des coups de poing et des coups de couteau. Cependant une paix relative subsiste. L’on se déteste et l’on s’envie, mais pour des sujets de peu d’importance, et sur lesquels la réconciliation demeure facile ou possible.
Du reste, pour répondre au besoin général de paix et d’ordre qui est essentiel à la vie, mais que les progrès de l’industrie rendent impérieux, la cité, la grande communauté civile, déjà naturellement distinguée en familles, en corps de métier, comporte et au besoin suscite la formation de certaines communautés secondaires entre lesquelles les citoyens se distribuent selon leurs affinités et leurs goûts. Ce sont des associations religieuses, des confréries de secours mutuel, des sectes philosophiques et littéraires. Il va sans dire que les membres de chaque corps ne peuvent être en grande sympathie avec les membres du corps voisin ; la sympathie en est resserrée d’autant entre membres de même corps, et c’est un grand bienfait. Deux confréries de pénitents, l’une bleue, l’autre grise, peuvent causer dans une ville, le jour de la fête votive, deux ou trois querelles, et même, une bonne rixe ; l’amitié s’y exerce tout le long de l’année à l’intérieur de chacune pour le plus grand avantage matériel et moral des uns et des autres. Plus la guerre est vive à l’extérieur, plus à l’intérieur la camaraderie se fait étroite et généreuse. L’homme est ainsi fait, et les sociétés qui ont pu traverser les difficultés de l’histoire sont précisément celles qui, connaissant par réflexion ou pressentant d’instinct ces lois de la nature humaine, s’y sont conformées point par point. 
Une communauté subsiste tant que parmi ses membres les causes d’amitié, c’est-à-dire d’union, restent supérieures aux causes d’inimitié, c’est-à-dire de division. La police, les tribunaux sont institués pour châtier, réprimer et, s’il le faut, exclure ceux de chaque communauté qui montrent envers leurs confrères ce visage de loup qu’ils devraient réserver à l’ennemi commun. De même des honneurs anthumes ou posthumes ont servi de tout temps à récompenser ceux des membres de la communauté qui se sont montrés les plus « loups » envers l’ennemi ou, s’il est permis d’ainsi dire, les plus « dieux » envers leurs amis et compatriotes. Beaucoup de héros ont été déifiés ainsi, à titre militaire ou à titre civil. Visage de dieu, visage de loup, l’expression alternante du visage de l’homme en présence de l’homme résulte de sa constitution, de sa loi. Naturellement philanthrope, naturellement misanthrope, l’homme a besoin de l’homme, mais il a peur de l’homme. Les circonstances règlent seules le jeu de ces deux sentiments qui se combattent, mais se complètent.
Je ne crois pas qu’ils puissent disparaître jamais. C’est une niaiserie, il me semble, de l’espérer. Les sociétés les plus vastes et qui fondaient les plus étroites « fraternités » furent aussi les plus terribles pour tout ce qui tentait de vivre en dehors d’elles. J’en atteste les souvenirs de l’empire romain qui, en se dilatant par toute la terre habitée, ne pardonnait qu’à ses vaincus et écrasait le reste. La chrétienté si douce, étant donné la rudesse des temps, aux populations abritées dans son vaste sein, s’abandonnait à la violence naturelle de tout instinct quand elle rencontrait des païens ou des Sarrasins. Aujourd’hui, la civilisation anglaise si modérée, si respectueuse, si juridique envers ses citoyens, ne reconnaît ni droit ni force en dehors de sa force ou de son droit. Trait curieux de l’avis de tous ceux qui l’ont vu de près, l’Anglais moderne est personnellement serviable, hospitalier, humain envers l’étranger, quel qu’il soit, qu’il a accueilli près de lui et avec lequel il a conclu l’alliance. Sa volonté formelle a la puissance de créer de ces acceptions de personne. Mais ce sont, comme on dit en droit, des espèces pures, et en dehors desquelles il se croit le devoir de montrer visage de loup à tous les barbares. Son visage de dieu est réservé aux fils de la vieille Angleterre. 
On peut railler ce patriotisme, ce nationalisme ingénu. Mais il est conforme à de grandes lois physiques. Il se rattache aux éléments mêmes du genre humain. Pour créer ou pour maintenir un peuple prospère, une civilisation florissante, on n’a pas trouvé mieux, on n’a même pas trouvé autre chose.
Ne dites pas qu’il peut contribuer à la guerre étrangère ; il épargne à coup sûr la guerre civile, qui est la plus atroce de toutes.

L’avenir du nationalisme français par Charles Maurras

L’avenir du nationalisme français par Charles Maurras

Grands textes

Le tome II des Œuvres capitales de Charles Maurras, se termine par L’Avenir du nationalisme français, texte court et très actuel. Maurras y démontre comment « le nationalisme français se reverra, par la force des choses…». Force des choses qui, aujourd’hui s’exerce sur la France avec intensité. L’espérance en politique est bien la reine !

Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain(1).

Il ne reste donc plus au Français conscient qu’à agir pour que sa volonté soit faite et non une autre : non celle de l’Oligarchie, non celle de l’Étranger(2).

[…] Reste le rude effort d’action pratique et réelle, celui qui a voulu maintenir en fait une France, lui garder son bien, la sauver de son mal, résoudre au passage ses crises. C’est un service trop ancien et trop fier de lui-même pour que l’œuvre amorcée en soit interrompue ni ralentie. Ceux qui sont de l’âge où l’on meurt savent qu’elle dépend d’amis en qui l’on peut avoir confiance, car, depuis plus de quarante ans, ils répètent avec nous : par tous les moyens, même légaux. Ayant travaillé ainsi « pour 1950 », ils travailleront de même pour l’an 2000, car ils ont dit dès le début : pour que la France vive, vive le Roi !

L’espérance ne se soutiendrait pas si le sens national n’en était pas soutenu en première ligne. Mais là aussi je suis tranquille.

Il est beaucoup question d’abandonner en tout ou en partie la souveraineté nationale. Ce sont des mots. Laissons-les aux professeurs de Droit. Ces messieurs ont si bien fait respecter leur rubrique, intus et in cute (3), ces dernières années, qu’on peut compter sur eux pour ajouter du nouveau à tous les plus glorieux gâchis de l’intelligence (4). Les trésors du réel et ses évidences sont plus forts qu’eux. Ce qu’ils déclarent périmé, ce qu’ils affectent de jeter par-dessus bord ne subira pas plutôt l’effleurement d’une égratignure ou d’une menace un peu concrète, vous verrez l’éclat de la réaction ! […] Preuve que rien ne vit comme le sens de la nation dans le monde présent. Ceux qui voudront en abandonner une part ne feront rien gagner à Cosmopolis : ils engraisseront de notre héritage des nationalités déjà monstrueuses. Les plus grands faits dont nous soyons contemporains sont des faits nationaux : la prodigieuse persévérance de l’Angleterre dans l’être anglais aux années 1940-1945, l’évolution panslaviste ou plutôt panrusse des Soviets, la résistance que la Russie rencontre chez les nations qu’elle a cru s’annexer sous un double vocable de race et de secte, l’éclosion de la vaste conscience américaine, le retour à la vie du nazisme allemand, sont tous des cas de nationalisme suraigu. Tous ne sont pas recommandables. Nous aurions été fous de les imiter ou de les désirer tous. Nous serions plus insensés de ne pas les voir, qui déposent de la tendance universelle. En France, le patriotisme en avait vu de toutes les couleurs après la victoire de Foch : que d’hostilité et que de disgrâces ! De grands partis caractérisés par leurs « masses profondes », étaient lassés ou dégoûtés du vocabulaire français, il n’y en avait plus que pour le charabia marxiste. À peine l’Allemand a-t-il été campé chez nous, toutes ses offres de bon constructeur d’Europe ont été repoussées et le Français, bourgeois, paysan, ouvrier ou noble n’a connu à très peu d’exemples près, que le sale boche ; l’esprit national s’est refait en un clin d’œil. La patrie a dû avaliser la souillure de beaucoup d’hypocrisies politiciennes. L’usage universel de ce noble déguisement est une preuve de plus de sa valeur et de sa nécessité, qui est flagrante : on va le voir.

Le nationalisme de mes amis et le mien confessent une passion et une doctrine. Une passion pieuse, une doctrine motivée par des nécessités humaines qui vont grandissant. La plupart de nos concitoyens y voient une vertu dont le culte est parfois pénible, toujours plein d’honneur. Mais, parmi les autres Français, surtout ceux du pays légal, distribués entre des partis, on est déjà et l’on sera de plus en plus acculé au nationalisme comme au plus indispensable des compromis. Plus leurs divisions intéressées se multiplient et s’approfondissent, plus il leur faut, de temps à autre, subir le rappel et l’ascendant plus qu’impérieux du seul moyen qu’ils aient de prolonger leur propre pouvoir. Ce moyen s’appelle la France.

[…] Comment l’éviter quand tout le reste les sépare ? Sur quel argument, sur quel honnête commun dénominateur discuter hors de là ? Il n’y a plus de mesure entre l’économie bourgeoise et l’économie ouvrière. Ouvrier et bourgeois sont des noms de secte. Le nom du pays est français. C’est bien à celui-là qu’il faut se référer. Qu’est-ce qui est avantageux au pays ? Si l’on adopte ce critère du pays, outre qu’il est sous-entendu un certain degré d’abjuration des erreurs partisanes, son essentiel contient toute notre dialectique, celle qui pose, traite, résout les problèmes politiques pendants du point de vue de l’intérêt national : il faut choisir et rejeter ce que rejette et choisit cet arbitre ainsi avoué.

Il n’y a certes là qu’un impératif limité. Les partis en lutte feront toujours tout pour s’adjuger le maximum en toute propriété. Mais leur consortium n’est rien s’il ne feint tout au moins des références osant aller plus loin que la partialité collective. S’y refuse-t-il ? Son refus peut donner l’éveil au corps et à l’esprit de la nation réelle, et le point de vue électoral lui-même en peut souffrir. Si ces diviseurs nés font au contraire semblant de croire à l’unité du compromis nationaliste, tout spectateur de bonne foi et de moyenne intelligence en sera satisfait.

Donc, avec douceur, avec violence, avec lenteur ou rapidité, tous ces partis alimentaires, également ruineux, ou périront de leur excès, ou, comme partis, ils devront, dans une certaine mesure, céder à l’impératif ou tout au moins au constat du nationalisme. L’exercice le renforcera. La fonction, sans pouvoir créer l’organe, l’assouplira et le fortifiera. Les doctrines des partis se verront ramenées, peu à peu, plus ou moins, à leurs éléments de Nuées et de Fumées auxquelles leur insuccès infligera un ridicule croissant. Leur foi ne sera bientôt plus qu’un souvenir sans vertu d’efficacité, trace matérielle tendant à s’effacer, car on rira de plus en plus de ces antiquailles, aux faux principes qui voulaient se faire préférer aux colonies et aux métropoles et qui mènent leur propre deuil. […]

Alors pourra être repris quelque chose de très intéressant : le grand espoir de la nation pour déclasser et fusionner ses partis.

[…] Un mouvement de nationalisme français ne sera complet que par le retour du roi. En l’attendant, les partis se seront relâchés de leur primatie et, par l’effet de leurs abus, les mœurs auront repris tendance à devenir françaises, l’instinct et l’intérêt français auront reparu à leur rang.
Il ne faut pas se récrier à ce mot d’intérêt. Fût-il disgracieux, c’est le mot juste. Ce mot est plein de force pour nous épargner une grave erreur qui peut tout ruiner.

Si au lieu d’apaiser les oppositions et de les composer sur ce principe d’intérêt, on a honte, on hésite et qu’on se mette à rechercher des critères plus nobles, dans la sphère des principes moraux et sacrés propres aux Morales et aux Religions, il arrivera ceci : comme en matière sociale et politique les antagonismes réels de la conscience moderne sont nombreux et profonds, comme les faux dogmes individualistes sur l’essentiel, famille, mariage, association contredisent à angle droit les bonnes coutumes et les bonnes traditions des peuples prospères qui sont aussi les dogmes moraux du catholicisme, il deviendra particulièrement difficile, il sera impossible de faire de l’unité ou même de l’union dans cet ordre et sur ce plan là. Ou si on l’entreprend, on essuiera une contradiction dans les termes dont l’expérience peut déjà témoigner.

Ces principes contraires peuvent adhérer, eux, à un arrangement, mais non le tirer de leur fond, non le faire, ni se changer, eux divisés, eux diviseurs, en principes d’arrangement.

Ces principes de conciliation ne sont pas nombreux. Je n’en connais même qu’un.

Quand, sur le divorce, la famille, l’association, vous aurez épuisé tous les arguments intrinsèques pour ou contre tirés de la raison et de la morale, sans avoir découvert l’ombre d’un accord, il vous restera un seul thème neutre à examiner, celui de savoir ce que vaut tout cela au point de vue pratique de l’intérêt public. Je ne dis pas que cet examen soit facile, limpide ou qu’il ne laisse aucune incertitude. Il pourra apporter un facteur de lumière et de paix. Mais si, venu à ce point-là, vous diffamez la notion d’intérêt public, si vous désavouez, humiliez, rejetez ce vulgaire compromis de salut public, vous perdez la précieuse union positive qui peut en naître et, vous vous en étant ainsi privés, vous vous retrouvez de nouveau en présence de toutes les aigreurs qui naîtront du retour aux violentes disputes que l’intérêt de la paix sociale aurait amorties.

On a beau accuser l’intérêt national et civique de tendre sournoisement à éliminer ce que l’on appelle, non sans hypocrisie, le Spirituel : ce n’est pas vrai. […] La vérité est autre. Nous avons appelé et salué au premier rang des Lois et des Idées protectrices toutes les formes de la Spiritualité, en particulier catholique, en leur ouvrant la Cité, en les priant de la pénétrer, de la purifier, de la pacifier, de l’exalter et de la bénir. En demandant ainsi les prières de chacune, en honorant et saluant leurs bienfaits, nous avons rendu grâces à tous les actes précieux d’émulation sociale et internationale que ces Esprits pouvaient provoquer. Si, en plus, nous ne leur avons pas demandé de nous donner eux-mêmes l’accord désirable et désiré, c’est qu’ils ne le possèdent pas, étant opposés entre eux : le Spirituel, à moins d’être réduit à un minimum verbal, est un article de discussion. Le dieu de Robespierre et de Jean-Jacques n’est pas le Dieu de Clotilde et de saint Rémy. Le moral et le social romains ne sont pas ceux de Londres et de Moscou. Vouloir les fondre, en masquant ce qu’ils ont de contraire, commence par les mutiler et finit par les supprimer. Dès que l’unité de conscience a disparu comme de chez nous, la seule façon de respecter le Spirituel est celle qui en accueille toutes les manifestations nobles, sous leurs noms vrais, leurs formes pures, dans leurs larges divergences, sans altérer le sens des mots, sans adopter de faux accords en paroles. Un Spirituel qui ne serait ni catholique ni protestant ni juif n’aurait ni saveur ni vertu. Mais il doit être l’un ou l’autre. Ainsi seront sauvés la fécondité des féconds et le bienfait des bons ; ainsi le vrai cœur des grandes choses humaines et surhumaines […]. Il existe une Religion et une Morale naturelles. C’est un fait. Mais c’est un autre fait que leurs principes cardinaux, tels qu’ils sont définis par le catholicisme, ne sont pas avoués par d’autres confessions. Je n’y puis rien. Je ne peux pas faire que la morale réformée ne soit pas individualiste ou que les calvinistes aient une idée juste de la congrégation religieuse. On peut bien refuser de voir ce qui est, mais ce qui est, dans l’ordre social, met en présence d’options tranchées que l’on n’évite pas.

De l’abondance, de la variété et de la contrariété des idées morales en présence, on peut tout attendre, excepté la production de leur contraire. Il ne sera donc pas possible à chacun, catholique, juif, huguenot, franc-maçon, d’imposer son mètre distinct pour mesure commune de la Cité. Ce mètre est distinct alors que la mesure doit être la même pour tous. Voilà les citoyens contraints de chercher pour cet office quelque chose d’autre, identique chez tous et capable de faire entre eux de l’union. Quelle chose ? L’on n’en voit toujours qu’une : celle qui les fait vivre en commun avec ses exigences, ses urgences, ses simples convenances.

En d’autres termes, il faudra, là encore, quitter la dispute du Vrai et du Beau pour la connaissance de l’humble Bien positif. Car ce Bien ne sera point l’absolu, mais celui du peuple français, sur ce degré de Politique où se traite ce que Platon appelle l’Art royal, abstraction faite de toute école, église ou secte, le divorce, par exemple, étant considéré non plus par rapport à tel droit ou telle obligation, à telle permission ou prohibition divine, mais relativement à l’intérêt civil de la famille et au bien de la Cité. Tant mieux pour eux si tels ou tels, comme les catholiques, sont d’avance d’accord avec ce bien-là. Ils seront sages de n’en point parler trop dédaigneusement. Car enfin nous n’offrons pas au travail de la pensée et de l’action une matière trop inférieure ou trop indigne d’eux quand nous rappelons que la paix est une belle chose ; la prospérité sociale d’une nation, l’intérêt matériel et moral de sa conservation touche et adhère aux sphères hautes d’une activité fière et belle. La « tranquillité de l’ordre »(5) est un bel objet. Qui l’étudie et la médite ne quitte pas un plan humain positif et néanmoins supérieur. Sortir de l’Éthique n’est pas déroger si l’on avance dans la Politique vraie. On ne se diminue pas lorsque, jeune conscrit de la vertu patriotique, on élève son cœur à la France éternelle ou, vieux légiste d’un royaume qu’un pape du VIe siècle mettait déjà au-dessus de tous les royaumes, on professe que le roi de France ne meurt pas. Tout cela est une partie de notre trésor, qui joint où elle doit les sommets élevés de l’Être.

La nouvelle génération peut se sentir un peu étrangère à ces chaudes maximes, parce qu’elle a été témoin de trop de glissements et de trop de culbutes. Elle a peine à se représenter ce qui tient ou ce qui revient ; c’est qu’on ne lui a pas fait voir sous la raison de ces constantes, le pourquoi de tant d’instabilités et de ruines. Il ne faudrait pas croire celles-ci plus définitives qu’elles ne sont. L’accident vient presque tout entier des érosions classiques d’un mal, fort bien connu depuis que les hommes raisonnent sur l’état de société, autrement dit depuis la grande expérience athénienne continuée d’âge en âge depuis plus de deux mille ans, soit quand les royaumes wisigoths de l’Espagne furent livrés aux Sarrasins ou les républiques italiennes à leurs convulsions, par le commun effet de leur anarchie. La vérification polonaise précéda de peu nos épreuves les plus cruelles, et nos cent cinquante dernières années parlent un langage instructif.

Le mal est grave, il peut guérir assez vite. On en vient d’autant mieux à bout qu’on a bien soin de ne point le parer d’autres noms que le sien. Si l’on dit : école dirigeante au lieu d’école révolutionnaire, on ne dit rien, car rien n’est désigné. Si l’on dit démagogie au lieu de démocratie, le coup tombe à côté. On prend pour abus ou excès ce qui est effet essentiel. C’est pourquoi nous nous sommes tant appliqués au vocabulaire le plus exact. Une saine politique ayant le caractère d’une langue bien faite peut seule se tirer de Babel. C’est ainsi que nous en sommes sortis, quant à nous. C’est ainsi que la France en sortira, et que le nationalisme français se reverra, par la force des choses. Rien n’est fini. Et si tout passe, tout revient(6).

[…] En sus de l’espérance il existe, au surplus, des assurances et des confiances qui, sans tenir à la foi religieuse, y ressemblent sur le modeste plan de nos certitudes terrestres. Je ne cesserai pas de répéter que les Français ont deux devoirs naturels : compter sur le Patriotisme de leur pays, et se fier à son Intelligence. Ils seront sauvés par l’un et par l’autre, celle-ci étant pénétrée, de plus en plus, par celui-là : il sera beaucoup plus difficile à ces deux grandes choses françaises de se détruire que de durer ou de revivre. Leur disparition simultanée leur coûterait plus d’efforts que la plus âpre des persévérances dans l’être et que les plus pénibles maïeutiques du renouveau.

Charles Maurras

(1) André Chénier, Épîtres, II, Ami, chez nos Français…
Les notes sont imputables aux éditeurs. 
(2) L’Avenir du nationalisme français est le titre du chapitre dix (sur douze) de l’ouvrage Pour un jeune Français, écrit par Maurras en 1949, en sa prison de Clairvaux. Un extrait en a été repris dans les Œuvres capitales en 1954 ; c’est le texte que nous publions ici. Il y a eu une réduction significative de taille entre le texte de 1949 et celui, posthume, de 1954. Les coupures portent sur des incidentes diverses concernant l’histoire de l’Action française, dont une longue explication sur l’antisémitisme, ainsi que sur tous les passages polémiques ou évoquant des polémiques passées. L’édition des Œuvres capitales ne mentionne pas l’existence de ces coupures et ne comporte que très peu d’ajouts destinés à en faciliter la lecture, ce qui rend parfois celle-ci malaisée, certains paragraphes encadrant les coupures se succédant sans transition évidente. Nous avons pour notre part choisi de signaler les emplacements des coupures par des […], mais sans donner davantage d’indications sur leur longueur ou leur contenu. Enfin, ce premier paragraphe de transition n’en est pas ; il est emprunté à la dernière page du chapitre neuf. 
(3) Littéralement, en dedans et dans la peau. Ces mots sont tirés d’un vers du poète latin Aulus Persius Flaccus (Satires, III, 30), « Te intus et in cute novi », que Félix Gaffiot traduit par « Je te connais profondément et intimement. » Ainsi les deux termes ne doivent-ils pas être vus comme des contraires (à l’intérieur et en surface) réunis pour la circonstance, mais comme deux caractères se renforçant. À laquelle de ces deux interprétations pensait Jean-Jacques Rousseau en plaçant ces quatre petits mots en épigraphe de ses Confessions ? Les explications de texte penchent généralement pour la première ; mais Maurras pensait sans doute ici à la seconde, la même que celle du Gaffiot. 
(4) Ce passage polémique vise sans doute et principalement François de Menthon, professeur de Droit et contempteur acharné de la souveraineté nationale, que Charles Maurras poursuivait d’une haine farouche. Mais comme la cible n’est pas nommée, la phrase a été conservée. 
(5) « D’après saint Augustin » : explication ajoutée par Maurras dans les Œuvres capitales, mais qui ne figure pas dans Pour un jeune Français. 
(6) C’est la seule phrase du texte des Œuvres capitales qui ait été refaite pour la circonstance. Elle résume les deux paragraphes suivants qui font partie du texte coupé :
Elle se reverra par la force des choses. Notre façon de les combattre sera reprise, par le simple effet de la volonté intéressée de la France, de la nôtre, qui durera en elle et qui sera précisément ce qu’ils ne veulent pas.
Nous avons failli leur ôter de la bouche leur sale gagne-pain, le sale butin qu’ils en tirent. Or, si tout passe, tout revient. Leurs précautions ont beau être serrées comme des chaînes. L’espérance est la reine de toute politique ; le désespoir y reste « la sottise absolue ».

Charles Maurras

Charles Maurras

Maurras est le seul grand cœur et très grand esprit, poète, critique littéraire et philosophique, journaliste, polémiste, penseur politique et militant, qui ait dominé de son génie supérieur soixante ans de notre histoire, accompagné, entouré, suivi d’une incomparable phalange d’amis, de disciples, de ligueurs et d’étudiants passionnément fidèles et généreux. Une immense vie, tôt commencée, remplie sans repos, tard achevée, qui d’un bout à l’autre enseigne et prouve une immense doctrine. Car Maurras est absolument le seul de sa génération qui, ayant formulé l’ensemble de ses certitudes neuves, en a vu, vérifié l’exactitude durant cinquante ans, ne s’étant à vrai dire jamais trompé dans sa prévision des événements ni dans son analyse des causes et des effets, des désordres et de leurs remèdes.

Le plus naturellement du monde, mais c’est une réussite rare dans l’histoire, cet homme seul, sourd, sans aucune puissance matérielle, sans élévation sociale, parce qu’il disait la vérité toute fraîche chaque matin et de quel cœur ! est devenu le centre d’une amitié et chef d’école, âme d’une Ligue, l’Action Française, donnant à tous l’impulsion, veillant à l’unité dans la vérité, à la discipline dans les combats, envers et contre toute déviation et toute division, tant qu’il vécut.

Charles Maurras est né le 20 avril 1868 à Martigues, de parents catholiques ; sa mère était très pieuse et son père, s’il ne pratiquait pas, manifestait un attachement inaltérable aux institutions de l’ancienne France et à l’Église catholique. Il connut une enfance heureuse, riche de tous les biens, les bonheurs, les beautés de la plus aimable Provence. Il évoquera toujours avec le même inlassable émerveillement le trésor du patrimoine biologique, moral et mental reçu dès le berceau comme un don gracieux et qui distingue le civilisé du barbare.

À six ans, la mort de son père l’arrache à ce paradis de l’enfance. Sa mère s’installe à Aix pour mettre ses deux fils au collège. Charles est d’une vive intelligence. Il veut être officier de marine ! Mais en 1882, à l’âge de quatorze ans, événement soudain, trop lourde épreuve, il s’aperçoit qu’il est devenu sourd. L’infirmité fera-t-elle de lui un raté, un reclus ? Il le croit et se débat. Il se révolte et commence de perdre la foi. Pourquoi le mal, et la mort ? C’est l’immense question qui hantera toute sa vie. (CRC n° 81)

L’ADOLESCENT PAÏEN

DE L’ANARCHIE JUVÉNILE À LA CONQUÊTE DE L’ORDRE

Cet enfant perd la foi, sous les yeux des prêtres ses maîtres, douloureusement impuissants, en particulier du cher abbé Penon qui se dévoue sans mesure à la formation littéraire et philosophique du petit infirme et lui apprend à dominer son épreuve.

L’adolescent que sa surdité retranche du monde, désoriente, prive de ses ambitions et fâche avec Dieu qu’il ne comprend plus, est le même qui vibre à toute beauté et s’enthousiasme au premier choc des grandes passions. Il s’exalte aux sombres prédications révolutionnaires de Lamennais, à treize ans ! Il est blessé par l’ironie et le sarcasme de Pascal. Il s’enivre de Musset, de Verlaine et de « notre mauvais enchanteur » Baudelaire. L’anarchie est dans le trop plein des passions contraires et dans leur jeu épuisant. Cet être exquis qu’emportent son plaisir, sa curiosité, son ambition de tout étreindre, souffre de ce désordre intérieur, comme il s’effraie, à la lecture des philosophes allemands, de songer que peut-être tout est vain et que même le monde visible — si riant, si charmant — n’existe pas ! Ce n’est pas une anarchie aimée et qu’il veuille étendre plus loin, au dehors ! C’est une plaie béante dont il essaie de guérir ou dont il devra mourir. Son goût de la vie l’emporte à la conquête de l’Ordre, à la recherche des raisons et des lois sûres qui puissent régler son action, ou il se condamnera à mourir, ne sachant comment agir et qui servir…

Dans cette peine, Maurras est la plus extraordinaire illustration de ce mal du siècle finissant qui blessera Maurice Barrès et Charles de Foucauld parmi tant d’autres. (…)

Il s’est étonné, comme d’une sorte de mystère, de miracle ou de grâce, inexplicable, que le pire ne l’ait pas emporté. Dans Les quatre Nuits de Provence, il raconte cette sorte de communion sacramentelle à l’ordre du monde qui lui révéla son moi le plus fort. Maurras dut convenir qu’il existait en son être comme au cœur du monde une Loi, une Raison, une Divinité familière et attentive, prompte et miséricordieuse, qui sauve l’être du chaos et impose sa règle, sa limite, son dessein à l’infini primordial.

Cette lente ascension de l’anarchie à l’ordre est exemplaire, non par l’anarchie détestée, désavouée, fuie, mais par l’harmonie retrouvée et déjà le sentiment de la perfection devenu l’attrait souverain, le sens divin « de l’épreuve qui définit et du sacrifice qui régénère » (Nuits, la 3ème).

En novembre 1885, après son baccalauréat de philosophie, sa mère, son frère et lui montent à Paris. Il pense avoir perdu la foi définitivement, il se sent du moins héritier d’un passé magnifique et d’autant plus amoureux de la vie, de toute beauté, resplendissement sensuel de l’ordre. Il pense suivre les cours de licence d’histoire à la Sorbonne mais sa surdité l’oblige à y renoncer aussitôt. Alors il se livre à son double plaisir, « littératurite, philosophite », comme il dira. Des heures dans les bibliothèques, il s’enivre de toute poésie, il se gave de philosophie à la recherche d’une solution au problème de la connaissance, qui le tracasse. Mais très vite il a compris qu’une seule voie lui restait ouverte pour « agir et servir », le journalisme. Il s’y lance.

Dès 1886, alors qu’il n’a pas 18 ans et sort à peine de sa province, ses premiers articles de critique philosophique sont acceptés, remarqués, célébrés comme ceux d’un maître de la sagesse et des lettres. Jamais homme n’aura tant lu, tant retenu, mais surtout si vite et si bien jugé toute lecture.

Dans ces premières années de vie parisienne, il a tenté encore de retrouver la foi. Sa correspondance avec l’abbé Penon en témoigne. N’a-t-il pas rencontré sur son conseil, entre autres prêtres de la capitale, le célèbre abbé Huvelin, dans le même moment où celui-ci convertissait Charles de Foucauld (oct. 1886) ? Las, ces essais infructueux ne firent que durcir son scepticisme en une sorte de négation irritée dont les accents parfois violents révèlent le fond inquiet et douloureux. La foi catholique est la solution totale à l’immense problème de l’ordre, il le reconnaît, mais il faut l’avoir. Et il ne l’a pas…

Ce rôle de journaliste et de critique lui parait un grave magistère qu’il entend exercer avec honneur. Cette autorité sur les esprits de ceux qui le lisent lui fait un devoir de se soumettre lui-même, pour eux, à la règle souveraine du beau et du vrai, en attendant que se révèle à lui davantage la règle du bien.

Un dévouement commence à naître, dans le rayonnement de son meilleur ami, le splendide Amouretti, royaliste et catholique ardent : la défense du pays réel, de ses provinces, de ses libertés, contre la centralisation et l’uniformisme jacobins, donc contre la démocratie.

Le romantisme surmonté, retour au classicisme

Durant ces dix premières années de vie parisienne, pour une bonne part abandonnées aux caprices de l’amour et pour une autre, meilleure, vouées à la recherche du beau en littérature, Charles Maurras se détacha du romantisme auquel paraissaient le livrer toutes ses passions et, sans jamais l’oublier, se voulut et rendit classique.

D’Athènes à Florence, où il voyage ensuite, et au Louvre où les Antiquités grecques le fascinent, Maurras poursuit cette lente conquête et cette victoire de la Raison sur le sentiment, ce triomphe vibrant de l’harmonie qui n’est pas et ne sera jamais la brutale substitution d’un ordre tout abstrait et contraint à la spontanéité des sentiments et au charme de la vie…

Un livre demeure l’antidote de ce mal éternel que toute jeunesse connaît et connaîtra, Les Amants de Venise. Maurras y reconstitue avec un soin de détective, y raconte comme un romancier, le fait vrai, le drame historique, lyrique, sordide, que George Sand et Musset vécurent à Venise en 1834. Et qu’on résume, le plus prosaïquement du monde, en la trahison de celui-ci par celle-là, au profit de l’obèse Docteur Pagello. Mais trahison couverte et recouverte de tous les oripeaux grandioses de l’Amour et du Dieu des romantiques ! En George Sand, cible de choix, il fouaille les invocations hypocrites au Dieu de la conscience et découvre là-dessous les pires passions, les abandons vulgaires, le constant mensonge d’une créature odieuse qui se farde et se voue un culte à elle-même, mais qui se détruit en s’exaltant.

Maurras donc y met à nu ce fameux sentiment de l’amour, son mensonge, son inexistence même quand il n’a point d’autre règle ni d’autre fin que lui-même. C’est la démonstration par l’absurde, par la honte, par l’odieux, que « l’amour n’est pas un dieu », ni le souverain bien ni le plaisir de l’homme mais un désir qui ne vaut que par la perfection de son objet et la vérité de son mouvement.

contre l’anarchie religieuse, catholicisme et positivisme

Parallèlement au beau succès de sa « littératurite », Maurras tentait une autre avancée, de « philosophite », qui échoua, ou du moins qui ne le mena pas au terme désiré. Mettre de l’ordre dans ses sentiments supposait, imposait d’en mettre également dans ses idées. Maurras ambitionna donc, dans la perte de son Catholicisme, d’apprendre des philosophes quel est l’ordre du monde et de l’au-delà du monde.

LA CRITIQUE DU MORALISME KANTIEN

Maurras partit perdant, dès sa jeunesse, dans cette quête de la sagesse suprême. Dès cette époque, il admit malheureusement le criticisme kantien auquel, nolens volens, il demeurera toujours asservi. Il a ratifié, les yeux bandés, la Critique de la Raison Pure. Il en gardera la conviction que la raison humaine ne peut légitimement dépasser les frontières du monde sensible et bâtir une « métaphysique ». L’homme ne peut donc rien connaître de Dieu, de ses perfections, ni de la création du monde ni de la Providence qui le mène, rien ! Kant et ses grands Allemands ont rendu pour la vie Maurras agnostique !

S’il critique Kant, et avec quelle virulence, ce sera de ne pas maintenir son scepticisme transcendantal jusqu’au bout et de lui faire une entorse grossière en accordant à la loi morale émanée de la conscience individuelle le caractère nécessaire et intangible qu’il dénie à la vérité métaphysique que démontre la raison à partir de la nature des choses ! Ce dogmatisme moral, qui fait reposer l’existence de Dieu, de la justice éternelle et de toute grâce, sur les pures affirmations de la conscience, est dérisoire. Le Dieu de la Conscience de Kant n’a pas plus de droit à l’existence que le Premier Moteur d’Aristote ou le Bien de Platon. Or il est cent fois plus dangereux !

Charles Jundzill, dans L’Avenir de l’Intelligence, ce jeune homme qui avoue son « besoin rigoureux de manquer de Dieu », ressemble au Maurras de 1902 comme un frère. Il conclut, provisoirement, à la nécessaire hygiène mentale du refus de toute croyance comme de toute métaphysique pour raison garder, pour servir la civilisation sans obstacle transcendant, ni religieux ni moral, pour défendre tout simplement la vie, qui est bonne, belle, délicieuse, contre toutes les forces de mort conjurées sans cesse à sa souillure et à sa destruction, fût-ce contre un Dieu sophistiqué !

LA CRITIQUE DE LA FOLIE RELIGIEUSE

On connaît son irritation contre « le funeste Pascal », lequel humilie la raison, seule faculté humaine qui conserve un certain contrôle sur son propre exercice, pour exalter la foi, la confiance au témoignage d’autrui, qui est bien de toutes les certitudes la plus inconsistante et la plus pernicieuse. « Pascal lu de bonne heure, avant quinze ans, déposa en moi un germe que je peux appeler pré-kantien et qui fut le principe de mes premières mises en question métaphysiques et religieuses. » Sans parler du « cœur » pascalien dont les intuitions se chargent de tant d’aveuglement et de caprices ! Et Fénelon est aussi pernicieux.

À mesure qu’il se détache du romantisme, c’est Jean-Jacques Rousseau que Maurras en vient à dénoncer comme le plus grand destructeur de la civilisation et le père de toute anarchie politique, avec sa Profession du Vicaire Savoyard. « On prétend que Rousseau ralluma le sentiment religieux ? Il l’affadit, l’amollit, le relâcha, le décomposa. » (L’Allée des Philosophes)

Il accable Rousseau parce qu’il voit dans la Révolution Française la suite naturelle et la mise en application de ses rêves et de ses bons sentiments tout inspirés de la religion huguenote. Remontant à la source de l’anarchie religieuse, Maurras accuse Luther et Calvin, les deux mauvais génies de la Réforme protestante, les inventeurs du plus dissolvant des principes, celui du libre-examen.

Luther souleva la barbarie germanique contre le monde latin, l’Homme Allemand contre Rome, prônant au nom de l’Évangile la pire des révoltes, « la sédition de l’individu contre l’espèce ».

La Raison que Maurras célèbre dans La Naissance de Minerve réplique à la Prière sur l’Acropole de Renan, sait ordonner et composer les êtres divers, leurs appétits, leurs lois.

C’est le sens de la suite de contes aux allures licencieuses ou iconoclastes du Chemin de Paradis. « Religions, Voluptés, Harmonies » forment les trois grâces de la vie humaine qu’il ne faudrait point mutiler sans quelque grave nécessité. Mais la recherche ici-bas du bien absolu, du plaisir parfait, de l’Infini, n’est qu’un leurre qui renvoie le civilisé à la barbarie ! Tout cela dépasse l’homme et demeure hors de ses prises. Il ne saurait se croire un dieu ni tenter de l’être sans périr. [Cf. L’étude du Chemin de Paradis, 1986, où l’abbé de Nantes sut percer le véritable secret de ces contes : la haine de Jésus-Christ, au cours des conférences du camp : Maurras face à Jésus-Christ et de la récollection de la Toussaint.]

Il croit, il feint de croire que le mépris de l’ordre et de la raison, que l’Antiquité païenne adorait, vient du Christ ! Une page frémissante d’Anthinéa, qui date de son voyage d’Athènes en 1896, le proclame avec une déchirante fureur. L’anarchie sociale, qui débride tous les égoïsmes, détruit les hiérarchies protectrices et rompt « cette immense réciprocité de services » en laquelle consiste toute communauté humaine, c’est l’Évangile qui l’a répandue dans le monde ! Tel est le sens du Conte des Serviteurs. Il insulte ce « Christ hébreu » par lequel la civilisation antique a péri ; raccourci détestable qui fait de la Révolution l’héritière directe et exclusive de Jésus ! Il méprise et récuse les « turbulentes Écritures orientales », et ailleurs les « quatre juifs obscurs », auteurs des Évangiles, qu’il rend trop vite, et combien à tort ! responsables de toutes les insurrections modernes et de toutes les frénésies religieuses qui osent se réclamer de nos Livres Saints… « Avec votre religion, lâchera un jour Maurras à Louis Dimier, il faut que l’on vous dise que, depuis dix-huit cents ans, vous avez étrangement sali le monde ! »

L’ÉGLISE CATHOLIQUE SEULE…

L’Église romaine contre le Christ hébreu. Maurras pensait, avec toute sa génération, que la Bible venue d’Orient était un recueil de prédications anarchiques du genre des prophéties apocalyptiques de Lamennais, que l’Évangile était une charte de subversion sociale, comme le dira Sangnier, et que Jésus était le prêtre et le prophète du romantisme et de l’anarchie que décrivait scientifiquement (?) Renan, à l’image d’un Rousseau ou d’un Tolstoï. Il louait l’Église d’avoir étouffé la voix de ce Christ et savamment atténué son message par amour de l’ordre humain. L’Église a trahi Jésus ? Eh, fort heureusement ! répondait-il en substance, sans même songer à en discuter le principe, sans s’attarder à l’examiner de près.

Quoi qu’il en soit des excuses qu’ait eues Maurras à identifier Jésus avec l’image bizarre et subversive qui en régnait alors, et le Dieu de la Bible avec le garant de l’orgueil juif ou allemand, ou musulman, ou démocrate-chrétien, et quoi qu’il en soit des regrets qu’il en ait exprimés plus tard, nous ne pouvons admettre la confusion du vrai Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ avec toutes les créations mensongères de l’orgueil humain. Un Maurras ne devait pas s’y laisser prendre. Il a frappé son Dieu et notre Dieu, ce fut une erreur et une faute dont ses adversaires d’ailleurs, idolâtres de toutes espèces, tireront le meilleur parti contre lui et contre nous.

Maurras excepte de sa vindicte l’Église catholique, et l’Église catholique romaine seule, parce que dans le Catholicisme seul et le Catholicisme traditionnel, dogmatique, discipliné, autoritaire, l’idée de Dieu est « organisée »… Maurras veut dire par là que cet Absolu ne s’impose pas sans preuve, qu’il n’est pas abandonné sans contrôle à l’imagination individuelle, qu’il n’entre pas n’importe comment dans la réalité humaine pour la faire voler en éclats.

Cette « organisation », en un temps où Romantisme, Individualisme, Libéralisme et charlatanismes en tous genres, la vilipendaient, la détestaient et ne rêvaient que de la détruire, Maurras, lui, l’admire profondément et la déclare seule digne de confiance, sous sa forme la plus serrée, la plus fidèle, d’un catholicisme intégral, celui du Syllabus, surtout pas gallican mais pleinement romain.

… OU L’EMPIRISME ORGANISATEUR

Beaucoup d’hommes aujourd’hui ont perdu la foi catholique ; bien plus, « toute interprétation théologique du monde et de l’homme leur est insupportable ». « Seulement, Dieu éliminé, subsistent les besoins intellectuels, moraux et politiques qui sont naturels à tout homme civilisé, et auxquels l’idée catholique de Dieu a longtemps correspondu avec plénitude ».

Vont-ils sombrer dans l’anarchie ? Les meilleurs y répugnent. « Si vous croyez à l’Absolu, soyez franchement catholiques, criait à ces gens-là Charles Jundzill. Si vous n’y croyez pas, il faut tenter comme nous le tentons, de tout reconstruire sans l’Absolu ». Avec Auguste Comte, il veut dresser Le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

Ce Positivisme est à entendre strictement dans le sens d’une pure observation des phénomènes et d’une induction simple de leurs lois constatées. Ainsi les hommes modernes doivent-ils parvenir modestement à une « synthèse subjective » sur laquelle ils puissent tous se trouver d’accord.

C’est à Sainte-Beuve, dès 1898, en dix pages magistrales de son court traité, Trois Idées Politiques, qu’il demande la parfaite méthode scientifique sur laquelle puissent se réconcilier « les partis de droite, catholiques » et les « gauches, radicaux, anticléricaux », la Vieille France et la France Moderne. Tous, échappant à la guerre franco-française, régleront d’un commun accord « l’immense question de l’ordre ». Car Sainte-Beuve enseigne à pratiquer l’analyse et la recomposition, la découverte objective des conditions de l’ordre humain et des moyens de sa restauration ou de son progrès, de manière toute empirique. Ce sera, au regard de l’histoire, l’empirisme organisateur, méthode maurrassienne par excellence.

Cet empirisme organisateur de Maurras dont la règle d’or consiste à savoir le bien et le mal politiques en analysant le présent à la lumière du passé, pour prévoir où l’on va, afin de pourvoir aux meilleures solutions. Il s’induit de cette méthode une sagesse politique profondément ancrée dans l’histoire nationale, dégagée de tous les a priori idéologiques, comme de toute passion démocratique – c’est un empirisme, et cependant capable de faire des choix clairs et d’en rendre raison – cet empirisme est organisateur. Point 96 de l’ancienne des 150 points de la phalange.

le nationalisme de raison

Charles Maurras a d’abord conquis la maîtrise de son style ; dès 1888 c’est chose faite. Il s’est imposé une maîtrise de ses sentiments suffisante pour vivre et agir dès les années 90-95. Il acquit alors la maîtrise du raisonnement par la fixation de sa méthode, l’empirisme organisateur. Dès 1898, il le propose comme moyen d’union des esprits les plus divers, et de réconciliation des Français. C’est alors qu’il est soudain jeté dans la politique militante et se trouve appelé à étendre sa maîtrise bien au-delà de lui-même et devenir un chef, le plus français des Français.

De son Voyage d’Athènes en 1896 il a rapporté, en même temps que l’impression forte du triomphe de la Raison créatrice d’ordre et de beauté, deux leçons politiques majeures. Celle de la décadence brusque d’Athènes, dont il remarque qu’elle coïncida avec l’avènement de la démocratie. Et celle du réveil des nationalismes dans le monde, brutalement manifesté au jeune reporter parisien dans ces premiers Jeux Olympiques que le baron de Coubertin restaurait précisément dans un sentiment mondialiste !

« UNE AFFAIRE D’ÉTAT »

L’affaire Dreyfus lui révéla bientôt le problème politique dans toute son étendue. « Cette guerre civile sèche décida de notre destin ».

Au dernier jour d’août 1897, rentré précipitamment en France, de Londres où il contemplait les frises du Parthénon, à l’annonce du suicide du Colonel Henry, Charles Maurras, d’un coup d’œil , juge la situation et sauve la bataille. Dans La Gazette de France, le 6 septembre, il écrit un article unique dans la presse, Le Premier Sang, et pour la défense de la Patrie, n’ayant plus en pensée que ces « cinq cent mille jeunes Français couchés, froids et sanglants, sur leur terre mal défendue », il « entre en politique comme on entre en religion ». Il n’en sortira cinquante ans plus tard, en 1945, que pour entrer en prison perpétuelle ; ce sera, comme il le criera à ses juges, « la revanche de Dreyfus ».

Maurras va à l’essentiel : innocent ou non, Dreyfus a été régulièrement jugé et rejugé. Il est intenable et impie de mettre par principe la Patrie d’un côté, la Justice de l’autre. Il est criminel d’appeler l’opinion à trancher souverainement du juste et de l’injuste.

En 1899, dans l’un des premiers numéros de la Revue d’Action française, la fameuse « revue grise », Maurras osa, au scandale de ses amis tous républicains, ces paroles impies : « Je ne suis pas républicain. Je tiens la doctrine républicaine pour absurde et puérile, le fait républicain pour le dernier degré de la décadence française ». Et notre XXe siècle s’est ouvert à l’Action française sur ce cri qu’on y répétera jusqu’à ce jour à l’annonce de tous les épouvantables malheurs français: « La démocratie, c’est le mal, la démocratie, c’est la mort ! »

Maurras retrouve là et fait se retrouver dans leurs disciples par lui redevenus amis, toute une galerie de « positivistes » aussi divers que Renan, Anatole France, Proudhon, Littré, Fustel de Coulanges, d’accord avec les catholiques traditionnels Bonald, Maistre, Le Play, sans compter les nouveaux venus, La Tour du Pin, Barrés, et Vaugeois et Pujo, et Montesquiou. Hier irréconciliables, spinozistes, nietzschéens, kantiens, ou catholiques, les voilà réunis ; « aile droite » et « aile gauche », où Maurras situe modestement son agnosticisme libertin, réconciliés dans la science des faits et dans l’art possible de leur organisation la plus favorable à la Cité des hommes.

Ce qui était neuf, dans cette Action française, c’était que la politique nationaliste y était d’abord une réflexion intellectuelle, scientifique, sur les conditions du salut de la France, hic et nunc. On se dit peu à peu qu’il doit y avoir en politique une vérité ou une erreur, reconnaissable à leurs gains ou leurs pertes, à peu près comme l’arbre aux bons et aux mauvais fruits dans la parabole de l’Évangile. Telle sera la règle de l’Empirisme Organisateur. (CRC n° 108)

Monarchiste de raison ? Certes, et c’est sa nouveauté. Mais le cœur a suivi ! Quand ils eurent rencontré le duc d’Orléans, en 1902, dans son exil, « le grand et noble Prince » qui avait su prendre dès 1897 dans son Manifeste de San Remo « la position nationaliste », « pour l’armée, pour la patrie, contre les métèques et les juifs », et « pour le peuple de France » contre « la fortune anonyme et vagabonde », Maurras et ses amis devinrent de fervents royalistes.

« LES QUATRE ÉTATS CONFÉDÉRÉS. »

Publiant en 1889-1900 Les Monods peints par eux-mêmes, Maurras étendait, étoffait les dénonciations trop étroites et viscérales de Drumont. Il démontrait que la France était aux mains de quatre états confédérés, juif, protestant, maçon et métèque. C’était d’une criante vérité. Ce le fut moins à certains moments heureux de resserrement de notre Unité nationale, et Maurras sut s’en réjouir le premier, n’ayant aucune haine de peau ni d’idée contre personne.

Les Quatre États Confédérés ont leurs clients, leurs commis et grands commis. Mais ils ont eu soin de domestiquer d’abord la classe des gens de Lettres. Maurras raconte et explique la triste histoire de cette domestication dans L’Avenir de l’Intelligence (1905). Indépendants et occupés d’autre chose que de politique dans l’Ancienne France, les écrivains du XVIIIe siècle, devenus « Philosophes », ont prétendu conseiller et diriger l’État. Ce fut leur perte. Les oligarchies financières devenues maîtresses du Pouvoir sauront leur donner l’illusion de gouverner, en les payant. Maurras analyse avec minutie les mécanismes de l’édition et les montre de plus en plus étroitement agencés par l’or et à son unique profit.

Alors, le Maître du nationalisme français appelle au libre combat des idées une nouvelle génération d’hommes de Lettres, qui consentiraient au sacrifice nécessaire et renonceraient à l’Or, aux promotions et aux honneurs que seul l’Or accorde, pour se faire les professeurs désintéressés du Patriotisme, les libérateurs de l’esprit français.

 

Éloge du catholicisme

LE DILEMME DE MARC SANGNIER

Avec une pugnacité infatigable, jouteur étincelant et profondément bon, il s’en prend à tous les Princes des Nuées, comme il les appelle, à tous ceux qui détruisent comme des frénétiques le réel, la vie tendre et fragile des êtres humains, pour que règnent seules les Idées froides et mortelles dont ils font leur absolu, Moloch auxquels tout doit être sacrifié. Contre leur complot, Maurras rêve d’une Ligue de tous les défenseurs du réel, de l’Ordre, des Patries et des familles, qu’ils soient positivistes comme lui, à défaut de mieux, agnostiques, chrétiens, pourvu qu’ils soient catholiques.

Catholiques ? Oui ! Car en face de ces idéologies monstrueuses, Maurras se sent le cœur catholique, c’est-à-dire « composé de païen et de chrétien », entendons pour ne pas sursauter d’indignation, tout à la fois respectueux de la raison et du mystère, de la nature et de la religion. Ce qui est absolument exclu ici, c’est un christianisme furieux de détruire la civilisation humaine, l’ordre de la création. Ce qui est en revanche accepté et admiré, c’est le catholicisme bien acclimaté sur la terre des hommes, conçu pour tout embrasser sans rien bannir ni rien mépriser, « beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l’homme »…

« Je suis Romain », proclamera-t-il avec ferveur tout au long de son admirable Préface au Dilemme de Marc Sangnier, exprimant le plus extraordinaire hommage qui ait jamais été adressé par un incroyant à l’Église Catholique, héritière de la civilisation la plus haute, fondatrice de Chrétientés et mère souveraine du genre humain. Ce n’est pas un hommage à la grâce divine, invisible aux yeux humains. C’est un hommage à ses effets incomparables dans l’histoire.

« Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte, à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains… Je suis Romain dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral… Par ce trésor dont elle a reçu d’Athènes et transmis à notre Paris le dépôt, Rome signifie sans conteste la civilisation et l’humanité. Je suis Romain, je suis humain ; deux propositions identiques »

L’Action française est apte à la discussion et au combat politiques contre le régime républicain et l’utopie démocratique ; mais elle serait désarmée, incompétente, pour en contester et en détruire les fondements religieux ou métaphysiques. C’est le Catholicisme qui a rendu ce service millénaire à la civilisation latine et qui le rendra encore aujourd’hui. Dans le Dilemme de Marc Sangnier, Maurras démontre au fondateur du Sillon la stupidité de ses rêveries politiques, mais pour ce qui est de ses principes évangéliques, l’agnostique ne peut que se tourner vers l’Église et prédire à l’autre que Rome le condamnera au nom de son Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, dont il est certainement hérétique ! Ce qui advint d’ailleurs peu après, par la Lettre sur le Sillon de saint Pie X, le 25 août 1910, comme prévu.

 

« le parti de la France »

Au Congrès de 1910, Maurras pose la question : Si le coup de force est possible ? et il répond par l’affirmative, en spécifiant que ce sera une vraie et décisive « révolution ».

Saint Pie X vient de briser l’audace conquérante du Sillon, où l’Évangile passe pour la Charte de la Démocratie Moderne Universelle.

La contre-attaque évangélique et républicaine fut vive. Bientôt les Modernistes et Progressistes vont jeter des flammes sur ces propos sacrilèges et réclameront les pires peines ecclésiastiques pour cela contre Maurras et les catholiques d’Action française.

Les « blasphèmes » de Maurras interjetaient dans cette lutte une perturbation déplorable. Ils venaient confirmer dans ce camp même du catholicisme intégral la prétention des progressistes de l’autre camp à posséder le vrai Christ. Ainsi les catholiques d’AF paraissaient de mauvais chrétiens, aux dires de leur propre maître, et la haine des révolutionnaires pour Maurras pouvait se justifier par ses propres paroles et paraître inspirée par l’amour de Jésus ! Pie X avait condamné l’immanentisme religieux et l’évangélisme démocratique au nom de l’Église ? Les voici qui s’élevaient contre Pie X et Maurras et l’Église au nom du Christ ! Nous vivons encore en plein dans ce drame.

le lutteur solitaire, le vieux prisonnier

Le complot reprendra sous Pie XI, démocrate et germanophile ; lcondamnation de l’Action Française par Pie XI tomba, le 25 août 1926 et aboutira à l’excommunication des Ligueurs et lecteurs de l’Action Française. Sous prétexte que les catholiques ne peuvent collaborer sans danger avec des agnostiques, blasphémateurs du Christ, contempteurs des Écritures, qui prêchent la violence révolutionnaire et veulent restaurer l’esclavage, etc.

Condamné de Rome, désavoué de son Roi, lutteur solitaire, Maurras ne voyait dans ce déni de justice qu’« une petite affaire en regard du bienfait séculaire du catholicisme ».

Maurras fit 200 jours de prison en 1937 pour avoir menacé de mort les députés qui allaient voter la guerre à l’Italie, et cette année-là du moins la guerre fut évitée. Les désarmeurs-bellicistes enfin l’emportèrent ; ce fut 39-40, la guerre, l’exode, l’invasion. « La divine surprise », au fond de l’abîme où nous tombions d’une chute verticale, ce fut la restauration d’un État national par le Maréchal Pétain.

Dans son Bienheureux Pie X Sauveur de la France, livre dont il disait qu’il était son testament spirituel, Maurras a dressé un saisissant diptyque. Pie X, en sanctionnant le Sillon et bénissant la contre-révolution d’Action française, contribua puissamment à la victoire de 1918, qui fut celle du monde latin et catholique contre le monde germanique et luthérien. À l’inverse Pie XI, en condamnant l’Action Française et livrant l’Église aux penseurs modernistes et démocrates, a corrompu le mental et le moral de notre pays. C’est par lui qu’enfin, et malgré ses ultimes efforts de redressement, l’Europe se trouvera livrée au nazisme puis au communisme.

Puis vint la Libération, nouvelle invasion, nouvelles ruines, et la satanique surprise du retour des naufrageurs. L’AF disparaît le 24 août 1944, Maurras est arrêté, jugé en janvier 45, et condamné comme collaborateur de l’Allemagne nazie, lui ! à la prison perpétuelle. La plupart des cadres de l’AF connaissent les horreurs de l’Épuration ou l’état de morts vivants de l’Indignité Nationale. De sa prison de Clairvaux Maurras lutte, pour la Vérité, pour la Justice. Ses lettres, articles, livres, sont la source d’énergie qui appelle la résurrection de l’Action française dans ces années terribles où le monde chavire et sombre sous l’oppression des nouveaux barbares judéo-communistes.

Pie X avait confié à sa mère, en 1911 : « Je bénis son œuvre… Elle aboutira » et en secret : « Votre fils a rendu trop de services à l’Église pour qu’il ne recouvre pas la foi ». J’ai sous les yeux la lettre du 26 mars 1952 où il me rappelle la prophétie, dans un graphisme plein de sérénité, de force, d’allégresse : « Oui Pie X l’a vu, promis, prédit, l’AF aboutira ». Cette promesse faite à sa mère par le plus humble et le plus sage, le plus saint des Papes, il la tint, quand il la connut, en 1922, pour infaillible. C’était l’Église, qui détenait donc les clés de l’avenir, qui communiquait par la voix du Pontife quelque chose de son indéfectibilité triomphante à l’œuvre de restauration nationale du « plus français des Français » !

Maurras n’a pas réussi à cause de ses blasphèmes, de son manque de foi ; il se convertira mais ne sera plus de ce monde. Son œuvre aboutira par une Action Française vraiment catholique. (Frère Bruno, camp 1986 et notre Père, Congrès 1986)

Ses disciples se convertissent. Et lui ? Qu’il soit resté longtemps sur le seuil du sanctuaire, timide, hésitant, bouleversé, trop de confidences le donnent à penser. Réticent devant « le mythe tentateur », il trouvait ce monde invisible trop beau, trop merveilleux pour une âme lourde, obscure, indigne. On le croyait rebelle à la grâce par orgueil, tout au moins indifférent ou trop passionné par d’autres soins.

L’étape où je l’ai connu et approché, fut celle de l’anarchie dans l’Église même, livrée à ce que Maurras détestait le plus. Eh ! bien, jamais il ne prit son parti de cette décadence, jamais il ne crut à la désintégration de l’Église. Lorsque je le rencontrai à la clinique Saint-Grégoire de Tours, je constatai chez lui un respect, une vénération pour l’Église et sa hiérarchie qui firent la stupéfaction du jeune prêtre que j’étais. On sentait qu’il n’y avait pour lui rien de plus élevé, de plus précieux ni de plus solide, encore aujourd’hui et demain, que l’Église Catholique !

Reste le problème du mal qui l’a hanté, qui a labouré sa chair et son esprit. C’est cela qu’il dira au prêtre chargé de s’occuper de son âme à la clinique de Tours, c’est cela dont il gémira jusqu’à la dernière fin. Et puis, la splendeur élevée et inattendue de nos mystères, trop contraires à une certaine harmonie de la nature païenne, à la limite rassurante de l’humanisme grec. L’abjection du Christ, l’ignominie de la croix, la mystique de l’échec et de la souffrance lui étaient des obstacles. Il attendait « gisant dans les ténèbres » selon sa traduction à lui, qui étonna Pie XI, du « qui in tenebris sedent » de notre Benedictus, et il enviait ceux qui avaient trouvé la lumière, avec une sympathie quelque peu jalouse, une respectueuse familiarité, bien proches de la Foi.

Enfin, « il entendit quelqu’un venir ». C’était le 16 novembre 1952. Il avait quatre-vingt quatre ans.

Il avait composé en prison à Clairvaux, en 1950, cette Prière de la Fin, où il réussit à enclore tout le drame religieux de son existence, tout son combat, toute sa mission terrestre. Prière qu’il dédie à la génération future, celle qui retrouvera la foi perdue dans la suite logique et providentielle de son retour à l’ordre humain politique, celle qui, choisissant Charles Maurras pour son premier maître humain, se laissera conduire par lui jusqu’au seuil du sanctuaire, jusqu’à l’Église Catholique Romaine :

PRIÈRE DE LA FIN

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.
Ce vieux cœur de soldat n’a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour un Roi, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel,
La France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome.
Rome d’Athènes en fleur a récolté le fruit,
Beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l’homme,
Les visages divins qui sortent de ma nuit :

Car, Seigneur, je ne sais qui vous êtes.
J’ignore Quel est cet artisan du vivre et du mourir,
Au cœur appelé mien quelles ondes sonores
Ont dit ou contredit son éternel désir

Et je ne comprends rien à l’être de mon être,
Tant de Dieux ennemis se le sont disputé !
Mes os vont soulever la dalle des ancêtres,
Je cherche en y tombant la même vérité.

Écoutez ce besoin de comprendre pour croire !
Est-il un sens aux mots que je profère ? Est-il,
Outre leur labyrinthe, une porte de gloire ?
Ariane me manque et je n’ai pas son fil.

Comment croire, Seigneur, pour une âme que traîne
Son obscur appétit des lumières du jour ?
Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.

Abbé Georges de Nantes

Jean Madiran toujours présent

Jean Madiran toujours présent

jean madiran

 

La littérature nous a réunis une après-midi à Sciences Po, en 1988. Nous signions nos livres en des temps reculés où les grands livres avaient encore droit de cité. Etaient présents Ionesco, Michel Mohrt, Michel Déon.
Il fut surpris qu’une personne de la pauvre génération 68 choisisse d’étudier comme lui Brasillach.
Je récidivais avec un autre de ses auteurs aimés, Jean de La Varende. Il en connaissait tous les titres, jusqu’à utiliser des expressions de La Varende, A l’aide les pancaliers !
Jean Madiran a été introduit très tôt dans ce monde littéraire. André Charlier prodiguait de merveilleuses leçons dans son école des Roches. Les soirées étaient consacrées à des lectures de beaux textes et des pièces de théâtre. Péguy, Giraudoux, Anouilh, Bernanos en étaient les héros. On récitait Corneille, Racine et Claudel.

« Les temps barbares, écrivait André Charlier, ont leurs grâces, que n’ont pas les temps policés. Seulement, la sottise du chrétien d’aujourd’hui est qu’il espère pouvoir composer avec la barbarie, et se ménager avec elle un honnête petit mariage. Le chrétien des premiers âges savait qu’il n’avait qu’une chose à faire, c’est de s’enfoncer comme un fer rouge au cœur du monde et que même il ne pouvait faire autre chose. »
Je crois que la littérature était à la fois pour Jean Madiran un viatique et une arme pour ces temps en effet barbares. Charles Maurras lui avait montré la voie.
Tout naturellement donc il continua à découvrir les écrivains de son temps. Il publia avec Hugues Kéraly les premiers textes de Soljenitsyne dans Itinéraires. Cette revue devint le plus prodigieux recueil de textes d’écrivains de son temps.
Il aimait Pourrat dont il offrait volontiers le fantastique Gaspard des Montagnes, Gustavo Corceo, Eugenio Corti. Il aimait l’élégante prose d’un Georges Laffly, d’un François Leger. Il aimait Jacques Perret, Michel de Saint Pierre et Louis Salleron.

Il publia l’été, dans Présent, le délicieux Suzanne et le Taudis de Maurice Bardèche puis Le voyage du Centurion de Psichari.
Observer la bibliothèque d’un homme révèle toute son âme, ses admirations, ses aspirations et ses combats.
Le combat vint justement bousculer cette vie. La division diabolique venue de Rome, le massacre de la tradition, l’exclusion des hommes respectueux du magistère séculaire de l’Eglise, le nouveau culte obligatoire du progrès dans l’exercice public de la Foi comme dans une cuisine ont contraint l’amoureux des lettres à monter aux créneaux de la défense de notre civilisation. Et tous les écrivains qu’ils avaient aimés sont venus à son aide. Son constat, on le voit chaque jour davantage, était affreusement exacte :
« Nous vivons quelque chose de beaucoup plus profond qu’une crise politique, intellectuelle ou morale ; de plus profond qu’une crise de civilisation. Nous vivons ce que Péguy voyait naître et qu’il nommait une “décréation“. Dans l’évolution actuelle du monde, on aperçoit la domination à de mi-souterraine d’une haine atroce et générale, une haine de la nation, une haine de la famille, une haine du mariage, une haine de l’homme racheté, une haine de la nature créée… »

Il partit en guerre, comme les manants de La Varende, appelant : « A l’aide, les pancaliers » dans les pages de Mann d’Arc. Mais les pancaliers ne vinrent pas à l’aide des combattants, écrit-il le 12 mars 2010 dans Présent, « Ou plutôt ils ne poussent le dévouement, dans nos luttes civiles, que jusqu’à ramasser les blessés, quand ils sont à terre, et à les soigner. Les pancaliers, vous ne connaissez pas, reprend La Varende, ce sont les tièdes: de braves gens…sans bravoure. Une mollesse heureuse les affaiblit lentement et les réduit…On leur a donné ce nom par allusion à ces grands choux de l’Ouest, vous savez, dont les tiges sont des cannes un peu épaisses mais si légères, dont le bouquet est fait de feuilles épanouies, des choux sans cœur, Monsieur. »
Les évêques du temps firent pire : ils condamnèrent Itinéraires et son directeur.
La littérature n’est pas une affaire de prix Goncourt et de best sellers, elle aide les hommes de cœur à vivre ici-bas, elle brûlait l’esprit et le cœur de Jean Madiran et ses héros écrivains devinrent ses frères d’armes.

Anne Brassié

Maurice Pujo analyse l’échec du 6 février 1934

Maurice Pujo analyse l’échec du 6 février 1934

maurice pujo

 Pourquoi les manifestations de janvier et février 1934, dont celle, tragique, du 6 février, n’ont pas débouché sur ce changement de régime, pour lequel l’Action française s’était toujours battue ? Maurice Pujo, après avoir conduit toute la campagne de l’Action française sur l’affaire Stavisky et dirigé l’action des camelots du Roi, en a donné l’explication en termes simples : sans une Action Française suffisamment forte et reconnue tant sur le plan de la pensée politique que de la conduite de l’action proprement dite, l’union des patriotes est stérile. Et la leçon vaut pour aujourd’hui.

À force de le répéter, les gens du Front populaire ont fini par croire que le Six Février était le résultat d’une terrible conjuration tramée de toutes pièces par d’affreux « fascistes » contre les institutions républicaines.

Rien ne correspond moins à la réalité. Le 6 Février a été, à son origine, le sursaut national le plus spontané, le plus pur d’arrière-pensées. Il a été la révolte de l’honnêteté et de l’honneur français contre un scandale qui était une des hontes naturelles et cachées du régime : le pillage de l’épargne sans défense avec la complicité des gouvernants qui en ont la garde.

Sans doute, ce scandale a été mis en lumière, développé, « exploité », si l’on veut, par des patriotes conscients qui étaient les hommes de l’Action française. Là-dessus, M. Bonnevay, président de la Commission du Six Février, ne s’est pas trompé lorsqu’il nous a désignés comme les responsables de la mobilisation de l’opinion et de la rue.

C’est nous qui avons publié les deux fameuses lettres Dalimier qui avaient été, aux mains de Stavisky, les instruments de l’escroquerie. C’est nous qui, par nos premières manifestations, avons chassé du ministère ce Dalimier qui se cramponnait. C’est nous qui, pendant trois semaines, encadrant tous les patriotes accourus à nos appels, avons fait à dix reprises le siège du Palais-Bourbon. C’est nous qui, par cette pression sur le gouvernement et les parlementaires, avons arraché chaque progrès de l’enquête, empêché chaque tentative d’étouffement. C’est nous aussi qui avons publié la preuve de la corruption d’un autre ministre, Raynaldi, et c’est nous qui, en rassemblant des dizaines de milliers de patriotes, le 27 janvier, au centre de Paris, avons chassé le ministère Chautemps qui cherchait à se maintenir […]

Tenter le coup ?

Dira-t-on que nous envisagions le renversement du régime ? Eh ! nous ne cessons jamais de l’envisager ! Nous avons, dès nos débuts, proclamé que nous formions une conspiration permanente pour la destruction de la République, cause organique de nos maux, et pour la restauration de la monarchie, qui seule pourra les guérir.

Mais, en menant la chasse aux prévaricateurs complices de Stavisky, nous n’avions pas visé, de façon préconçue, cet heureux événement. Il y avait des services immédiats à rendre à la France ; nous les lui rendions. Si, au terme de cette crise, la restauration de la Monarchie pouvait être tentée, nous n’en manquerions certes pas l’occasion. C’est seulement un fait qu’il n’y a pas eu d’occasion parce que les conditions nécessaires ne se sont pas trouvées réunies.

C’est ce que nous devons répondre à ceux qui, nous faisant le reproche inverse de celui de M. Bonnevay, estiment que nous aurions dû « tenter le coup ». Il y avait sans doute – ce qui est important – un malaise incontestable qui, au-delà des hommes au pouvoir, était de nature à faire incriminer le régime. Il y avait même, à quelque degré, dans l’esprit public, un certain état d’acceptation éventuelle d’un changement. Il y avait aussi l’inorganisation relative et le sommeil des éléments actifs chez l’adversaire socialiste et communiste. Mais ces conditions favorables, en quelque sorte négatives, ne pouvaient suppléer à l’absence de conditions positives indispensables pour avoir raison de cette chose solide par elle-même qu’est l’armature d’un régime resté maître de son administration, de sa police et de son armée. Et il faut un simplisme bien naïf pour s’imaginer qu’en dehors des jours de grande catastrophe où les assises de l’État sont ébranlées, comme au lendemain de Sedan, le succès peut dépendre d’un barrage rompu…

Pourquoi Monk n’a pas marché

Ce qui a manqué au Six Février pour aboutir à quelque chose de plus substantiel que des résultats « moraux », c’est – disons-le tout net – l’intervention de ce personnage que Charles Maurras a pris dans l’Histoire pour l’élever à la hauteur d’un type et d’une fonction, l’intervention de Monk. Un Monk civil ou militaire qui, du sein du pays légal, étant en mesure de donner des ordres à la troupe ou à la police, eût tendu la main à la révolte du pays réel et favorisé son effort. Un Monk assez puissant non seulement pour ouvrir les barrages de police, aussi pour assurer immédiatement le fonctionnement des services publics et parer à la grève générale du lendemain.

La question de ce qu’on a appelé à tort l’échec du Six Février se ramène à celle-ci : pourquoi Monk n’a-t-il pas marché ? Répondra-t-on qu’il n’a pas marché parce qu’aucun Monk n’existait ?

Il est certain que personne ne s’était désigné pour ce rôle. Mais c’est essentiellement un domaine où le besoin et la fonction créent l’organe. Il y aurait eu un Monk et même plusieurs si les circonstances avaient été telles qu’elles pussent lui donner confiance.

Certains s’imaginent qu’ils décideront Monk par la seule vertu de leurs bonnes relations avec lui et dans quelques conciliabules de salon. Singulière chimère ! Monk éprouve très vivement le sentiment de sa responsabilité. Ce n’est qu’à bon escient qu’il acceptera les risques à courir pour lui-même et pour le pays et il a besoin de voir clairement les suites de son entreprise. Devant apporter une force matérielle qui est tout de même composée d’hommes, il a besoin de pouvoir compter, pour le soutenir, sur une force morale assez puissante. Il ne réclame pas de civils armés – c’est là l’erreur de la Cagoule – qui doubleraient inutilement et gêneraient plutôt les soldats, mais il veut trouver autour de lui, lorsqu’il descendra dans la rue, une « opinion » claire, forte et unie.
Et cela n’existait pas au Six Février. Si les manifestants étaient unis par le sentiment patriotique et le mépris de la pourriture politicienne, ils n’avaient pas d’idée commune sur le régime qui conviendrait à la France pour la faire vivre « dans l’honneur et la propreté ». De plus, les rivalités de groupes et les compétitions des chefs empêchaient même que, séparés dans la doctrine, ils pussent s’unir dans l’action.

Depuis le début de l’affaire Stavisky jusqu’au 27 janvier où notre manifestation des grands boulevards renversa le ministère Chautemps, il y avait eu, dans l’action, une direction unique : celle de l’Action française. C’est à ses mobilisations que l’on répondait ; c’est à ses consignes que l’on obéissait. (On lui obéit même le jour où, en raison de la pluie et pour épargner un service plus pénible à la police, nous renonçâmes à la manifestation) Mais, à partir du 27 janvier, devant les résultats politiques obtenus et ceux qui s’annonçaient, les ambitions s’éveillèrent, et les groupements nationaux préparèrent jalousement, chacun de son côté, leur participation à une action dont ils comptaient se réserver le bénéfice. Cette agitation et cette division ne firent que croître, après la démission de M. Chiappe, préfet de police, survenue le 3 février.

Aucune entente

La Commission d’enquête a cherché un complot du Six Février. Mais il n’y avait pas un complot pour la bonne raison qu’il y en avait cinq ou six qui s’excluaient, se contrariaient et se cachaient les uns des autres. Il y en avait dans tous les coins et sur les canapés de tous les salons. On peut se rendre compte qu’il n’y avait aucune entente entre les groupes divers en examinant les rendez-vous qu’ils avaient donné pour la soirée historique, et les dispositions qu’ils avaient prises, sans parler des manœuvres qu’ils firent et dont à peu près aucune n’était d’ailleurs préméditée.

Si, par impossible, les patriotes l’avaient emporté dans de telles conditions, s’ils avaient chassé le gouvernement et le parlement, le désaccord entre eux n’aurait pas manqué d’apparaître presque aussitôt et les gauches vaincues n’auraient pas tardé à reprendre le pouvoir.

C’est à quoi le Monk inconnu, le Monk en puissance, devait songer. C’est pourquoi il s’est abstenu d’une intervention qui aurait été stérile. C’est pourquoi la journée du Six Février n’a pas donné de plus grands résultats.