Qu’est ce que la civilisation? par Charles Maurras

Qu’est ce que la civilisation? par Charles Maurras

Grands textes

Ce texte est paru pour la première fois en 1901 dans la Gazette de France, a été repris en 1937 dans Mes idées politiques puis dans les Œuvres Capitales en 1954. Plus d’un siècle a passé depuis que ces réflexions ont été rédigées. Le déclin de notre cité nous impose aujourd’hui, non plus seulement de la sauver, mais de la rebâtir.

Peu de mots sont plus employés, peu de mots sont moins définis que celui-là. On entend quelquefois par civilisation un état de mœurs adoucies. On entend d’autres fois la facilité, la fréquence des relations entre les hommes. On imagine encore qu’être civilisé, c’est avoir des chemins de fer et causer par le téléphone. En d’autres cas, au minimum, cela consiste à ne pas manger ses semblables. Il ne faut pas mépriser absolument ces manières un peu diverses d’entendre le même mot, car chacune est précieuse ; chacune représente une acception en cours, une des faces de l’usage, qui est le maître du sens des mots. Trouver la vraie définition d’un mot n’est pas contredire l’usage, c’est au contraire, l’ordonner ; c’est l’expliquer, le mettre d’accord avec lui-même. On éprouve une sorte de plaisir sensuel à survenir dans ce milieu troublé et vague pour y introduire la lumière avec l’unité.

Les faiseurs de dictionnaires ont trop à écrire pour s’encombrer sérieusement de ce souci. Le seul petit lexique que j’ai sous les yeux au moment où j’écris, s’en tire à bon compte, et je ne crois pas que ses confrères fassent de beaucoup plus grands frais. Je le copie : « Civiliser, rendre civil, polir les mœurs, donner la civilisation. -Civilisation, action de civiliser, état de ce qui est civilisé. – Civilisateur, qui civilise. -Civilisable, qui peut être civilisé.» Et voilà tout. Pas un mot de plus. Le seul menu lumignon qui soit fourni par cet ingénieux lexicographe est dans « polir les mœurs », qui n’éclaire que médiocrement le sujet. Nous pourrions dépouiller quantité de doctes volumes sans être plus avancés. Mieux vaut peut-être concentrer avec force son attention, songer aux sociétés que nous appelons civilisées, à celles que nous appelons barbares et sauvages, les comparer entre elles, voir leurs ressemblances, leurs différences, et tâcher d’en tirer des indications. Je vous épargnerai cette besogne d’analyse, qui risquerait de vous paraître fatigante, et ne vous en soumettrai que le résultat. Celui-ci me paraît se défendre assez bien par la seule évidence qui lui est propre.

Ne vous semble-t-il pas que le vrai caractère commun de toute civilisation consiste dans un fait et dans un seul fait, très frappant et très général ? L’individu qui vient au monde dans une « civilisation » trouve incomparablement plus qu’il n’apporte. Une disproportion qu’il faut appeler infinie s’est établie entre la propre valeur de chaque individu et l’accumulation des valeurs au milieu desquelles il surgit. Plus une civilisation prospère et se complique, plus ces dernières valeurs s’accroissent et, quand même (ce qu’il est difficile de savoir) la valeur de chaque humain nouveau-né augmenterait de génération en génération, le progrès des valeurs sociales environnantes serait encore assez rapide pour étendre sans cesse la différence entre leur énorme total et l’apport individuel quel qu’il soit.

Il suit de là qu’une civilisation a deux supports. Elle est d’abord un capital, elle est ensuite un capital transmis. Capitalisation et tradition, voilà deux termes inséparables de l’idée de civilisation.

Un capital… Mais il va sans dire que nous ne parlons pas de finances pures. Ce qui compose ce capital peut être matériel, mais peut être aussi moral.
L’industrie, au grand sens du mot, c’est-à-dire la transformation de la nature, c’est-à-dire le travail de l’homme, c’est-à-dire sa vie, n’a pas pour résultat unique de changer la face du monde ; elle change l’homme lui-même, elle le perfectionne, comme l’œuvre et l’outil perfectionnent l’ouvrier, comme l’ouvrier et l’œuvre perfectionnent l’outil. Le capital dont nous parlons désigne évidemment le triple résultat de cette métamorphose simultanée.

Le sauvage qui ne fait rien ou qui ne fait que le strict nécessaire aux besoins pressants de la vie, laisse à la forêt, à la prairie, à la brousse leur aspect premier. Il n’ajoute rien aux données de la nature. Il ne crée point, en s’ajoutant à elles, un fort capital de richesses matérielles. S’il a des instruments ou des armes, c’est en très petit nombre et d’un art aussi sommaire que primitif…. Mais cet art étant très sommaire n’exige pas non plus, comme le fait toute industrie un peu développée, des relations multiples et variées entre voisins, congénères, compatriotes. Il contracte, sans doute, comme dans toute société humaine, des mœurs, mais elles sont rudimentaires, sans richesse ni complexité. La coopération est faible, la division du travail médiocrement avancée : les arts et les sciences sont ce que sont l’industrie et les mœurs. Tout le capital social en est réduit à son expression la plus simple : ni pour le vêtement, ni pour l’habitation, ni pour la nourriture, l’individu n’obtient des sociétés qui le forment autre chose que les fournitures essentielles ou les soins indispensables. Le fer fut longtemps ignoré ; on assure même qu’il y a des sauvages qui n’ont aucune idée du feu.

Mais les capitaux particuliers à l’état sauvage ont encore cette misère d’être fragiles et bien rarement sujets à durer. C’est la hutte qu’il faut reconstruire sans cesse. C’est la ceinture ou le pagne d’écorce sèche. C’est la provision à rassembler quotidiennement. Aucun moyen d’éterniser les acquisitions. Je ne parlerai même pas de l’écriture ! Mais les langues parlées ne supportent qu’un très petit nombre d’associations de pensée. Il y a des secrets utiles, précieux, découverts par fortune ou selon d’ingénieuses observations personnelles, sujettes à se perdre irrémédiablement dans la nuit. Point de mémoire collective, point de monument, nulle continuité. Ou l’on se fixe, et le mouvement naturel des choses de la terre qui se renouvellent sans cesse ne s’arrête pas d’effacer méthodiquement toute trace de chaque effort. Ou l’on erre de lieu en lieu, et la course de l’homme vient ajouter sa turbulence aux autres causes de déperdition et d’oubli. Chaque tentative de constituer en commun des capitaux solides est exposée à des risques indéfinis. La tradition n’est pas absente, parce qu’il n’y a point de société sans tradition, ni d’hommes sans société :  mais elle est au plus bas. L’individu ne pourrait subsister sans elle : parce qu’elle est misérable et faible, la faiblesse et la misère des individus sont évidentes. ; cependant, en présence d’un si maigre héritage, le nouveau-né peut se considérer, sans qu’il ait à rougir du peu qu’il apporte en regard de ce qu’il reçoit. S’il doit beaucoup à al société, il lui serait possible de la rendre sa débitrice.

Mais, tout au contraire, le civilisé, parce qu’il est civilisé, a beaucoup plus d’obligations envers la société que celle-ci ne saurait en avoir envers lui. Il a, en d’autres termes, bien plus de devoirs que de droits.
Et quand je parle, en ceci, des civilisés, je ne veux point parler d’un de ces favoris de la nature ou de l’histoire qui, nés Français, ou Italiens, ou Espagnols, ou même Anglo-Saxons, bénéficient des plus brillants, des plus heureux et de plus merveilleux processus du genre humain. Je ne désigne même pas le membre d’une de ces petites nationalités secondaires qui participent, par leur position dans l’espace ou dans le temps, à nos vastes développements généraux. Au-delà même de diverses clientèles de notre civilisation occidentale, l’étendue et l’immensité du capital accumulé, l’influence du nôtre crée des réserves trop nombreuses, trop puissantes, trop bien transmises et trop éclatantes pour qu’il ne soit pas trop ridicule d’y opposer ou d’y comparer la frêle image d’un nouveau-né à peine distinct de sa mère. En des cas pareils, il est certain que l’individu est accablé par la somme des biens qui ne sont pas de lui et dont cependant il profite dans une mesure plus ou moins étendue. Riche ou pauvre, noble ou manant, il baigne dans une atmosphère qui n’est point de nature brute, mais de nature humaine, qu’il n’a point faite, et qui est la grande œuvre de ses prédécesseurs directs et latéraux, ou plutôt de leur association féconde et d leur utile et juste communauté.

Non, ne comparons pas des incomparables. Prenons plutôt des civilisations moins avancées, encore inachevées et barbares, où le chœur des idées, des sentiments et des travaux ne fait que bégayer ses antiques paroles : les âges héroïques, les tribus aux premiers temps de leur migration, ou les cités aux premiers jours de leur édifice, ou la mer au jour de ses premiers matelots, les champs aux premiers jours de leur défrichement. Quel capital démesuré représente le simple soc, incurvé, d’une charrue, la toile d’une voile, la taille d’un quartier de roc, le joug d’un chariot, l’obéissance d’un animal de course ou de trait ! Quelles observations, quels tâtonnements signifient les moindres données précises sur les saisons, sur la course des astres, le rythme et la chute des vents, les rapports et les équilibres ! Non seulement aucun homme isolé ne peut comparer son savoir au savoir général qu’exprime ceci, mais jamais une génération unique, en additionnant ses efforts, ne réaliserait rien de tel. Du point de vue individuel, si ce point de vue était admissible pour une intelligence et pour une raison humaine, on ne saurait voir une bêche ni une rame sans vénération : ces deux pauvres outils passent infiniment ce que peut concevoir une imagination solitaire, à plus forte raison ce que peut accomplir un art personnel.

Comme les bêches et les rames se sont multipliées et diversifiées, comme les instruments de l’industrie et cette industrie elle-même n’ont cessé, par une activité séculaire, de s’accroître et de s’affiner, ainsi les civilisations accroissent, perfectionnent leurs ressources et nos trésors. Le petit sauvage était nourri par sa mère et dressé par son père à certains exercices indispensables. Rien de durable autour de lui, rien d’organisé. Ce qu’il avait de vêtements, on le lui cueillait ou il l’empruntait de ses mains aux arbres et aux herbes. Ainsi du reste. Mais, autour de l’homme civilisé, tout abonde. Il trouve des bâtiments plus anciens que lui et qui lui survivront. Un ordre est préparé d’avance pour le recevoir, et répondre aux besoins inscrits soit dans sa chair, soit dans son âme. Comme les instruments physiques sont appropriés à la délicatesse des choses, il est des disciplines, des sciences et des méthodes qui lui permettent d’accélérer sa vue du monde et de se conduire lui-même. Je n’examine pas s’il a plus d’heur ou de malheur, car c’est une question tout à fait distincte de celle qui se pose ici ; je suis simplement forcé de constater qu’il a, beaucoup plus qu’un sauvage, l’attitude et la figure d’un débiteur.

Sa dette envers la société est à peu près proportionnée à l’intensité de sa vie : s’il vit peu, il doit relativement peu ; mais s’il profite des nombreuses commodités que ses contemporains, les ancêtres de ces derniers et les siens propres ont accumulées à nos services, eh bien ! sa dette augmente dans la même large proportion. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il n’y a point à espérer de la solder : quelque service que rende un individu à la communauté, il peut être vénéré par ses successeurs, c’est-à-dire rangé au nombre des communs bienfaiteurs de la race, mais, au point du temps où nous sommes, il ne s’acquittera jamais envers les devanciers. Inventez le calcul différentiel ou le vaccin de la rage, soyez Claude Bernard, Copernic ou Marco Polo, jamais vous ne paierez ce que vous leur devez au premier laboureur ni à celui qui fréta la première nef. A plus forte raison le premier individu venu et, comme on dit, l’Individu, doit-il être nommé le plus insolvable des êtres. Mais, de tous ces individus, le plus insolvable est sans doute celui qui appartient à la civilisation la plus riche et la plus précieuse. S’il y a donc une civilisation de ce genre, ses membres, débiteurs par excellence, pourront tous se définir par ce caractère.

Nous devrions, je crois, protester contre une erreur assez commune du langage. On dit très indifféremment la civilisation et les civilisations. Non, cela n’est point la même chose du tout. Il y a en Chine une civilisation : c’est-à-dire un capital matériel et moral que l’on se transmet. Il y a des industries, des arts, des Sciences, des mœurs. Il y a des richesses, des monuments, des doctrines, des opinions, des qualités acquises favorables à la vie de l’être humain. Même phénomène aux Indes, au Pérou, si on le veut ; à certains égards, au fond de l’Afrique, où se fondèrent des royautés puissantes, et jusque dans les îles de l’Océanie. Ce qui est exceptionnel, sur la planète, ce n’est peut-être pas un certain degré de civilisation, mais plutôt une certaine sauvagerie. L’homme est conservateur, accumulateur, capitalisateur et traditionaliste d’instinct. Quelques développées que soient pourtant ces différentes civilisations, elles ne sont pas, à proprement dire, la Civilisation. 

La Civilisation ne sera définissable que par l’histoire. Il y eut un moment, dans les fastes du monde, où, plus inventif et plus industrieux qu’il ne l’avait jamais été, l’homme s’aperçut néanmoins que tant d’art s’épuisait en vain. A quoi bon, en effet, majorer le nombre des biens et la quantité des richesses ? Toute quantité est susceptible d’accroissements nouveaux, tout nombre d’une augmentation indéfinie. Le merveilleux, le sublime, le grandiose ou l’énorme, tout ce qui dépend de la quantité ou du nombre des éléments utilisés, ne peut promettre à l’avidité de l’homme que déception. Une tour ou une colonne de cent pieds peut être haussée de cent autres pieds qui, eux-mêmes, peuvent être multipliés de même manière.  Qu’est-ce donc que ces progrès tout matériels ? Ni en science, ni en art, ni même pour les simples commodités de la vie, cet amas de choses n’est rien. Plus il s’enfle, plus il excite en nous, désespérant, nos désirs.

Un poète, un pauvre poète tard venu dans un âge de décadence et qui assistait à la baisse de la Civilisation, Baudelaire, n’a pas mal défini la nature insatiable d’un désir qui essaye de se satisfaire par le nombre de ses plaisirs :

La jouissance ajoute au désir de la force,
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que durcit et grandit ton écorce
Tes branches veulent voir le soleil de plus près.
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès… ?

Les vers sont assez médiocres. Le sentiment est vrai, l’idée est profonde. Oui, le désir grandira toujours et, avec lui, la peine, le déboire et l’inquiétude. Les civilisations, en imposant la dette à l’homme, ne lui promettront cependant qu’une course absurde et sans fin jusqu’à ce qu’il éprouve le sentiment de ‘l’infinie vanité de tout », comme disait l’infortuné Leopardi.

Mais, lorsqu’ils ont senti cette vanité des recherches, les Grecs n’ont pas voulu admettre qu’elle fût infinie. Ils ont cherché un terme à la course perpétuelle. Un instinct merveilleux, beaucoup plus que la réflexion, ou plutôt si l’on veut, un éclair de raison surhumaine ou divine leur a fait sentir que le bien n’était pas dans les choses, mais dans l’ordre des choses, n’était pas dans le nombre mais dans la composition, et ne tenait nullement à la quantité, mais à la qualité. Ils introduisirent la forte notion des limites, non seulement dans l’art, mais dans la pensée, dans la science et les mœurs. En morale, en science, en art, ils sentirent que l’essentiel ne tenait point aux matériaux, et, tout en employant les matières les plus précieuses, ils y appliquaient leur mesure. L’idée du « point de perfection et de maturité » domina ce grand peuple aussi longtemps qu’il resta fidèle à lui-même.

Le roi Salomon croyait faire de la science en dressant la nomenclature des plantes depuis la plus ténue jusqu’à la plus haute : un Grec, Aristote, nous enseigna que ce catalogue de connaissances n’est qu’un point de départ, qu’il n’y a point de science véritable sans ordre et que l’ordre de la science n’est ni celui de la grandeur, ni celui de la petitesse. De même les artistes d’Egypte et d’Asie envoyèrent en Grèce des échantillons de leur savoir-faire ; en se développant sur cette terre et dans cette race favorisée, les modèles orientaux témoignèrent que l’art ne consiste pas à faire des colosses, ni à déformer la nature en grimaces de monstres, ni à la copier du plus près qu’il soit possible jusqu’au succès de le ressemblance parfaite : l’art grec inventa la beauté. Et pareillement, dans le gouvernement de soi-même, les moralistes enseignèrent que le bonheur ne tient pas à l’infinité des éléments que l’on s’approprie, ni non plus à l’avare sécheresse d’une âme qui se retranche et veut s’isoler ; il importe que l’âme soit maîtresse chez elle, mais il importe aussi qu’elle sache trouver son bien et le cueillir en s’y élevant d’un heureux effort. La philosophie grecque aborda ainsi la vertu.

Ainsi, l’ardeur chagrine et mécontente qui entraîne l’homme à changer la face du monde n’a pas interrompu en Grèce son effort. Elle l’a réglé seulement. Elle a enfin trouvé le moyen de se satisfaire en considérant la qualité et la perfection de son œuvre, non l’énormité du travail, ni la masse du résultat. Toute perfection se limite aux points précis qui la définissent et s’évanouit au-delà. Son effet propre est de mettre l’homme en accord avec la nature, sans tarir celle-ci et sans accabler celui-là. Cette sagesse nous enseigne à chercher hors de nous l’équivalent d’un rapport qui est en nous, mais qui n’est pas notre simple chimère. Elle excite, mais elle arrête ; elle stimule, mais elle tient en suspens. Source d’exaltation et d’inhibition successive, elle trace aux endroits où l’homme aborde l’univers des figures fermes et souples qui sont mère commune de la beauté et du bonheur.

Cette Civilisation tout en qualité s’appela, seulement dans ses beaux jours, la Grèce. Elle fut plus tard l’atticisme, puis l’hellénisme. Elle fut Rome qui la dispersa dans l’univers, d’abord avec les légions de ses soldats et de ses colons, ensuite avec les missionnaires de sa foi chrétienne. Les deux Rome conquirent de cette sorte à peu près le monde connu et, par la Renaissance, elles se retrouvaient et se complétaient elles-mêmes quand la Réforme interrompit leur magnifique développement. Les historiens et les philosophes sans passion commencent à évaluer exactement quel recul de la Civilisation doit exprimer désormais le nom de la Réforme. Nous devons en France de profondes actions de grâce aux actions de nos rois et de notre peuple qui, d’un commun effort, repoussèrent cette libération mensongère. C’est leur résistance qui a permis le développement de notre nationalité au XIVème, au XVIIème siècle et même au XVIIIème siècle : si complet, si brillant, d’une humanité si parfaite que la France en est devenue l’héritière légitime du monde grec et romain. Par elle la mesure, la raison et le goût ont régné sur notre Occident : outre les civilisations barbares, la Civilisation véritable s’est perpétuée jusqu’au seuil de l’âge contemporain.

Malgré la Révolution, qui n’est que l’œuvre de la Réforme reprise et trop cruellement réussie, malgré le romantisme qui n’est qu’une suite littéraire, philosophique et morale de la Révolution, on peut encore soutenir que la Civilisation montre en ce pays de France d’assez beaux restes : notre tradition n’est qu’interrompue, notre capital subsiste. Il dépendrait de nous de le faire fleurir et fructifier de nouveau.

Un nouveau-né, selon Le Play, est un petit barbare. Mais quand il naît en France, ce petit barbare est appelé à recevoir par l’éducation un extrait délicat de tous les travaux de l’Espèce. On peut dire que son initiation naturelle fait de lui, dans la force du terme, un homme de qualité. (…)

De l’état de sauvagerie à l’état de civilisation barbare, de l’état de barbarie civilisée à l’état de pleine Civilisation, je me suis efforcé d’établir une suite de définitions qui soient claires. Je ne prétends pas en déduire une morale, ni les règles de la justice. Un gouvernement fort peut en tirer, pourtant, les principes d’une direction intellectuelle et civile.

Maurras et Madiran par Rémi Fontaine

Maurras et Madiran par Rémi Fontaine

Lecture

Dans sa biographie de Madiran au chapitre II, Rémi Fontaine montre à quel point Charles Maurras a influencé Jean Madiran. Extraits, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Parce qu’ils furent pieux…

 

Extraits du chapitre 2 du livre de Rémi Fontaine : « Itinéraires de Chrétienté avec Jean Madiran » (Presse de la Délivrance, 2018)

Avant de se mettre à l’école de saint Thomas d’Aquin et quelques autres maîtres comme Péguy et les frères Charlier, Jean Madiran découvrit Charles Maurras, dont il demeura toujours le fils spirituel en dépit de quelques critiques non négligeables. Il s’en est expliqué dans plusieurs de ses ouvrages, consacrés directement ou indirectement à Maurras. Œuvres de réflexion d’un héritier, dont la piété personnelle et l’intelligence apportent une contribution originale et de poids au mouvement national qui se poursuit aujourd’hui en France.

Ouvrages vivants du disciple qui a bien suivi son maître au sens paradoxal où il l’a dépassé. A sa façon. Selon les conseils les plus impérieux de Maurras lui-même : « Si vous êtes catholique, ne le soyez pas à moitié. » Ou encore : « La joie d’un père, même spirituel, a toujours été d’admirer les belles réussites de ses enfants, afin de s’écrier, comme rêvait de faire Hector devant les portes de Scées : “Ils ont été meilleurs, plus hardis, plus heureux que nous !” »
Si Jean Madiran – comme Jean Ousset ou Pierre Boutang à leur manière – n’avait pas dépassé Maurras dans l’ordre philosophique et catholique, sans doute ne l’aurait-il pas vraiment suivi. Fidèlement. Car la vraie piété – celle qu’enseignait Maurras et que développe magistralement Madiran – s’accorde avec l’ « amicus Plato, sed magis amica veritas » d’Aristote (ami de Platon mais plus encore de la vérité). Et les critiques ainsi que les réserves faites d’« une main pieuse » par le disciple n’empêche pas l’infinie reconnaissance et la fidélité d’une amitié reconnue : « parce que c’était lui… ». D’autant plus que Madiran s’attachera toujours à montrer l’homogénéité ou les harmonies de l’empirisme organisateur et de la philosophie réaliste, analogues à celles de l’aristotélisme et du thomisme. Allergique à la pensée dominante de ces « trois réformateurs » : Luther, Rousseau et Kant, la pensée politique de Maurras demeure un puissant antidote à l’idéalisme, à l’individualisme et au laïcisme. Son réalisme propre constitue une sûre propédeutique pour le réalisme chrétien :
« Je dois à la pensée maurassienne d’être entré comme chez moi dans la philosophie chrétienne… Cette connivence logique, cette continuité naturelle, je les ai vécues avant d’en avoir conscience et de les comprendre, à plus forte raison avant de les exprimer… Aucun de mes écrits, de mes propos et de mes actes, dont je suis évidemment seul responsable, n’aurait été ce qu’il a été si je n’avais été, comme Maurras me l’avait enjoint, un maurrassien interprétant sa pensée politique à la lumière de la pensée et de la prière de l’Eglise. »
Si la vertu de piété est rattachée comme devoir à la vertu principale de justice, sa qualité dépend aussi du secret propre à l’amitié que ces vertus appellent : « Aime et fais ce que tu veux », résume parfaitement saint Augustin. Nous en venons ainsi, indirectement mais analogiquement, à la grande leçon et au dessein politiques du Pius Maurras mis en relief et repris par Madiran, selon son interprétation catholique : faire en sorte que les Français recommencent à s’aimer. Non pas entre eux – cela va de soi comme impératif – mais eux-mêmes, en tant que fils de France, héritiers du même être historique, d’un patrimoine matériel et moral, un capital transmis, avec l’esprit de civilisation et de piété que cela suppose. Le reste, alors, ne viendrait-il pas de surcroît ? (…)

La vertu politique contre la dérive du moralisme

Si, au niveau surnaturel, Madiran rejette vigoureusement avec Péguy la dérive des dévots, il rejette tout autant avec Maurras la dérive analogue des moralistes au niveau naturel : ceux qui prétendent se passer du « médiateur naturel » de la politique, en procédant directement par la seule morale. C’est, disait Maurras, « la grande folie des philosophies purement éthiques », excluant le principe et le ressort spécifique de la politique. En tant que fin intermédiaire, le bien commun temporel possède sa consistance propre liée précisément à l’alliage de la quantité (politique) et de la qualité (morale), à ce carrefour de la nature sociale et individuelle de la personne, ce croisement de l’horizontal et du vertical. C’est toute la complexité de l’expérience politique qui est un mixte se pratiquant à la fois sous le mode honnête de l’agir (activité volontaire) et sous le mode habile du faire (activité artistique). D’où une certaine autonomie dans l’ordre du faire de l’art politique par rapport à la morale, analogue précisément à l’autonomie du pouvoir temporel par rapport au pouvoir spirituel. Loin de l’amoralisme politique, il faut, selon Madiran, moraliser la politique : « Nous aurons à entrer en politique comme on entre en religion », non pas comme on « entre en tentation » (selon la traduction du nouveau Pater) ! Ou bien il faut politiser la morale : c’est la « charité politique ». Comme on spiritualise le charnel ou qu’on incarne le surnaturel, selon la démonstration de Péguy : distinguer pour unir !

« Lorsqu’on fait un alliage c’est toujours le meilleur métal qui y perd » (Josemaria Escriva) : cet alliage entre morale et art politiques rend néanmoins l’intention politique moins « pure » (moins simple) que l’intention morale surnaturelle (immanente) au sens où elle dépend forcément d’une certaine transitivité matérielle du fait de la médiation politique. « Le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent à Dieu, est obligatoirement pur et exempt de péché mortel ; mais le bien commun de nos cœurs, en tant qu’ils s’unissent pour la vie périssable des sociétés temporelles, supporte une part, souvent large, de tolérance d’un mal moindre que celui qui naîtrait de sa suppression instantanée », rappelle la Déclaration fondamentale de la revue Itinéraires en 1958. Laquelle Déclaration reprenait en substance la pensée du P. Calmel, o.p. : « Celui qui veut, dans la société civile, non seulement la justice, mais toute la justice et tout de suite, celui-là n’a pas le sens politique. Il ne comprend pas que la vie de la cité se développe dans le temps et qu’une certaine durée est indispensable pour corriger et améliorer ; surtout il ne comprend pas l’inévitable imbrication de bien et de mal à laquelle, de fait, la cité humaine se trouve condamnée, depuis le bannissement définitif du Paradis de justice et d’allégresse. Vouloir détruire immédiatement toute injustice c’est déchaîner des injustices pires. » (Sur nos routes d’exil : les Béatitudes). La question en politique n’est pas seulement celle du mal ou du bien, mais, dans un certain clair-obscur prudentiel, celle du meilleur cheminement et du meilleur milieu possible pour que le bien puisse prévaloir.

On saisit bien que la distinction et la rencontre entre morale et politique tiennent à la finalité profonde de l’homme qui n’est plus au niveau de l’espèce (bien commun), comme chez l’animal, mais au niveau individuel (bien personnel). C’est parce que l’homme est un animal rationnel, un esprit incarné – « Ni ange ni bête » –, qui ne correspond pas immédiatement avec sa fin ultime (comme chez l’ange par la vison béatifique ou chez la bête par l’instinct), qu’il a besoin de la médiation spécifiquement politique, comme d’un tremplin éducatif auquel rien n’échappe mais que tout dépasse en morale. Le milieu politique, qui s’applique à l’espèce et à la nature humaines, est comme un entre-deux, un intervalle – un metaxu en grec – pour le corps et l’âme de l’homme, l’instinct et l’esprit humain, la cité de familles et la cité divine.

Bien sûr l’activité politique reste subordonnée à la morale ainsi qu’au reste toute activité humaine volontaire, qu’elle soit artistique ou spéculative. Maurras lui-même ne saurait nier la primauté du spirituel et l’influence capitale de la morale et de la religion sur la politique. Reprenant la parabole du semeur, il expliquait simplement qu’il ne suffit pas de mettre le bon grain en terre pour qu’il germe, si le terrain et les circonstances ne sont pas propices. Parlant encore de la nécessité d’une médiation matérielle ou charnelle entre la volonté, le désir, le vœu de l’homme et leur réalisation concrète, réelle et vivante, il écrivait : « La pire erreur des romantiques me semble avoir été de confondre cette production naturelle avec une excitation toute cérébrale et subjective qui les conduisait à ne vivre que d’intentions et à s’en savoir gré. » On pourrait en dire autant de nos jours des mondialistes ou des « immigrationnistes » qui vont à l’encontre du besoin d’enracinement que prônait Simone Weil : « Ne priver aucun être humain de ses metaxu [médiateurs naturels], c’est-à-dire de ces biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l’âme et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine n’est pas possible. »

On en revient ainsi toujours à l’indispensable figure hylémorphique (distinction matière/forme dans une même réalité) d’Aristote, à cette interaction réciproque et simultanée des causes, bref à la connexion intime, organique, de la morale et de la politique chez l’animal raisonnable, naturellement social et religieux : si la morale (dont la fin absolue est personnelle) est la cause formelle (déterminante) du salut humain, la politique (dont la fin intermédiaire est une médiation commune) en est la cause matérielle (ce qui le conditionne). Autant il est nocif de séparer la condition ou le moyen (la matière politique) de la fin (la forme morale) comme le fait l’amoralisme politique (machiavélisme, positivisme, libéralisme, matérialisme…) en soustrayant l’ordination de la politique à la morale et en la réduisant à la seule activité artistique (faire). Autant il peut être dangereux de les confondre totalement dans la seule activité volontaire (agir), comme ont pu y tendre des auteurs comme Mounier ou Sangnier et plus généralement les démocrates chrétiens du Sillon (pourvus de bons sentiments et de bonnes intentions…velléitaires), dont beaucoup de nos clercs universalistes apparaissent comme les dignes successeurs, en matière par exemple d’immigration ! « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains ! », dénonce Péguy à propos des post-kantiens. Contre le démocratisme abstrait de Marc Sangnier, Maurras affirme que « l’Action française enracine ses théories dans l’amour de la patrie, l’amour de la religion, l’amour de la tradition, l’amour de l’ordre matériel, l’amour de l’ordre moral ».

Qui dit « matière » (sociale et politique) dit quantité. Qui dit quantité dit équilibre. « Si l’on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce que l’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger », écrivait Simone Weil. Qui ajoutait avec son genre de pessimisme : « Quoique ce poids soit le mal, en le maniant dans cette intention peut-être ne se souille-t-on pas. » Peut-être et même sans doute ! Car le domaine politique, s’il est éminemment le domaine du moindre mal, de l’efficacité et du relatif, des tolérances et des répressions, de l’ordre précisément de la « pesanteur » et de la déficience, il n’en demeure pas moins nécessaire pour ne pas étouffer la morale et la liberté personnelles, ne pas empêcher l’ordre de la « grâce » d’agir. Comme l’équilibre du corps – « mens sana in corpore sano » – l’équilibre de la cité conditionne l’équilibre des individus en vue de leur harmonie morale, de leur accomplissement personnel et de leur salut éternel. « De l’économie terrestre des sociétés dépend l’élargissement des voies du ciel », disait déjà saint Grégoire. Et celui qui, dans cette intention, met délicatement et proprement les mains dans cette « balance » de l’économie terrestre ou de la politique exerce pour ainsi dire en médecin un devoir de soin sanitaire ou en artiste un devoir de charité politique.

Il y a entre le politique et la morale, comme entre le médecin et la santé, un art spécifiquement moral qui peut se heurter matériellement à des cas dits de nécessité. Comme la mutilation chirurgicale qui n’est jamais voulue pour elle-même et que le bon médecin cherche à éviter par tous les autres moyens médicaux. Avec, parfois, l’absence de solution décente du point de vue de la morale ordinaire. Comme « le patriotisme ne doit pas tuer la patrie », selon l’axiome de Maurras, le moralisme en politique ne doit pas tuer le bien commun, lequel prime le bien particulier par égard au bien de chacun et de tous. C’est la parabole d’Henri Charlier que Madiran traduit en leçon politique pour la déclaration de guerre de 1940, mais qu’on peut aussi appliquer à des exemples contemporains (Irak, Lybie, Syrie…) : « Un charretier qui – pour obliger un voisin veut transporter une matière dont il connaît mal la densité – verse en chemin ou crève son cheval, ne sauve rien du tout, ne passe pas pour un héros mais pour un imbécile. »

La raison du bien commun national confère à la juste guerre, donc au cas de nécessité de la légitime défense, un art du discernement qui n’emprunte pas ses critères qu’à la seule morale personnelle. Un apologue de Louis Jugnet le dit autrement : « Une armée de saints, mais mal entrainée et mal armée, sera en général écrasée par une armée cruelle, mais très forte techniquement. Et la vertu ne donne pas plus de compétence pour juger d’une situation politique que pour résoudre une crise économique, sinon un problème mathématique. » Les moyens de promouvoir le bien commun ne sont pas fournis exclusivement par la morale. La vertu politique n’est pas totalement dépendante de la vertu morale, même si l’une a besoin de l’autre pour se cultiver favorablement sur le champ communautaire et que leur rencontre harmonieuse est plus que souhaitable dans la cité. « Un régime absurde en sa structure, dit encore Jugnet, quelle que soit la vertu [morale] des citoyens et des gouvernants, risquera de manquer son but tout comme une mauvaise arme, même maniée par un homme adroit et bien intentionné, ne vaudra jamais une arme perfectionnée. »

Pius Maurras, pius Madiran

« De la forme donnée à la société dépend le bien ou le mal des âmes », prévient aussi Pie XII, tandis que Pie XI parle du « vaste champ de la charité politique, dont on peut dire qu’aucun autre ne lui est supérieur, sauf celui de la religion ». Oui, la politique est bien un art moral ou une morale artistique, dont l’habitus spécifique constitue une synthèse originale. C’est la raison pour laquelle, celui qui l’exerce droitement sans être pour autant un saint fait cependant œuvre pie(use). Peut-être plus encore que l’intellectuel ou l’artiste de génie qui, sans être forcément un exemple moral, rend justice respectivement à la vérité ou à la beauté : « Si les saints peuvent prier en paix et les sages travailler avec fruit, c’est que l’épée guerrière, menée par le sceptre des rois, a déterminé autour d’eux la zone où ces occupations sublimes restent possible. Quand Syracuse est prise, Archimède est égorgé et tant pis pour le théorème », résumait Maurras.


Du fait de son état de vie et des épreuves du pouvoir, on peut aussi penser qu’il sera beaucoup pardonné à celui qui aura pratiqué ainsi la vertu politique selon son devoir d’état, traçant droit son sillon, labourant utilement le champ commun pour le bien de tous et chacun. Car il aura fait œuvre charitablement politique, recevant non seulement la terre de ses parents mais l’ « empruntant » pieusement aussi à ses enfants, comme dit Saint-Exupéry, pour indiquer que nous devons nous considérer comme débiteurs insolvables non seulement vis-à-vis de nos ancêtres mais aussi vis-à-vis des générations futures. Et donc vis-à-vis de notre Créateur au-delà du temps. Lien ontologique inépuisable de la généalogie de l’histoire avec la politique et la morale, que détricote et rompt imprudemment notre monde impie ! Le bien commun temporel est confié aux hommes politiques comme les talents aux serviteurs d’une autre parabole…


L’amitié politique, en effet, la concorde, le bien commun temporel, qui sont les fins de la cité, ne peuvent subsister longtemps s’ils ne sont pas soutenus, nourris en permanence par ce mélange d’art et de morale politiques et par leur liant intrinsèque : cette piété qui fait qu’à l’exemple d’une famille, on peut surmonter différences et divisions pour s’aimer entre membres d’une même communauté de destin. Quand les Français ne s’aimaient pas, pour reprendre le titre du livre de Maurras, voilà le point terriblement tragique et sans précédent de notre histoire, illustré par nos abandons successifs de souveraineté au profit d’une immigration-invasion étrangère à notre civilisation chrétienne.


L’amitié politique, remplacée aujourd’hui par un dérisoire « bien vivre ensemble » sans fondement métaphysique, historique ni culturel, ne va pas sans vertus spécifiques au premier rang desquelles il faut placer la piété nationale ou plus encore l’amour de la patrie. Avec le respect de la loi naturelle, ce lien des vivants avec ses morts est, souligne Madiran, le signe de la civilisation. Après avoir été un « pharisien de la civilisation », notre vieux monde civilisé agonise aujourd’hui d’impiété qui est un mode du péché d’orgueil : « Le voyageur sans bagage de la seconde moitié du XXème siècle n’est plus qu’un barbare somnambule et mathématicien, insouciant de tout ce qui fut, ignorant de ce qu’il est, possédé par les rêveries vainement prospectives que se fabrique une impiété sans remords. »


Contre la décadence et la nouvelle barbarie envahissantes, Maurras, comme Platon en son temps, aura occupé un créneau remarquable. Un créneau peut-être insuffisant mais non point imaginaire puisqu’il commandait « le défilé par où passait l’invasion », défend Madiran. Ce qu’il écrit pour son maître vaut en un sens pour lui : « Ce n’était pas la seule place du seul rempart. C’en était une. Parmi d’autres. Mais celle-là même où la nouvelle religion voulait faire brèche, et où elle l’a fait parce que l’on vous y a finalement laissé trop seul, trop démuni, sans les renforts qu’il fallait. Vous étiez au point décisif de la bataille pendant que d’autres, intérieurement plus fidèles peut-être aux exigences de leur baptême, s’étaient assoupis. Ou laissé circonvenir. »
Devant les deux nouvelles religions hégémoniques du siècle – celle du culte de l’homme sourd au divin et celle de l’islam sourd à la raison – et devant leurs adeptes menaçants, on n’a certes pas encore trouvé de sainte Geneviève ni d’évêque comme saint Rémi. Mais Maurras comme Madiran, parce qu’ils furent pieux dans leur combat de preux, nous ont indiqué à leur rempart « le point stratégique de la délivrance et de la reconquête » : leur combat fut celui de la piété contre l’impiété. 


Dans un entretien en 2002 avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn pour la revue Certitudes, Jean Madiran résumait ainsi sa position et sa similitude avec celle du maître de Martigues : « Si je devais donner un titre général à mes livres, je dirais : Témoin à charge contre mon temps. Je ne répéterais pas la formule de Saint-Exupéry : “Je hais mon époque, parce qu’on y meurt de soif.” Je ne parlerai pas de haine car la haine m’est étrangère, mais les charges sont graves… Peut-être ne suis-je pas digne de prendre un tel titre ? Dans ma vision, c’est le meilleur qualificatif qu’on puisse donner à l’œuvre de Charles Maurras. Maurras, témoin à charge de son temps, est le défenseur par excellence – y compris au plan religieux. Lui, l’agnostique, il a défendu l’Eglise, il le répétait “l’Eglise telle qu’elle se définit elle-même”. Et donc il a défendu Jésus-Christ, et, comme Pie X le lui a fait dire, il a défendu la foi. C’est “un beau défenseur de la foi” déclare le pape de Pascendi à Camille Bellaigue. On dira : il a défendu la foi, peut-être, mais il ne le savait pas, il n’en était pas conscient. Je réponds : dans l’Evangile, on lit justement quelque chose comme cela : “Seigneur, quand vous ai-je donné à manger?” »

Je suis romain, je suis humain par Charles Maurras

Je suis romain, je suis humain par Charles Maurras

Grands textes

Charles Maurras, extrait du Dilemme de Marc Sangnier (1906)

Ce texte témoigne de la conception que Maurras avait de l’identité française. Tandis que le « roman national » républicain fait référence au célèbre « nos ancêtres les gaulois », Maurras souligne ici avec une grande profondeur de vue que l’histoire de France est tributaire de l’héritage romain. Maurras évoque les « deux Rome » païenne et chrétienne, qui participent d’une même histoire. C’est là une lecture culturelle, spirituelle et politique.

Je suis Romain, parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules, jusqu’à Théodose, ébaucha la première configuration de ma France. Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte, à l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains. Je suis Romain, parce que si mes pères n’avaient pas été Romains comme je le suis, la première invasion barbare, entre le Ve et le Xe siècle, aurait fait aujourd’hui de moi une espèce d’Allemand ou de Norvégien. Je suis Romain, parce que, n’était ma romanité tutélaire, la seconde invasion barbare, qui eut lieu au XVIe siècle, l’invasion protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. Je suis Romain dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral. Je suis Romain parce que si je ne l’étais pas je n’aurais à peu près plus rien de français. Et je n’éprouve jamais de difficultés à me sentir ainsi Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part. Mais d’autres intérêts encore, plus généraux, sinon plus pressants, me font une loi de me sentir Romain.
Je suis Romain dans la mesure où je me sens homme : animal qui construit des villes et des États, non vague rongeur de racines ; animal social, et non carnassier solitaire ; cet animal qui, voyageur ou sédentaire, excelle à capitaliser les acquisitions du passé et même à en déduire une loi rationnelle, non destructeur errant par hordes et nourri des vestiges de la ruine qu’il a créée. Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu’y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants et réunis avant moi. Par ce trésor dont elle a reçu d’Athènes et transmis le dépôt à notre Paris, Rome signifie sans conteste la civilisation et l’humanité. Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques.

Le maréchal Pétain a sauvé plusieurs fois la France honneur lui soit rendu

Le maréchal Pétain a sauvé plusieurs fois la France honneur lui soit rendu

En ce jour historique, où nous commémorons la fin de la 1ère guerre mondiale et le centenaire de l’armistice de Rethondes, En ce jour historique, où nous commémorons la fin de la 1ère guerre mondiale et le centenaire de l’armistice de Rethondes, il convient de comparer cet armistice avec celui de juin 1940, 22 ans plus tard, les deux mêmes puissances belligérantes, la France et l’Allemagne.

En 1918, comme en 1940, l’historien objectif qui cherche la vérité et n’est pas aveuglé par l’idéologie dominante, constate qu’il y eut un perdant et un gagnant.
Le maréchal Foch, généralissime et Georges Clemenceau Président du Conseil ont voulu l’armistice. Le Général (maréchal le 19 novembre) Pétain, commandant l’armée française, a pleuré. Il fut considéré par certains comme trop prudent, timoré, prônant systématiquement la défensive et non l’attaque, alors qu’en réalité il était soucieux surtout d’épargner la vie des soldats, contrairement aux partisans de l’offensive à outrance, terriblement meurtrière, pratiquée en particulier par le Général Nivelle. Et pourtant il voulait poursuivre la lutte sur le territoire allemand et obtenir la capitulation en rase campagne de l’armée vaincue. En effet Pétain avait prévu le 13 novembre une offensive de très grande ampleur en Lorraine puis sur le territoire allemand par la 2ème armée commandée par le Général de Castelnau.

Par cet armistice signé 2 jours trop tôt, l’armée allemande put se retirer en bon ordre et quitter les territoires envahis, Belgique, Luxembourg et France. Pendant ces 4 ans de lutte de géants, aucun soldat des armées alliées ne foula le sol allemand ; la population allemande ne connut pas la guerre, et la majorité du peuple allemand se sentit trahie par leurs gouvernants. Ainsi prospéra le désir de revanche. Le monarchiste Jacques Bainville, l’un des plus grands historiens du 20ème siècle, certainement le plus lucide, dès 1920 comprit qu’une nouvelle guerre mondiale entre France et Allemagne était inévitable parce que, contrairement à la volonté du Maréchal Pétain, l’Allemagne avait échappé à la capitulation, par l’armistice, gagnant cette dernière étape, que la France a perdu.

Le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain, président du Conseil depuis le 16 juin, parce que l’armée française connaît la plus grande défaite de son histoire, se résout à demander l’armistice, ce que le réfugié de Londres ose nommer capitulation. Signé le 22 juin, il entre en vigueur le 25 : il obtient de l’adversaire une zone libre. Le 10 juillet l’Assemblée Nationale dont l’immense majorité des parlementaires sont issus du Front Populaire, lui confie le gouvernement.
Dans sa déclaration devant la haute-Cour de Justice première audience du procès, 23 juillet 1945, le Maréchal défend son œuvre :
« Lorsque j’ai demandé l’armistice d’accord avec nos chefs militaires, j’ai rempli un acte nécessaire et sauveur.
Oui, l’armistice a sauvé la France et contribué à la victoire des Alliés, en assurant une Méditerranée libre et l’intégrité de l’Empire…
 ».
Les chefs de gouvernement étrangers l’ont confirmé.
« L’Armistice nous a rendu service. Hitler a commis une faute de le signer. Le Maréchal joue une partie surhumaine, surhumaine vraiment. » Winston Churchill, (Déclaration à la Chambre des Communes, 1940).
À Montoire, Hitler et Ribbentrop se sont laissés prendre au jeu subtil de Pétain et de Laval, ils y ont perdu l’Afrique du Nord ; et en perdant l’Afrique du Nord, ils y ont perdu la guerre. » Benito Mussolini, chef du gouvernement italien.
Les généraux allemands l’ont confirmé eux aussi.
« On commit alors une faute : l’armistice, qui nous coupa bras et jambes. L’arrêt des opérations avant que fut atteinte la Méditerranée, la renonciation à un débarquement immédiat en Afrique et à une attaque contre le canal de Suez et Gibraltar en furent les conséquences malheureuses. » Général Guderian.
« L’histoire eut été changée si nous avions pris Gibraltar et si le Führer n’avait pas laissé à la France sa marine, ses troupes coloniales et ses colonies. » Général von Keitel.
Nous pourrions ajouter de très nombreux témoignages en sa faveur.

Pour conclure, affirmons avec force que le Maréchal sauva trois fois la France. Ce plus grand chef de Guerre depuis Turenne et Napoléon gagna la plus grande bataille de notre histoire à Verdun.
En 1917, grâce à des mesures pleines de sagesse, il sut réprimer les mutineries et rétablir l’ordre dans notre armée harassée par 3 ans de guerre en lui évitant le sort de l’armée russe en cette même année.
« Sans Pétain, elle [la France] n’aurait pas survécu à la crise de 1917« . Liddle Hart, historien anglais.
En 1940, il fait don de sa personne à la France, pour lui épargner de nouvelles souffrances. En novembre 1942, il refuse de quitter le sol français pour Alger alors qu’on le supplie de continuer la lutte en Afrique du Nord : il reste fidèle au poste pour atténuer les malheurs des Français.

Imaginons un moment la disparition du Maréchal dans les premiers mois de 1939, en pleine gloire, avant la déclaration de guerre… Il serait vénéré unanimement et devenu le personnage le plus populaire de toute notre histoire. Mais notre pays aurait connu, comme en Pologne, un gauleiter pendant quatre années.

Sources : Bulletin « le Maréchal », organe de presse de l’ADMP (Association de défense du Maréchal Pétain).
Professeur Gérard Bedel : « Pétain », collection Qui suis-je ? Éditions Pardès, 2018.

Baron Louis de CONDÉ

membre du Conseil d’administration de l’ADMP

Qu’est ce que la Chrétienté ? par Dom Gérard Calvet

Qu’est ce que la Chrétienté ? par Dom Gérard Calvet

Grands textes

Chers pèlerins de Notre-Dame,

Vous voilà enfin rassemblés en compagnie de vos anges gardiens, présents eux aussi par milliers, que nous saluons avec affection et reconnaissance, au terme de cet ardent pèlerinage, plein de prières, de chants et de sacrifices, et déjà certains d’entre vous ont retrouvé la robe blanche de l’innocence baptismale. Quel bonheur ! Vous voilà rassemblés par une grâce de Dieu dans l’enceinte de cette cathédrale bénie, sous le regard de Notre-Dame de la Belle Verrière, une des plus belles images de la Très Sainte Vierge. Image devant laquelle nous savons que Saint Louis est venu s’agenouiller après un pèlerinage accompli pieds nus. Est-ce que cela ne suffit pas à nous rendre le goût de nos racines chrétiennes et françaises ? Nous vous remercions, chers pèlerins, parce que, en l’honneur de cette Vierge sainte, vous vous êtes mis en marche par milliers, et ce sont des milliers de voix, sortant de milliers de poitrines, de tous les âges et de toutes les conditions, qui nous donnent ce soir la plus belle et la plus vivante image de la chrétienté. Nous vous remercions de vous présenter ainsi chaque année comme une parabole vivante ; car lorsque vous vous avancez au cours de ces trois jours de marche vers le sanctuaire de Marie, en priant et en chantant, vous exprimez la condition même de la vie chrétienne qui est d’être un long pèlerinage et une longue marche vers le paradis ! Et cette marche aboutit dans l’église, qui est l’image du sanctuaire céleste.

La vie chrétienne est une marche, souvent douloureuse, passant par le Golgotha, mais éclairée par les splendeurs de l’Esprit. Et qui débouche dans la gloire. Ah ! on peut bien nous persécuter, cependant j’interdis qu’on nous plaigne. Car nous appartenons à une race d’exilés et de voyageurs, douée d’un prodigieux pouvoir d’intervention, mais qui refuse – c’est sa religion – de laisser détourner son regard des choses du Ciel. N’est-ce pas ce que nous chanterons tout à l’heure à la fin du Credo : Et exspecto, – et j’attends – Vitam venturi sæculi – la vie du siècle à venir. Oh ! non pas un âge d’or terrestre, fruit d’une évolution supposée, mais le vrai paradis de Dieu dont Jésus parlait en disant au bon larron : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ! ».
Si nous cherchons à pacifier la terre, à embellir la terre, ce n’est pas pour remplacer le Ciel, c’est pour lui servir d’escabeau.
Et si un jour, face à la barbarie montante, nous devions prendre les armes en défense de nos cités charnelles, c’est parce qu’elles sont, comme le disait notre cher Péguy,
« l’image et le commencement et le corps et l’essai de la maison de Dieu ». Mais avant même que ne sonne l’heure d’une reconquête militaire, n’est-il pas permis de parler de croisade, du moins lorsqu’une communauté se trouve menacée dans ses familles, dans ses écoles, dans ses sanctuaires, dans l’âme de ses enfants ? Aussi bien, chers amis, nous n’avons pas peur de la révolution : nous craignons plutôt l’éventualité d’une contre-révolution sans Dieu ! Ce serait rester enfermés dans le cycle infernal du laïcisme et de la désacralisation ! Il n’y a pas de mot pour signifier l’horreur que doit nous inspirer l’absence de Dieu dans les institutions du monde moderne !
Voyez l’ONU : architecture soignée, aula gigantesque, drapeaux des nations qui claquent dans le ciel. Pas de crucifix ! Le monde s’organise sans Dieu, sans référence à son Créateur. Immense blasphème ! Entrez dans une école d’État . les enfants y sont instruits sur tout. Silence sur Dieu ! Scandale atroce ! Mutilation de l’intelligence, atrophie de l’âme – sans parler des lois permettant le crime abominable de l’avortement. Ce qu’il y a de plus triste, mes chers frères, et de plus honteux, c’est que la masse des chrétiens finit par s’habituer à cet état de chose. Ils ne protestent pas ; ils ne réagissent pas. Ou bien, pour se donner une excuse, ils invoquent l’évolution des moeurs et des sociétés. Quelle honte ! Il y a quelque chose de pire que le reniement déclaré, disait l’un des nôtres, c’est l’abandon souriant des principes, le lent glissement avec des airs de fidélité.
Est-ce qu’une odeur putride ne se dégage pas de la civilisation moderne ? Eh bien ! contre cette apostasie de la civilisation et de l’État qui détruit nos familles et nos cités, nous proposons un grand remède, étendu au corps tout entier ; nous proposons ce qui est l’idée-force de toute civilisation digne de ce nom : la chrétienté !

Qu’est-ce que la chrétienté ? Chers pèlerins, vous le savez et vous venez d’en faire l’expérience : la chrétienté est une alliance du sol et du ciel ; un pacte, scellé par le sang des martyrs, entre la terre des hommes et le paradis de Dieu ; un jeu candide et sérieux, un humble commencement de la vie éternelle. La chrétienté, mes chers frères, c’est la lumière de l’Évangile projetée sur nos patries, sur nos familles, sur nos moeurs et sur nos métiers. La chrétienté, c’est le corps charnel de l’Eglise, son rempart, son inscription temporelle. La chrétienté, pour nous autres Français, c’est la France gallo-romaine, fille de ses évêques et de ses moines ; c’est la France de Clovis converti par sainte Clotilde et baptisé par saint Rémi ; c’est le pays de Charlemagne conseillé par le moine Alcuin, tous deux organisateurs des écoles chrétiennes, réformateurs du clergé, protecteurs des monastères.
La chrétienté, pour nous, c’est la France du XIIe siècle, couverte d’un blanc manteau de monastères, où Cluny et Cîteaux rivalisaient en sainteté, où des milliers de mains jointes, consacrées à la prière, intercédaient nuit et jour pour les cités temporelles ! C’est la France du XIIIe siècle, gouvernée par un saint roi, fils de Blanche de Castille, qui invitait à sa table saint Thomas d’Aquin, tandis que les fils de saint Dominique et de saint François s’élançaient sur les routes et dans les cités, prêchant l’Évangile du Royaume. La chrétienté, en Espagne, c’est saint Ferdinand, le roi catholique, c’est Isabelle de France, sœur de Saint Louis, rivalisant avec son frère en piété, en courage et en intelligente bonté. La chrétienté, chers pèlerins, c’est le métier des armes, tempéré et consacré par la chevalerie, la plus haute incarnation de l’idée militaire ; c’est la croisade où l’épée est mise au service de la foi, où la charité s’exprime par le courage et le sacrifice. La chrétienté, c’est l’esprit laborieux, le goût du travail bien fait, l’effacement de l’artiste derrière son oeuvre. Connaissez-vous le nom des auteurs de ces chapiteaux et de ces verrières ? La chrétienté, c’est l’énergie intelligente et inventive, la prière traduite en action, l’utilisation de techniques neuves et hardies.
C’est la cathédrale, élan vertigineux, image du ciel, immense vaisseau où le chant grégorien unanime s’élève, suppliant et radieux, jusqu’au sommet des voûtes pour redescendre en nappes silencieuses dans les cours pacifiés. La chrétienté, mes frères, – soyons véridiques – c’est aussi un monde menacé par les forces du mal ; un monde cruel où s’affrontent les passions, un pays en proie à l’anarchie, le royaume des lis saccagé par la guerre, les incendies, la famine, la peste qui sème la mort dans les campagnes et dans les cités. Une France malheureuse, privée de son roi, en pleine décadence, vouée à l’anarchie et au pillage. Et c’est dans cet univers de boue et de sang que l’humus de notre humanité pécheresse, arrosé par les larmes de la prière et de la pénitence, va faire germer la plus belle fleur de notre civilisation, la figure la plus pure et la plus noble, la tige la plus droite qui soit née sur notre sol de France : Jeanne de Domrémy !

Sainte Jeanne d’Arc achèvera de nous dire ce qu’est une chrétienté. Ce n’est pas seulement la cathédrale, la croisade et la chevalerie ; ce n’est pas seulement l’art, la philosophie, la culture et les métiers des hommes montant vers le trône de Dieu comme une sainte liturgie. C’est aussi et surtout la proclamation de la royauté de Jésus-Christ sur les âmes, sur les institutions et sur les moeurs. C’est l’ordre temporel de l’intelligence et de l’amour soumis à la très haute et très sainte royauté du Seigneur Jésus. C’est l’affirmation que les souverains de la terre ne sont que les lieutenants du roi du Ciel. « Le royaume n’est pas à vous, dit Jeanne d’Arc au Dauphin. Il est à Messire. – Et quel est votre Sire ? demande-t-on à Jeanne. – C’est le roi du Ciel, répond la jeune fille, et il vous le confie afin que vous le gouverniez en son nom. » Quel élargissement de nos perspectives ! Quelle vision grandiose sur la dignité de l’ordre temporel ! En un trait saisissant, la bergère de Domrémy nous livre la pensée de Dieu sur le règne intérieur des nations. Car les nations, – et la nôtre en particulier – sont des familles aimées de Dieu, tellement aimées que Jésus-Christ, les ayant rachetées et lavées de son sang, veut encore régner sur elles d’une royauté toute de paix, de justice et d’amour qui préfigure le Ciel. « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » interrogeait le pape il y a cinq ans.

Très Sainte Vierge Marie, Notre-Dame de France, Notre-Dame de Chartres, nous vous demandons de guérir ce peuple infirme, de lui rendre sa pureté d’enfant, son honneur de fils. Nous vous demandons de lui rendre sa vocation terrienne, sa vocation paysanne, ses familles nombreuses penchées avec respect et amour sur la terre nourricière. Cette terre qui a su produire, au cours des siècles, un pain honnête et des fruits de sainteté. Très Sainte Vierge, rendez à ce peuple sa vocation de soldat, de laboureur, de poète, de héros et de saint. Rendez-nous l’âme de la France ! Délivrez-nous de ce fléau idéologique qui violente l’âme de ce peuple. Ils ont chassé les crucifix des écoles, des tribunaux et des hôpitaux. Ils font en sorte que l’homme soit éduqué sans Dieu, jugé sans Dieu et qu’il meure sans Dieu ! C’est donc à une croisade et à une reconquête que nous sommes conviés. Reconquérir nos écoles, nos églises, nos familles. Alors, un jour, si Dieu nous en fait la grâce, nous verrons au terme de nos efforts, venir à nous le visage radieux et tant aimé de celle que nos anciens appelaient la douce France. La douce France, image de la douceur de Dieu ! Nous sera-t-il permis, ce soir, devant quelques milliers de pèlerins de parler de la douceur de Dieu ? C’est une moine qui vous parle. Et la douceur de Dieu, vous le savez, récompense au delà de toute prévision les combats que ses serviteurs livrent pour le Royaume. Douceur paternelle de Dieu. Douceur du crucifié !
O douce Vierge Marie, enveloppez d’un manteau de douceur et de paix nos âmes affrontées à de durs combats. L’an prochain, c’est à toute la chrétienté que nous donnons rendez-vous aux pieds de Notre-Dame de Chartres, qui sera désormais notre Czestochowa national. Que le Saint-Esprit vous illumine, que la Très Sainte Vierge vous garde et que l’armée des anges vous protège. Ainsi soit-il !

Homélie de Dom Gérard Calvet o.s.b. (†) – Cathédrale de Chartres – Lundi de Pentecôte 1985

S’enraciner pour s’élever par Charles Maurras

S’enraciner pour s’élever par Charles Maurras

Grands textes

Ces deux extraits de deux textes de Charles Maurras se complètent et cette association met en lumière ce qui pour nous relève de la banalité : un pays n’est pas hermétiquement clos  vis-à-vis du monde extérieur ni fermé aux influences. Or, loin de toute idolâtrie de la terre, loin de tout « nationalitarisme » Maurras nous apprend qu’on ne peut accéder à l’universel sans passer par le particulier. S’affirmer Français n’est pas se couper du monde (bien triste caricature que se font des patriotes les médias et le système tout entier). S’enraciner constitue la meilleure façon de s’ouvrir à l’universel. 
Le premier texte, intitulé L’Hospitalité, a été écrit par Maurras dans L’Action Française du 6 juillet 1912. Le second est tiré du Soliloque du prisonnier, texte destiné à être publié en espagnol dans un journal sud-américain, Maurras y défend une certaine idée de la latinité.

I. L’hospitalité (L’Action Française, 6 juillet 1912)

« …Il s’agit de savoir si nous sommes chez nous en France ou si nous n’y sommes plus ; si notre sol nous appartient ou si nous allons perdre avec lui notre fer, notre houille et notre pain ; si, avec les champs et la mer, les canaux et les fleuves, nous allons aliéner les habitations de nos pères, depuis le monument où se glorifie la Cité jusqu’aux humbles maisons de nos particuliers. Devant un cas de cette taille, il est ridicule de demander si la France renoncera aux traditions hospitalières d’un grand peuple civilisé. Avant d’hospitaliser, il faut être. Avant de rendre hommage aux supériorités littéraires ou scientifiques étrangères, il faut avoir gardé la qualité de nation française. Or il est parfaitement clair que nous n’existerons bientôt plus si nous continuons d’aller de ce train.
… Ce pays-ci n’est pas un terrain vague. Nous ne sommes pas des bohémiens nés par hasard au bord d’un chemin. Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. La génération qui se sacrifiera pour le préserver des barbares et de la barbarie aura vécu une bonne vie.
…La jeune France d’aujourd’hui est en réaction complète et profonde contre ce double mal. Elle rentre chez elle. Ses pénates intellectuels, ses pénates matériels seront reconquis. Il faut que l’ouvrier français, le savant, l’écrivain français soient privilégiés en France. Il faut que les importations intellectuelles et morales soient mises à leur rang et à leur mérite, non au-dessus de leur mérite et de leur rang. L’étiquette étrangère recommande un produit à la confiance publique : c’est à la défiance du pays que doit correspondre au contraire la vue de tout pavillon non français. Qu’une bonne marque étrangère triomphe par la suite de cette défiance, nous y consentons volontiers, n’ayant aucun intérêt à nous diminuer par l’ignorance ou le refus des avantages de dehors, mais l’intérêt primordial est de développer nos produits en soutenant nos producteurs. Le temps de la badauderie à la gauloise est fini. Nous redevenons des Français conscients d’une histoire incomparable, d’un territoire sans rival, d’un génie littéraire et scientifique dont les merveilles se confondent avec celles du genre humain. » 

II. Le Soliloque du prisonnier 

« …Je suis un drôle de Méditerranéen; ma Méditerranée ne finit pas à Gibraltar, elle reçoit le Guadalquivir et le Tage, elle baigne Cadix, Lisbonne et s’étend, bleue et chaude, jusqu’à Rio de Janeiro. Elle atteint le cap Horn, salue Montevideo, Buenos Aires et, sans oublier Valparaiso ni Callao, elle s’en va, grossie de l’Amazone et de l’Orénoque, rouler dans la mer des Caraïbes, caresser amoureusement nos Antilles, puis Cuba et Haïti, ayant reçu le Meschacébé du grand enchanteur de Bretagne; elle court au Saint-Laurent et, sauf de menues variations de couleur ou de température, va se jeter dans la baie d’Hudson où elle entend parler français. Le caprice de cette Méditerranée idéale le ramène alors à notre hémisphère, mais non pas nécessairement pour revoir Balèares, Cyclades, Oran ou Alger, car ni Anvers ni Gydnis ne lui sont plus étrangers que les Polonais et les Belges ne lui apparaissent barbares: ma Méditerranée ne demande pas mieux que de devenir nordique ou baltique pourvu qu’elle rencontre, ici ou là, les deux lucides flammes d’une civilisation catholique et d’un esprit latin…
…L’humanité à venir exigera, pour condition primordiale, ce noyau actif, attractif, organisateur…. Ainsi tendrait à se reconstituer le Koinon du règne humain, conscience de cette grandeur dans cette unité qui est déjà exprimée de Virgile à Mistral avec une force fière, modérée et douce; les plus amples généralités de l’esprit y sont vivifiées par la généralité de l’âme, tant pour servir l’ensemble que pour l’utiliser sans en exclure personne ni rien… »

Contre le raz de marée égalitaire et totalitaire – par Gustave Thibon

Contre le raz de marée égalitaire et totalitaire – par Gustave Thibon

Grands textes

Discours prononcé par Gustave Thibon, lors du deuxième Rassemblement Royaliste de Montmajour, en 1970.

Mesdames, messieurs et, pour beaucoup d’entre vous, mes chers amis,

C’est avec une joie vraie que je me trouve aujourd’hui devant vous et je ne vous dirai que quelques mots. Je n’ai ni le temps, ni le goût de vous faire un cours de philosophie politique. Cette philosophie vous la connaissez, elle est dans les œuvres de Maurras, vous pouvez vous y reporter tous les jours.
L’heure aujourd’hui me semble être à la rencontre, à la fraternité, à la fraternité au sens des hommes qui ont vraiment un père et une patrie et non à la manière de 1789, n’est ce pas ! Donc à la fraternité, peut-être plus qu’à l’étude.
Vous êtes nombreux et je me réjouis de vous voir nombreux, mais je dois avouer que le nombre en tant que tel n’a jamais représenté pour moi une valeur. Autrement dit, je ne vous considère pas comme une foule mais comme une assemblée, comme une communauté d’êtres divers; divers par leurs  âmes et leurs fonctions, mais unis, unis mais non nivelés, unis par l’amour et pour la défense des mêmes réalités. Car enfin si nombreux que vous soyez, vous n’êtes pas ici pour faire nombre, vous représentez  une synthèse, vous ne représentez pas seulement une addition. Car, voyez vous, ce que je hais précisément dans la démocratie, ce qui dés l’aurore de ma pensée m’a incliné vers la solution monarchique et vers les traditions qu’elle incarne et qu’elle couronne, eh bien ! c’est que la démocratie c’est le règne de la quantité sous toutes ses formes : La quantité brutale sous la forme du nombre, sous la forme de la masse, sous la forme de la pesanteur, c’est à dire le règne de tout ce qu’il y a d’anonyme, de matériel, de mécanique dans l’homme et dans le peuple. Autrement dit, la fatalité de la démocratie c’est de cultiver et de dilater jusqu’à l’éclatement le coté quantitatif du réel. Par le suffrage universel d’abord – Je n’ai pas à insister sur la loi du nombre; la loi du nombre où le vrai, l’utile, le bien sont livrés aux caprices d’une foule où l’individu manié par des propagandes est appelé à décider non ce qui le concerne et directement là où il a compétence, mais sur des programmes abstraits, lointains, qui par le fait même qu’ils s’adressent à tout le monde ne concernent plus personne. Ce qui, d’ailleurs, vous le savez comme moi et Maurras a passé sa vie à le démontrer, par la centralisation qui en résulte, étouffe toutes les libertés personnelles et locales au nom d’une liberté abstraite et inexistante. Comme je ne veux pas citer seulement Maurras, on peut évoquer ici, Valery qui, parlant quelque part de la démocratie, dit qu’elle est l’art à la fois d’empêcher les hommes de s’occuper de ce qui les regarde et de les faire décider sur ce à quoi ils n’entendent rien.

Vous parlez de la centralisation. Eh bien ! Là aussi c’est le règne de la quantité sous l’aspect de l’uniformité, c’est à dire c’est l’écrasement de toutes les communautés naturelles : les familles, les métiers, les communes, les provinces. C’est le laminoir administratif qui efface toutes les différences vivantes, qui transforme l’organique en mécanique, qui réduit la physique sociale, la physique sociale au sens profond que Maurras donnait à ce mot qu’il empruntait à Aristote, c’est à dire  qui réduit la physique sociale  à la physique au sens moderne du mot, c’est à dire à la science des corps inanimés. Car c’est à cela qu’on nous réduit. Rien d’étonnant par ailleurs à ce que cet ordre factice qui ne repose pas sur la diversité, sur l’harmonie, soit si étonnamment fragile.
Car ce n’est pas un ordre en réalité, l’ordre démocratique, c’est du chaos en suspension, c’est du chaos figé, toujours prêt à se changer en chaos explosif, en chaos éruptif. C’est ce que nous voyons d’ailleurs. Nous en savons quelque chose depuis bientôt 200 ans ; car enfin je perds la mémoire du nombre de régimes que nous avons expérimentés, ils sont 13, 17 ou 18 que voulez-vous? On ne comptera plus ! On sera un peu  comme ces braves romaines débauchées qui, paraît-il, comptaient le nombre de consulats par le nombre de leurs maris. Mais enfin la république en a eu beaucoup de maris.
Eh bien! Il trop clair que cela appelle la subversion, l’uniformité, la pagaille, dans une chaîne sans fin, et ces révoltes, ces révolutions, mêmes si elles naissent d’un instinct d’insatisfaction profond, d’un pressentiment des vraies réalités, dans leur expression elles sont toutes aussi artificielles, abstraites, irréelles que le faux ordre qui leur a donné naissance et qu’elles veulent détruire.
En réalité dans ces fausses révolutions on se bat pour des fantômes, sous le fouet de propagandes où la paille des mots remplace le grain des choses.
La plus parfaite de ces images, de la démocratie tranquille et de la démocratie agitée, ces deux formes qui alternent continuellement et qui sont deux formes de paralysie, il faut bien le dire, la paralysie inerte et la paralysie agitante, la dernière étant la maladie de Parkinson si j’ai bonne mémoire, la meilleure image qui peut nous venir à l’esprit c’est celle du désert. Tantôt calme, il donne l’impression de l’unité et dès que le vent s’élève, les grains de sable, précisément parce que rien ne les rattachent et ne les retient, se soulèvent révolutionnairement au grès des souffles extérieurs. On parle beaucoup de mouvements de masses, eh bien c’est un peu massif le mot, il n’y a pas de plus grandiose mouvement de masse qu’une tempête de sable dans le désert. Il n’y a pas non plus grand-chose qui soit plus dépourvu d’âme et de réalité. Eh bien ! C’est précisément la masse que nous refusons !

 « …dès que le vent s’élève, les grains de sable, précisément parce que rien ne les rattachent et ne les retient, se soulèvent révolutionnairement au grès des souffles extérieurs…. » Tout le contraire de nos enracinements dans une Histoire, une Culture, une Spiritualité venues du fond des Âges !…

A l’heure où tant d’intellectuels de gauche ou même de révérends pères nous invitent à massifier notre conscience, moi je trouve que la leur est déjà assez massive comme cela, n’est ce pas ? Eh bien ma foi de toutes nos forces nous disons non ! Et c’est le sens de notre combat. Nous voulons au contraire démassifier le plus possible, autrement dit aérer, ventiler la société. Refaire un ordre appuyé sur la diversité, la hiérarchie, où chaque individu, chaque groupe, chaque province, respire librement, où l’unité est faite du respect, de l’intégration de toutes les différences.
On vous l’a déjà dit, il faut y revenir toujours, c’est le sens du maurrassisme et le centre de la vérité politique. La seule qui a existé et qui a donné des fruits. Contre ce ras de marais égalitaire et totalitaire, nous voulons avant tout sauver notre qualité d’homme. Tout ce qui nous fait uniques et irremplaçables à tous les niveaux, depuis l’individu jusqu’à la nation en passant par tous les intermédiaires et en les respectant. Nous refusons l’érosion et le déracinement. Tout ce qui tend à nous transformer en grains de sable dans le désert.
Nous vous convions à la lutte de la qualité contre la quantité, c’est à dire de la vie contre la mort.
Il y a une ville dans le Languedoc où la rue qui conduit au cimetière s’appelle la rue de l’égalité. Cette égalité nous l’acceptons bien entendu, mais nous l’acceptons dans la mort et non dans la vie. Nous ne tenons pas du tout à transformer la cité humaine en cimetière anticipé, et l’idéal démocratique nous y amène.
Ici comment conclure sans citer les vers admirables de Mistral qui vivait à quelques lieues d’ici et qui nous convie à ne jamais accepter l’uniformité, la réduction quantitative. Ces vers que je vous dirai d’abord en français ensuite en provençal :

 » Il est beau de lutter courageusement
Comme Majorque en fleurs, contre le battement
De la mer envieuse
Et ne jamais subir l’uniforme niveau.

 » Es béu de lucha couraouiso
Como Majorque en flour, contro lou picadi
De la mar enviouso
E de jamai subi l’uniforme nivéu.

Henri Vaugeois, Père de l’Action Française

Henri Vaugeois, Père de l’Action Française

Dès 1899-1900, le pouvoir de séduction idéologique exercé par le génie de Maurras paraît irrésistible. L’expérience boulangiste conjuguée à l’Affaire Dreyfus qui n’en finit pas incitent les patriotes sincères à chercher la solution nationaliste apte à les faire sortir de cette brume épaisse qui les empêche de voir où ils vont réellement. La belle littérature, la fougue, l’héroïsme, le panache, l’honneur, voilà des éléments formels qui étaient, enfin, considérés comme tels à l’aube du vingtième siècle en France. Les patriotes ont désigné l’ennemi, ont analysé l’écosystème dans lequel il prolifère et ont compris (pour une large fraction d’entre eux) que le problème était global et que seule une solution globale était en mesure de soigner le pays, de le sauver de la mort. On comprend à cette aune l’importance de la théorie du nationalisme intégral et en premier lieu de sa dénomination qui en dit long sur cete volonté de résoudre en profondeur et à tous les niveaux l’inadmissible crise de régime qui compromet l’avenir de la nation millénaire. Et les patriotes conséquents le comprennent de plus en plus et de mieux en mieux (le paysage devient limpide), la crise du régime est incessante parce que le régime lui-même est inapproprié, impropre, est impossible ! La volonté de faire le bien sous un tel régime est stérile. Il ne suffit plus d’être patriote en 1900, il faut s’opposer à angle droit à la démocratie, à la république. L’entreprise de Déroulède ne pouvait donc plus être spontanément appuyés par tous les patriotes comme si le remède politique allait sortir par magie de cette agitation populiste, nonobstant sympathique à leurs yeux.

Henri Vaugeois pré-maurrassien ou premier maurrassien ?

On doit à Henri Vaugeois la création de l’Action Française qui se présente à ses débuts comme une sorte de rassemblement d’hommes nationalistes anti-dreyfusards aux tendances antidémocratiques non théorisées. Mais il faut insister sur le fait que Vaugeois s’était éloigné de La Ligue de la Patrie française au nom d’un désaccord idéologique fondamental et non parce qu’on ne lui aurait pas donné les responsabilités qu’il espérait obtenir dans l’organisation cornaquée par l’agrégé Gabriel Syveton (Vaugeois aurait échoué à de multiples reprises à cet examen ce qui expliquerait selon l’historien du CNRS Laurent Joly une jalousie maladive chez lui et ses choix politiques vengeurs, calculés et fruits de ses ressentiments…). Le premier août 1900, dans un article de la Revue grise qui fera date, le professeur Vaugeois, dresse une critique politique du combat de Déroulède et de sa sclérose dogmatique. « On s’explique fort bien, écrit-il, que l’espoir soit venu à beaucoup de nos amis de voir Paul Déroulède sauver, en l’incarnant, l’idée d’une république qui serait française au lieu d’être cosmopolite ». Mais, ajoute-t-il d’emblée, « nous ne partageons pas cet espoir ; nous le respectons. » Encore faut-il ajouter qu’il le respecte parce qu’il est a priori sincère, absolument désintéressé, qu’il ne serait que le fruit d’un amour patriotique. Mais, en vérité, un homme intelligent ne peut justement pardonner à un homme fidèle à sa patrie de s’empêtrer ainsi dans l’erreur, dans l’erreur française pour parler comme le Marquis de Roux. Diplomate, en 1900, séducteur, militant de la cause maurrassienne avant les autres (et sur ce point nous sommes d’accord avec Laurent Joly : il semble en effet que Vaugeois a volontairement retardé l’annonce de sa conversion au monarchisme à des fins didactiques, ses différents articles des années 1898-1900 montrant une volonté toute rationnelle de témoigner en faveur des principes antilibéraux, antidémocratiques et catholiques loin de toute charge affective à l’endroit de la royauté), Henri Vaugeois prend garde de ne point heurter le public qu’il convoite. Même s’il est sûr que sa conversion est récente (il fut membre de l’Union pour l’action morale qui défendait Dreyfus!), il est légitime de penser qu’il fut convaincu par le maître de Martigues plusieurs mois avant de se déclarer officiellement monarchiste. L’on peut penser que sa première lecture de l‘Enquête sur la Monarchie (terminée en 1900) fut persuasive et décisive quant à sa rupture avec le spinozisme et le kantisme.

Les lois du patriotisme ou l’exigence maurrassienne

L’influence maurrassienne est perceptible dans les premiers articles du fondateur de l’AF. Des textes certes radicaux, rudement antisémites, violents, mais aussi et surtout empreints de rationalité, en tout cas construits autour d’une démonstration. Pour Maurras, en effet, un nationaliste républicain, fut-il le mieux intentionné, ne peut éviter de « manquer aux engagements pris envers l’idée de patrie », car la France n’est jamais pour lui que « la France mais… ». Finalement, un tel Patriote n’est peut-être pas digne d’en porter le nom. A moins qu’il ne soit profondément idiot, car l’homme pusillanime qui se détourne de la vérité politique en craignant qu’elle ne soit pas conforme à la mode ou à la religion démocratique qui a pourri la raison des Français n’est pas digne d’être suivi. Si l’erreur est humaine, il est cependant criminel de s’y accrocher et plus encore de mystifier les gens du peuple sans grande instruction qui ont souvent une confiance aveugle en ce Patriote élu ou candidat. Des étapes politiques ont été gravies, il faut respecter cette expérience et en tirer des leçons. Au lendemain du décès brutal de Vaugeois en 1916, Maurras, bouleversé, mit sa plume au service de la mémoire du grand homme. D’autant plus grand qu’il savait écouter sa raison pour servir sa passion (elle-même raisonnable), la Nation (le N majuscule était utilisé par Vaugeois).
« La Ligue de la Patrie française ? Oui, certainement, il la fondait ; avec Lemaitre, avec Léon de Montesquiou, avec Amouretti, avec Syveton, avec Barrès, avec Dausset, avec Jacques Bainville, avec moi. Mais ce n’était pas ça. Les partis et leurs idées électorales bourdonnaient déjà dans les comités et son instinct le plus profond, le plus personnel l’avertissait de l’inertie toute matérielle propre à cette politique démocratique. Il voulait une action politique reconnaissable à deux caractères : 1° une haute liberté de l’esprit ; 2° la foi française. Il voulait faire quelque chose d’intelligent et de national, d’absolument intelligent, d’essentiellement national. Mais quoi ? Et comment ? » Vaugeois n’a pas abandonné le chantier intellectuel qu’il avait commencé pour se vautrer dans un imaginaire patriotard d’images d’Epinal. Malgré les difficultés, malgré les lourds préjugés qui hypothéquaient la démarche scientifique en politique, il a été au bout du raisonnement, il a accepté le théorème maurrassien non par confort intellectuel mais parce qu’il était persuadé de sa véracité. Et pourtant rien n’est plus faux que la critique de Maurice Barrès qu’il adressa à Vaugeois et à Maurras pour justifier son immobilisme politique puis son inéluctable glissement vers le centre mou ; idée selon laquelle les deux hommes ne se nourriraient que d’abstractions, d’idées, certes vraies sur le papier comme les mathématiques sur un tableau noir, mais inadaptées au monde de leur temps. La critique est absurde et Henri Vaugeois sut la renverser sans attendre. Les idées peuvent bien décrire la réalité ou les conditions du « mieux », les idées sont nécessaires, elles sont indispensables au Politique s’il ne veut pas se perdre en même temps que la nation qu’il dirige.

Les idées contre les mots !

Le problème, ce ne sont donc pas les idées, mais les idées fausses, et pire encore les mots seuls. Les mots qui ne recouvrent rien, les mots qui postulent l’impossible ou l’inexistant, les mots qui fabriquent (pour parler comme Maurras) les nuées et les coquecigrues. Le langage peut être un poison non les idées vraies qui constituent au contraire leurs antidotes. Vaugeois réplique le 15 octobre 1900 dans le fameux bimensuel : « N’oublions pas que, légalement, c’est, sinon par les mots, du moins au nom des mots que la république démocratique est gouvernée, de même que c’est par les mots qu’elle a été constituée, par ces mots généraux que des niais veulent bien qualifier idées. La seule Majesté que nos révolutions aient laissé subsister est celle du Verbe, et les éléments derniers dont se compose ce monstre où nous cherchons en vain à reconnaître le type idéal de la société française, ce sont les lettres de l’alphabet, rien de plus. » Contre le fanatisme des mots qui sert avant tout les intérêts des étrangers organisés en oligarchie dans les coulisses, les idées qui éclairent, les idées qui éveillent, les idées qui construisent, enfin les idées qui sanctuarisent la déesse (encore un terme emprunté à Maurras qui parlait bel et bien de déesse et non de Dieu) nation. Au cours d’une conférence (qui a marqué l’histoire de l’AF) faite à Paris le 16 février 1900, Vaugeois a mis en garde les patriotes sincères contre les bons sentiments, les griseries patriotiques dépourvues d’un axe, l’amour sans colonne vertébrale. Rien n’est plus éphémère que cette exaltation, fruit de la colère ou d’une montée d’hormones qui s’évaporent dans les airs comme la fumée. Vaugeois répète souvent, comme Maurras du reste, cet axiome nationaliste qui expose les principes au-dessus de tout. L’on voit encore, à travers ce discours, cette volonté de trouver les ressources qui permettraient de rendre pérenne cette France poignarde née des scandales, de l’humiliation de 70 et de l’Affaire. « Le nationalisme, je le sais bien, n’a pu et dû être d’abord qu’instinctif : ç’a été une protestation, une colère, un mépris légitime. Vous vous rappelez de quels griefs il est né, ce mépris, et à qui surtout il s’adresse. (…) Mais une protestation, si vive qu’elle soit, fût-ce celle de l’honneur national blessé, et réveillé par la blessure même ; une passion, si ardente qu’elle paraisse, fût-ce l’amour de la patrie et le désir de la voir glorieuse ; une flamme, comme celle de l’enthousiasme qui court sur un peuple aux heures où ce peuple se sent vivre, c’est chose courte, trompeuse, et qui ne laisse après elle que froideur et que cendres stériles, quand on ne l’a point nourrie de réalités observées, de principes déduits, de raisons, enfin. Léonard de Vinci pensait que l’intelligence augmente l’amour, c’est-à-dire que plus on voit, plus on pénètre, plus on connaît ce que l’on aime, et plus on l’aime. Essayons donc de bien voir cette France d’aujourd’hui, cette France « nationaliste », qui se lève toute saisie, toute tremblante, à l’idée de sa propre essence, méconnue et menacée. Il faut que nous sachions ce qu’elle est, en fait, et puis ce qu’elle veut, ou mieux : ce que nous sommes, nous-mêmes, pour que notre pays survive. » Vaugeois voit très bien où vont se déverser la colère, la révolte et l’abnégation des patriotes chauffés à blanc : dans l’urne !

Présence de Vaugeois

Vaugeois qui tient alors un discours devant Maurice Barrès (invité d’honneur de la conférence du 16 février, un Maurice Barrès qui fut député de Nancy du 12 novembre 1889 au 14 octobre 1893), ne peut critiquer sans prendre de pincettes le parlementarisme, et précisément la fonction de député. C’est une gageure pour Vaugeois qu’il relève cependant avec brio. Assurément, dit-il, existe-t-il des députés très patriotes, des députés honnêtes et au grand cœur, des hommes résolus à défendre leurs idées. Certains auraient même fière allure. Mais Vaugeois ne peut éluder les raisons pour lesquelles ce système est vicieux. Il n’en a pas le droit, il n’en a plus le droit, il est devenu un passeur de vérité. Il a été précautionneux mais il dit, à la fin, ce qu’il pense, sans circonvolution : le député défend sa position, ses avantages, commence-t-il. Au lieu de détruire le régime dit le député patriote lambda, « pourquoi n’élirions-nous pas des députés honnêtes et sensés, qui pratiqueraient sincèrement, au lieu de le supprimer, ce régime de la libre discussion, qui donne tant de précieuses garanties aux droits des citoyens, et qui offre tant de ressources à leur bonne volonté, à leur patriotisme, à leur dévouement au salut commun ? » Mais ce qui sort d’une assemblée délibérante, ce n’est pas une pensée plus saine, répond Vaugeois, ce n’est même pas une formule précise, mais une bouillie dangereuse. « Ce qui sort, c’est un bruissement, le plus confus, le plus dénué de sens, le plus matériel qu’il nous soit donné d’entendre en ce monde. Mieux vaudrait, poursuit un Vaugeois survolté, pour une nation fière, demander le secret de sa destinée aux feuilles de la forêt, aux vagues de la mer, qu’à cet innommable rumeur de sottises, de vanités, d’ignominies entre-croisées, qui s’élève d’un troupeau de « représentants », même et surtout lorsqu’ils sont d’accord ! » Le professeur de philosophie se ressaisit : « Si vous étiez tentés de me trouver trop pessimiste, et de m’accuser de malveillance à l’égard des parlementaires, je vous prierais de réfléchir que c’est à l’institution même et au principe sur lequel elle repose, que s’adresse ma critique, nullement aux individus, souvent remarquables, qui essaient de tirer parti de cette institution dans nos assemblées actuelles ».

Les hommes en foule, les hommes en tas, les hommes pourris

Mais c’est peine perdue. Ils peuvent bien y prodiguer des trésors d’intelligence et d’honnêteté, ils se heurteront toujours à une difficulté insurmontable, à la nature même des choses qui « veut que les hommes, mis en tas, se pourrissent comme les fruits, et qu’une Chambre des députés s’emplisse nécessairement des miasmes de la bêtise et de la méchanceté humaines. » Avec cette critique du parlementarisme, c’est toute la démocratie d’une manière générale qui est visée par Vaugeois. Néanmoins, si le mal est initialement présent dans les institutions républicaines, si le régime est vicié à la base, la France, en 1900, a franchi une nouvelle étape, un nouveau pallier dans sa décomposition morale qui rend plus impérieux encore l’entreprise de restauration nationale qu’il appelle de ses vœux. Pour Vaugeois, comme pour Drumont, plus que pour Maurras qui voit davantage dans l’évènement un effet terrible de la république en marche, l’affaire Dreyfus a provoqué une véritable révolution individualiste. La révolution dreyfusienne, comme on l’appelle déjà, aurait donné naissance à une nouvelle conscience collective en France. Il s’agit d’une révolution d’origine médiatique, une révolution orchestrée par les nouveaux faiseurs d’opinion qui ont fabriqué un électorat à leur mesure, un électorat abruti d’individualisme, de philosémitisme, au mieux qui restera bloqué au stade premier du péguyisme. « L’affaire Dreyfus l’a révélé ou n’a servi à rien : nous sommes une société où l’opinion, qui est faite par la presse, qui est faite par l’argent, suscite et précède les actes du pouvoir, alors qu’elle ne devrait, tout au moins, que les juger et, par conséquent, les suivre. » Indécis, trompés, l’électeur est neutralisé. Aussi n’est-ce pas seulement le parlementarisme bavard et emberlificoteur qui est une pierre d’achoppement au redressement de la nation, c’est bien la démocratie et l’électoralisme qui dupe, toujours, le citoyen obnubilé par la croyance qu’il détient la capacité de choisir ce qui est bon et de contribuer de la sorte au bien public. La république est dirigée par une oligarchie qui se sert des élections pour tromper les masses et elle s’en sert uniquement à cet effet. Son objectif est double : sucer les richesses du pays, exploiter le travail des individus inoffensifs car ignorants quant à la réalité des forces qui contrôlent la France, et dissoudre tous les principes et toutes les conditions d’une possible résurrection française. Plus le temps passe, plus la renaissance semble compromise. Il faut le dire aujourd’hui, plus fort, et le répéter davantage qu’en 1900 : la démocratie pourrit les âmes.

C’est ce constat sans appel qui permet à Vaugeois de condamner toutes les formes de démocratie, y compris celle défendue par l’illustre Déroulède, la fameuse république plébiscitaire. « Je vous avouerai tout de suite que cette solution ne me satisfait guère. » Après avoir mis en avant les avantages de cette formule qui permet le groupement des nationalistes dans certaines conditions, Vaugeois montre qu’elle est une machine à décevoir. « Je prétends que l’objet des revendications nationalistes, si populaires, n’est point tout à fait celui qu’on est tenté de leur prêter : je crois que ce que veut le « peuple », ce n’est rien moins que la démocratie. Le peuple français ne peut plus être séduit désormais, ni soulevé ainsi, par l’espoir de se gouverner lui-même  (…) Le peuple n’est pas, quoi qu’on en dise, travaillé par un besoin de liberté, mais par une inquiétude sur sa sécurité. » Mais, plus que tout, c’est cette horrible façon avec laquelle la démocratie plonge les citoyens dans une brume anesthésiante les empêchant de se relever scrutin après scrutin qui est soulignée par Vaugeois. C’est que le peuple a la fibre épaisse mais est capable de s’émouvoir pour des fadaises et de tomber dans tous les panneaux dressés par le pouvoir. L’émotion est éphémère.

 L’antisémitisme, qui avait permis l’union de nombreux patriotes, notamment à Paris, qui avait connu de nouveaux succès au début de l’affaire Dreyfus, s’étiole au sein des masses avec les charges successives du camp dreyfusard qui possède 90% de la presse. Ce qui initialement illustrait la question juive devint par la grâce d’une propagande proprement phénoménale l’illustration d’un phénomène inverse : la prétendue persécution de la communauté juive par tous ces chauvins enracinés et antilibéraux, obtus et anti-individualistes selon, bien sûr, la doxa qui est née de la révolution dreyfusienne. L’émotion suscitée par l’épouvantable trahison du capitaine israélite ne dura « démocratiquement » qu’un temps. En revanche, l’oligarchie en place poursuivit ses campagnes anticléricales, obstinément, et ses campagnes antipatriotiques, sauf bien entendu, plus tard, lorsque le petit François et le père Martin seront conviés à aller faire la guerre contre le boche pour les intérêts de celle-là.

 

Jean CHARLEUX

 

Amis ou ennemis ? par Charles Maurras

Amis ou ennemis ? par Charles Maurras

Grands textes

Texte paru pour la première fois le 23 septembre 1901 dans la Gazette de France, puis repris en 1937 dans Mes idées politiques et dans les Œuvres capitales.  

 

Amis ou ennemis?
Charles Maurras, 1901

Les philosophes traditionnels refusent constamment de parler des hommes autrement que réunis en société.

Il n’y a pas de solitaire. Un Robinson lui-même était poursuivi et soutenu dans son île par les résultats innombrables du travail immémorial de l’humanité. L’ermite en son désert, le stylite sur sa colonne ont beau s’isoler et se retrancher, ils bénéficient l’un et l’autre des richesses spirituelles accumulées par leurs prédécesseurs ; si réduit que soit leur aliment ou leur vêtement, c’est encore à l’activité des hommes qu’ils le doivent. Absolument seuls, ils mourraient sans laisser de trace. Ainsi l’exige une loi profonde, qui, si elle est encore assez mal connue et formulée, s’impose à notre espèce d’une façon aussi rigoureuse que la chute aux corps pesants quand ils perdent leur point d’appui, ou que l’ébullition à l’eau quand on l’échauffe de cent degrés. 
L’homme est un animal politique (c’est-à-dire, dans le mauvais langage moderne, un animal social), observait Aristote au quatrième siècle d’avant notre ère. L’homme est un animal qui forme des sociétés ou, comme il disait, des cités, et les cités qu’il forme sont établies sur l’amitié. Aristote croyait en effet que l’homme, d’une façon générale et quand toutes choses sont égales d’ailleurs, a toujours retiré un plaisir naturel de la vue et du commerce de son semblable. Tous les instincts de sympathie et de fréquentation, le goût du foyer et de la place publique, le langage, les raffinements séculaires de la conversation devaient sembler inexplicables si l’on n’admettait au point de départ l’amitié naturelle de l’homme pour l’homme.

  — Voilà, devait se dire ce grand observateur de la nature entière, voilà des hommes qui mangent et qui boivent ensemble. Ils se sont recherchés, invités pour manger et boire, et il est manifeste que le plaisir de la compagnie décuple la joie de chacun. Cet enfant-ci s’amuse, mais il ne joue vraiment que si on lui permet des compagnons de jeux. Il faut une grande passion comme l’avarice ou l’amour pour arracher de l’homme le goût de la société. Encore son visage porte-t-il la trace des privations et des combats qu’il s’est infligés de la sorte. Les routes sont devenues sûres ; cependant les charretiers s’attendent les uns les autres pour cheminer de concert, et ce plaisir de tromper ensemble l’ennui est si vif que l’un en néglige le souci de son attelage, l’autre l’heure de son marché. La dernière activité des vieillards dont l’âge est révolu est d’aller s’asseoir en troupe au soleil pour se redire chaque jour les mêmes paroles oiseuses. Tels sont les hommes dans toutes les conditions. Mais que dire des femmes ? Leur exemple est cependant le plus merveilleux car toutes se détestent et passent leur vie entière à se rechercher. Ainsi le goût de vivre ensemble est chez elles plus fort que cet esprit de rivalité qui naît de l’amour.
Les pessimistes de tous les temps ont souvent contesté à Aristote son principe. Mais tout ce qu’ils ont dit et pensé a été résumé, vingt siècles après Aristote, par l’ami et le maître de Charles II Stuart, l’auteur de Léviathan, le théoricien de la Monarchie absolue, cet illustre Hobbes auquel M. Jules Lemaître aime trop à faire remonter les idées de M. Paul Bourget et les miennes sur le caractère et l’essence de la royauté. 
Hobbes a devancé les modernes théoriciens de la concurrence vitale et de la prédominance du plus fort. Il a posé en principe que l’homme naît ennemi de l’homme, et cette inimitié est résumée par lui dans l’inoubliable formule : l’homme est à l’homme comme un loup. L’histoire universelle, l’observation contemporaine fournissent un si grand nombre de vérifications apparentes de ce principe qu’il est presque inutile de les montrer.
Mais, dit quelqu’un, Hobbes est un pessimiste bien modéré ! Il n’a point l’air de se douter qu’il charge d’une calomnie affreuse l’espèce des loups lorsqu’il ose la comparer à l’espèce des hommes. Ignore-t-il donc que les loups, comme dit le proverbe, ne se mangent jamais entre eux ? Et l’homme ne fait que cela. 
L’homme mange l’homme sans cesse. Il ne mange que de l’homme. L’anthropophagie apparaît aux esprits superficiels un caractère particulier à quelques peuplades, aussi lointaines que sauvages, et qui décroît de jour en jour. Quel aveuglement ! L’anthropophagie ne décroît ni ne disparaît, mais se transforme.
Nous ne mangeons plus de la chair humaine, nous mangeons du travail humain. À la réserve de l’air que nous respirons, y a-t-il un seul élément que nous empruntions à la nature et qui n’ait été arrosé au préalable de sueur humaine et de pleurs humains ? C’est seulement à la campagne que l’on peut s’approcher d’un ruisseau naturel ou d’une source naturelle et boire l’eau du ciel telle que notre terre l’a distillée dans ses antres et ses rochers. Le plus sobre des citadins, celui qui ne boit que de l’eau, commence à exiger d’une eau particulière, mise en bouteille, cachetée, transportée et ainsi témoignant du même effort humain que le plus précieux élixir. L’eau potable des villes y est d’ailleurs conduite à grands frais de captation et de canalisation. Retournez aux champs, cueillez-y une grappe ou un fruit ; non seulement l’arbre ou la souche a exigé de longues cultures, mais sa tige n’est point à l’état naturel, elle a été greffée, une longue suite de greffages indéfinis ont encore transformé, souvent amélioré, le bourgeon greffeur. La semence elle-même, par les sélections dont elle fut l’objet, porte dans son mystère un capital d’effort humain. En mordant la pulpe du fruit, vous mordez une fois encore au travail de l’homme. 
Je n’ai pas à énumérer toutes les races d’animaux qui ont été apprivoisées, domestiquées, humanisées, pour fournir à la nourriture ou au vêtement des humains. Observez cependant que ces ressources qui ne sont pas naturelles doivent recevoir un second genre d’apprêt, un nouveau degré d’humanisation (pardon du barbarisme) pour obtenir l’honneur de nous être ingérées. Il ne suffit pas de tondre la laine des brebis, il faut que cette laine soit tissée de la main diligente de la ménagère ou de la servante. Il ne suffit pas d’abattre la viande, ou de la découper ; c’est une nécessité universelle de la soumettre au feu avant de la dévorer : travail humain, travail humain. On retrouve partout cet intermédiaire entre la nature et nos corps.
Non, les loups ne se mangent pas de cette manière ! Et c’est parce que le loup ne mange pas le travail du loup qu’il est si rarement conduit à faire au loup cette guerre qui est de nécessité chez les hommes. Le loup trouve dans la nature environnante ce que l’homme est forcé de demander à l’homme. La nature est immense, ses ressources sont infinies ; le loup peut l’appeler sa mère et sa bonne nourrice. Mais les produits manufacturés, les produits humanisés, ceux que l’homme appelle ses biens, sont en nombre relativement très petit ; de là, entre hommes, une rivalité, une concurrence fatale. Le festin est étroit ; tout convive nouveau sera regardé de travers, comme il verra d’un mauvais œil les personnes déjà assises.
Mais l’homme qui survient n’apparaît pas à l’homme qui possède déjà comme un simple consommateur dont l’appétit est redoutable ; c’est aussi un être de proie, un conquérant éventuel. Produire, fabriquer soi-même est sans doute un moyen de vivre, mais il est un autre moyen, c’est ravir les produits de la fabrication, soit par ruse, soit par violence. L’homme y a souvent intérêt, en voici un grand témoignage : la plupart de ceux qui ne sont ni voleurs ni brigands passent leur vie à craindre d’être brigandés ou volés. Preuve assurée que leur réflexion personnelle, leur expérience, la tradition et la mémoire héréditaire s’accordent à marquer l’énergie toujours subsistante des instincts de rapine et de fraude. Nous avons le génie de la conquête dans le sang.  
L’homme ne peut voir l’homme sans l’imaginer aussitôt comme conquérant ou conquis, comme exploiteur ou exploité, comme victorieux ou vaincu, et, enfin, pour tout dire d’un mot, comme ennemi. Aristote a beau dire que l’homme est social ; il ne serait pas social s’il n’était industrieux, et les fruits de son industrie lui sont si nécessaires ou si beaux qu’il ne peut les montrer sans être maintes fois obligé de courir aux armes. La défense de ces biens ou leur pillerie, c’est toute l’histoire du monde.
Il y a une grande part de vérité dans le discours des pessimistes qui enchérissent de la sorte sur Hobbes et sur les siens. Je voudrais qu’on se résignât à admettre comme certain tout ce qu’ils disent et qu’on ne craignît point d’enseigner qu’en effet l’homme pour l’homme est plus qu’un loup ; mais à la condition de corriger l’aphorisme en y ajoutant cet aphorisme nouveau, et de vérité tout aussi rigoureuse, que pour l’homme, l’homme est un dieu.
Oui, l’industrie explique la concurrence et la rivalité féroces développées entre les hommes. Mais l’industrie explique également leurs concordances et leurs amitiés. Lorsque Robinson découvrit, pour la première fois, la trace d’un pied nu, imprimée sur le sable, il eut un sentiment d’effroi, en se disant selon la manière de Hobbes : « Voilà celui qui mangera tout mon bien, et qui me mangera… » Quand il eut découvert le faible Vendredi, pauvre sauvage inoffensif, il se dit : « Voilà mon collaborateur, mon client et mon protégé. Je n’ai rien à craindre de lui. Il peut tout attendre de moi. Je l’utiliserai… » Et Vendredi devient utile à Robinson, qui le plie aux emplois et aux travaux les plus variés. En peu de temps, le nouvel habitant de l’île rend des services infiniment supérieurs à tous les frais matériels de son entretien. La richesse de l’ancien solitaire se multiplie par la coopération, et lui-même est sauvé des deux suggestions du désert, la frénésie mystique ou l’abrutissement. L’un par l’autre, ils s’élèvent donc et, si l’on peut ainsi dire, se civilisent.
Le cas de Robinson est trop particulier, trop privilégié, pour qu’on en fasse jamais le point de départ d’une théorie de la société. La grande faute des systèmes parus au dix-huitième siècle a été de raisonner sur des cas pareils. Nous savons que, pour nous rendre compte du mécanisme social, il le faut observer dans son élément primitif et qui a toujours été la famille. Mais c’est l’industrie, la nécessité de l’industrie qui a fixé la famille et qui l’a rendue permanente. En recevant les fils et les filles que lui donnait sa femme, l’homme sentait jouer en lui les mêmes instincts observés tout à l’heure dans le cœur de Robinson : « Voilà des collaborateurs, des clients et des protégés. Je n’ai rien à craindre d’eux. Ils peuvent tout attendre de moi. Et le bienfait me fera du bien à moi-même. » Au fur et à mesure que croissait sa famille, le père observait que sa puissance augmentait aussi, et sa force, et tous ses moyens de transformer autour de lui la riche, sauvage et redoutable Nature ou de défendre ses produits contre d’autres hommes.
Observez, je vous prie, que c’est entre des êtres de condition inégale que paraît toujours se constituer la société primitive. Rousseau croyait que cette inégalité résultait des civilisations. C’est tout le contraire ! La société, la civilisation est née de l’inégalité. Aucune civilisation, aucune société ne serait sortie d’êtres égaux entre eux. Des égaux véritables placés dans des conditions égales ou même simplement analogues se seraient presque fatalement entre-tués. Mais qu’un homme donne la vie, ou la sécurité, ou la santé à un autre homme, voilà des relations sociales possibles, le premier utilisant et, pourquoi ne pas dire « exploitant » un capital qu’il a créé, sauvé ou reconstitué, le second entraîné par l’intérêt bien entendu, par l’amour filial, par la reconnaissance à trouver cette exploitation agréable, ou utile, ou tolérable. 
L’instinct de protection ou instinct paternel causa d’autres effets. Le chef de famille n’eut pas seulement des enfants engendrés de sa vie. Des fugitifs, des suppliants accoururent à lui, qui, dans un état de faiblesse, de dénuement, et d’impuissance, venaient offrir leurs bras ou même leur personne entière en échange d’une protection sans laquelle ils étaient condamnés à mort. Par des adoptions de ce genre, la famille devait s’accroître. La guerre, qu’il fallut toujours mener à un moment quelconque contre des familles rivales, la guerre apporta un nouvel ordre d’accroissement. Il a toujours été exceptionnel, dans l’histoire du monde, que le groupe victorieux massacrât pour le manger, ou même pour satisfaire sa vengeance, le groupe vaincu. Les femmes de tout âge sont presque toujours réservées, les plus jeunes pour le rôle d’épouses ou de concubines, les plus âgées pour les offices domestiques sur lesquels, de tous temps, on les apprécia. Si le massacre, même celui des guerriers, est chose rare, la réduction à l’esclavage est au contraire un fait si général que Bossuet n’a pu le considérer sans respect. Quand l’on y songe, aucun fait ne peut mieux marquer le prix immense que tout homme attache à la vie et à la fonction d’un autre homme.
 — Tu m’étais un loup tout à l’heure, mais aussitôt que j’ai vaincu le loup, je le tue, car il ne peut que me porter de nouveaux préjudices. Or, toi qui es un homme et que j’ai couché et blessé sur le sol, tu m’es comme un dieu maintenant. Que me ferait ta mort ? Ta vie peut au contraire me devenir une nouvelle source de biens. Lève-toi, je te panserai. Guéris-toi, et je t’emploierai.
Moyennant quelques précautions indispensables prises contre ta force et contre les souvenirs de ta liberté, je te traiterai bien pour que tu travailles pour moi. Proche de mon foyer, participant à ma sûreté, à ma nourriture et à toutes mes autres puissances, tu vivras longtemps ; ton travail, entends-tu, ton inestimable travail entre dans ma propriété. Mais je suis bien obligé de te garantir, outre l’existence, la subsistance et tous les genres de bonheur qui seront compatibles avec le mien.
Ainsi le visage de l’esclave était ami au maître. Et, peu à peu, lorsque l’habitude s’en fut mêlée, quand l’oubli eut opéré son œuvre, quand les bons traitements quotidiens eurent fait oublier telle cruauté primitive, le visage du maître devint ami à l’esclave. Il signifia la tutelle et le gouvernement. Après quelques générations, des relations d’un genre nouveau s’établissaient ; en vertu de la réciprocité des services l’esclave se tenait pour un membre secondaire, mais nécessaire de la famille.
Tantôt par le sentiment du péril commun d’où naissaient les pactes de chefs de familles sensiblement égaux entre eux, tantôt par l’abaissement ou la sujétion des familles voisines, la famille primitive s’est étendue jusqu’à former un nouveau groupement civil, un petit état politique ; le mécanisme de sa formation est celui que nous avons déjà vu jouer. L’industrie donne la puissance, détermine la concurrence, fait naître dans le groupe le besoin d’éléments nouveaux ; d’où l’augmentation des familles et leur fédération, d’où encore les portes ouvertes, moyennant certaines conditions d’établissement, aux vagabonds et aux transfuges, et même aux ennemis vaincus. Dans chaque enceinte, le mot d’Aristote se vérifie ; c’est l’amitié qui préside à la fondation de la cité. Mais la formule de Hobbes n’est pas démentie néanmoins ; parce que l’homme est un malfaisant, parce qu’il est un loup à l’homme, l’enceinte se hérisse de murailles, de tours et d’autres ouvrages de fortifications. L’amitié s’établit comme entre les participants d’un foyer, entre les citoyens de la même cité ; aux autres, c’est l’inimitié ou tout au moins la précaution et la méfiance qui se déclarent. 
Il ne faut pas entendre par amitié l’amitié pure, ni par inimitié une inimitié absolue. Les étrangers ou, comme on les appelle dans l’antiquité grecque, les barbares, ne sont pas nécessairement des ennemis. Mais d’abord ils sont différents par les mœurs, par la langue, par le costume, par les lois. Et, de plus, leurs déplacements ont presque toujours pour objet un peu de rapine. Néanmoins, il arrive de les recevoir et de les interroger. On répond à leurs questions afin qu’ils répondent à celles qu’on leur pose. La charge de leurs chevaux ou de leurs navires est en outre un grand élément de curiosité, quelquefois de cupidité. Les relations commencent par celles qui sont les plus simples, le commerce par voie d’échange puisqu’il n’existe pas encore de monnaie. Voilà des espèces d’amitiés internationales. Mais elles sont précaires et toutes relatives, en comparaison des causes d’inimitié toujours sur le point d’éclater entre des gens si différents et mus d’intérêts si contraires !
Inversement, à l’intérieur de chaque cité, s’il est bien vrai que l’amitié née de pressants intérêts communs a fait reléguer la vraie guerre hors de l’enceinte et, pour ainsi dire, à la périphérie de ce grand corps, il n’y en a pas moins des vols et des adultères qui se commettent. Les amants rivaux se donnent des coups d’épée et les portefaix concurrents des coups de poing et des coups de couteau. Cependant une paix relative subsiste. L’on se déteste et l’on s’envie, mais pour des sujets de peu d’importance, et sur lesquels la réconciliation demeure facile ou possible.
Du reste, pour répondre au besoin général de paix et d’ordre qui est essentiel à la vie, mais que les progrès de l’industrie rendent impérieux, la cité, la grande communauté civile, déjà naturellement distinguée en familles, en corps de métier, comporte et au besoin suscite la formation de certaines communautés secondaires entre lesquelles les citoyens se distribuent selon leurs affinités et leurs goûts. Ce sont des associations religieuses, des confréries de secours mutuel, des sectes philosophiques et littéraires. Il va sans dire que les membres de chaque corps ne peuvent être en grande sympathie avec les membres du corps voisin ; la sympathie en est resserrée d’autant entre membres de même corps, et c’est un grand bienfait. Deux confréries de pénitents, l’une bleue, l’autre grise, peuvent causer dans une ville, le jour de la fête votive, deux ou trois querelles, et même, une bonne rixe ; l’amitié s’y exerce tout le long de l’année à l’intérieur de chacune pour le plus grand avantage matériel et moral des uns et des autres. Plus la guerre est vive à l’extérieur, plus à l’intérieur la camaraderie se fait étroite et généreuse. L’homme est ainsi fait, et les sociétés qui ont pu traverser les difficultés de l’histoire sont précisément celles qui, connaissant par réflexion ou pressentant d’instinct ces lois de la nature humaine, s’y sont conformées point par point. 
Une communauté subsiste tant que parmi ses membres les causes d’amitié, c’est-à-dire d’union, restent supérieures aux causes d’inimitié, c’est-à-dire de division. La police, les tribunaux sont institués pour châtier, réprimer et, s’il le faut, exclure ceux de chaque communauté qui montrent envers leurs confrères ce visage de loup qu’ils devraient réserver à l’ennemi commun. De même des honneurs anthumes ou posthumes ont servi de tout temps à récompenser ceux des membres de la communauté qui se sont montrés les plus « loups » envers l’ennemi ou, s’il est permis d’ainsi dire, les plus « dieux » envers leurs amis et compatriotes. Beaucoup de héros ont été déifiés ainsi, à titre militaire ou à titre civil. Visage de dieu, visage de loup, l’expression alternante du visage de l’homme en présence de l’homme résulte de sa constitution, de sa loi. Naturellement philanthrope, naturellement misanthrope, l’homme a besoin de l’homme, mais il a peur de l’homme. Les circonstances règlent seules le jeu de ces deux sentiments qui se combattent, mais se complètent.
Je ne crois pas qu’ils puissent disparaître jamais. C’est une niaiserie, il me semble, de l’espérer. Les sociétés les plus vastes et qui fondaient les plus étroites « fraternités » furent aussi les plus terribles pour tout ce qui tentait de vivre en dehors d’elles. J’en atteste les souvenirs de l’empire romain qui, en se dilatant par toute la terre habitée, ne pardonnait qu’à ses vaincus et écrasait le reste. La chrétienté si douce, étant donné la rudesse des temps, aux populations abritées dans son vaste sein, s’abandonnait à la violence naturelle de tout instinct quand elle rencontrait des païens ou des Sarrasins. Aujourd’hui, la civilisation anglaise si modérée, si respectueuse, si juridique envers ses citoyens, ne reconnaît ni droit ni force en dehors de sa force ou de son droit. Trait curieux de l’avis de tous ceux qui l’ont vu de près, l’Anglais moderne est personnellement serviable, hospitalier, humain envers l’étranger, quel qu’il soit, qu’il a accueilli près de lui et avec lequel il a conclu l’alliance. Sa volonté formelle a la puissance de créer de ces acceptions de personne. Mais ce sont, comme on dit en droit, des espèces pures, et en dehors desquelles il se croit le devoir de montrer visage de loup à tous les barbares. Son visage de dieu est réservé aux fils de la vieille Angleterre. 
On peut railler ce patriotisme, ce nationalisme ingénu. Mais il est conforme à de grandes lois physiques. Il se rattache aux éléments mêmes du genre humain. Pour créer ou pour maintenir un peuple prospère, une civilisation florissante, on n’a pas trouvé mieux, on n’a même pas trouvé autre chose.
Ne dites pas qu’il peut contribuer à la guerre étrangère ; il épargne à coup sûr la guerre civile, qui est la plus atroce de toutes.

L’avenir du nationalisme français par Charles Maurras

L’avenir du nationalisme français par Charles Maurras

Grands textes

Le tome II des Œuvres capitales de Charles Maurras, se termine par L’Avenir du nationalisme français, texte court et très actuel. Maurras y démontre comment « le nationalisme français se reverra, par la force des choses…». Force des choses qui, aujourd’hui s’exerce sur la France avec intensité. L’espérance en politique est bien la reine !

Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain(1).

Il ne reste donc plus au Français conscient qu’à agir pour que sa volonté soit faite et non une autre : non celle de l’Oligarchie, non celle de l’Étranger(2).

[…] Reste le rude effort d’action pratique et réelle, celui qui a voulu maintenir en fait une France, lui garder son bien, la sauver de son mal, résoudre au passage ses crises. C’est un service trop ancien et trop fier de lui-même pour que l’œuvre amorcée en soit interrompue ni ralentie. Ceux qui sont de l’âge où l’on meurt savent qu’elle dépend d’amis en qui l’on peut avoir confiance, car, depuis plus de quarante ans, ils répètent avec nous : par tous les moyens, même légaux. Ayant travaillé ainsi « pour 1950 », ils travailleront de même pour l’an 2000, car ils ont dit dès le début : pour que la France vive, vive le Roi !

L’espérance ne se soutiendrait pas si le sens national n’en était pas soutenu en première ligne. Mais là aussi je suis tranquille.

Il est beaucoup question d’abandonner en tout ou en partie la souveraineté nationale. Ce sont des mots. Laissons-les aux professeurs de Droit. Ces messieurs ont si bien fait respecter leur rubrique, intus et in cute (3), ces dernières années, qu’on peut compter sur eux pour ajouter du nouveau à tous les plus glorieux gâchis de l’intelligence (4). Les trésors du réel et ses évidences sont plus forts qu’eux. Ce qu’ils déclarent périmé, ce qu’ils affectent de jeter par-dessus bord ne subira pas plutôt l’effleurement d’une égratignure ou d’une menace un peu concrète, vous verrez l’éclat de la réaction ! […] Preuve que rien ne vit comme le sens de la nation dans le monde présent. Ceux qui voudront en abandonner une part ne feront rien gagner à Cosmopolis : ils engraisseront de notre héritage des nationalités déjà monstrueuses. Les plus grands faits dont nous soyons contemporains sont des faits nationaux : la prodigieuse persévérance de l’Angleterre dans l’être anglais aux années 1940-1945, l’évolution panslaviste ou plutôt panrusse des Soviets, la résistance que la Russie rencontre chez les nations qu’elle a cru s’annexer sous un double vocable de race et de secte, l’éclosion de la vaste conscience américaine, le retour à la vie du nazisme allemand, sont tous des cas de nationalisme suraigu. Tous ne sont pas recommandables. Nous aurions été fous de les imiter ou de les désirer tous. Nous serions plus insensés de ne pas les voir, qui déposent de la tendance universelle. En France, le patriotisme en avait vu de toutes les couleurs après la victoire de Foch : que d’hostilité et que de disgrâces ! De grands partis caractérisés par leurs « masses profondes », étaient lassés ou dégoûtés du vocabulaire français, il n’y en avait plus que pour le charabia marxiste. À peine l’Allemand a-t-il été campé chez nous, toutes ses offres de bon constructeur d’Europe ont été repoussées et le Français, bourgeois, paysan, ouvrier ou noble n’a connu à très peu d’exemples près, que le sale boche ; l’esprit national s’est refait en un clin d’œil. La patrie a dû avaliser la souillure de beaucoup d’hypocrisies politiciennes. L’usage universel de ce noble déguisement est une preuve de plus de sa valeur et de sa nécessité, qui est flagrante : on va le voir.

Le nationalisme de mes amis et le mien confessent une passion et une doctrine. Une passion pieuse, une doctrine motivée par des nécessités humaines qui vont grandissant. La plupart de nos concitoyens y voient une vertu dont le culte est parfois pénible, toujours plein d’honneur. Mais, parmi les autres Français, surtout ceux du pays légal, distribués entre des partis, on est déjà et l’on sera de plus en plus acculé au nationalisme comme au plus indispensable des compromis. Plus leurs divisions intéressées se multiplient et s’approfondissent, plus il leur faut, de temps à autre, subir le rappel et l’ascendant plus qu’impérieux du seul moyen qu’ils aient de prolonger leur propre pouvoir. Ce moyen s’appelle la France.

[…] Comment l’éviter quand tout le reste les sépare ? Sur quel argument, sur quel honnête commun dénominateur discuter hors de là ? Il n’y a plus de mesure entre l’économie bourgeoise et l’économie ouvrière. Ouvrier et bourgeois sont des noms de secte. Le nom du pays est français. C’est bien à celui-là qu’il faut se référer. Qu’est-ce qui est avantageux au pays ? Si l’on adopte ce critère du pays, outre qu’il est sous-entendu un certain degré d’abjuration des erreurs partisanes, son essentiel contient toute notre dialectique, celle qui pose, traite, résout les problèmes politiques pendants du point de vue de l’intérêt national : il faut choisir et rejeter ce que rejette et choisit cet arbitre ainsi avoué.

Il n’y a certes là qu’un impératif limité. Les partis en lutte feront toujours tout pour s’adjuger le maximum en toute propriété. Mais leur consortium n’est rien s’il ne feint tout au moins des références osant aller plus loin que la partialité collective. S’y refuse-t-il ? Son refus peut donner l’éveil au corps et à l’esprit de la nation réelle, et le point de vue électoral lui-même en peut souffrir. Si ces diviseurs nés font au contraire semblant de croire à l’unité du compromis nationaliste, tout spectateur de bonne foi et de moyenne intelligence en sera satisfait.

Donc, avec douceur, avec violence, avec lenteur ou rapidité, tous ces partis alimentaires, également ruineux, ou périront de leur excès, ou, comme partis, ils devront, dans une certaine mesure, céder à l’impératif ou tout au moins au constat du nationalisme. L’exercice le renforcera. La fonction, sans pouvoir créer l’organe, l’assouplira et le fortifiera. Les doctrines des partis se verront ramenées, peu à peu, plus ou moins, à leurs éléments de Nuées et de Fumées auxquelles leur insuccès infligera un ridicule croissant. Leur foi ne sera bientôt plus qu’un souvenir sans vertu d’efficacité, trace matérielle tendant à s’effacer, car on rira de plus en plus de ces antiquailles, aux faux principes qui voulaient se faire préférer aux colonies et aux métropoles et qui mènent leur propre deuil. […]

Alors pourra être repris quelque chose de très intéressant : le grand espoir de la nation pour déclasser et fusionner ses partis.

[…] Un mouvement de nationalisme français ne sera complet que par le retour du roi. En l’attendant, les partis se seront relâchés de leur primatie et, par l’effet de leurs abus, les mœurs auront repris tendance à devenir françaises, l’instinct et l’intérêt français auront reparu à leur rang.
Il ne faut pas se récrier à ce mot d’intérêt. Fût-il disgracieux, c’est le mot juste. Ce mot est plein de force pour nous épargner une grave erreur qui peut tout ruiner.

Si au lieu d’apaiser les oppositions et de les composer sur ce principe d’intérêt, on a honte, on hésite et qu’on se mette à rechercher des critères plus nobles, dans la sphère des principes moraux et sacrés propres aux Morales et aux Religions, il arrivera ceci : comme en matière sociale et politique les antagonismes réels de la conscience moderne sont nombreux et profonds, comme les faux dogmes individualistes sur l’essentiel, famille, mariage, association contredisent à angle droit les bonnes coutumes et les bonnes traditions des peuples prospères qui sont aussi les dogmes moraux du catholicisme, il deviendra particulièrement difficile, il sera impossible de faire de l’unité ou même de l’union dans cet ordre et sur ce plan là. Ou si on l’entreprend, on essuiera une contradiction dans les termes dont l’expérience peut déjà témoigner.

Ces principes contraires peuvent adhérer, eux, à un arrangement, mais non le tirer de leur fond, non le faire, ni se changer, eux divisés, eux diviseurs, en principes d’arrangement.

Ces principes de conciliation ne sont pas nombreux. Je n’en connais même qu’un.

Quand, sur le divorce, la famille, l’association, vous aurez épuisé tous les arguments intrinsèques pour ou contre tirés de la raison et de la morale, sans avoir découvert l’ombre d’un accord, il vous restera un seul thème neutre à examiner, celui de savoir ce que vaut tout cela au point de vue pratique de l’intérêt public. Je ne dis pas que cet examen soit facile, limpide ou qu’il ne laisse aucune incertitude. Il pourra apporter un facteur de lumière et de paix. Mais si, venu à ce point-là, vous diffamez la notion d’intérêt public, si vous désavouez, humiliez, rejetez ce vulgaire compromis de salut public, vous perdez la précieuse union positive qui peut en naître et, vous vous en étant ainsi privés, vous vous retrouvez de nouveau en présence de toutes les aigreurs qui naîtront du retour aux violentes disputes que l’intérêt de la paix sociale aurait amorties.

On a beau accuser l’intérêt national et civique de tendre sournoisement à éliminer ce que l’on appelle, non sans hypocrisie, le Spirituel : ce n’est pas vrai. […] La vérité est autre. Nous avons appelé et salué au premier rang des Lois et des Idées protectrices toutes les formes de la Spiritualité, en particulier catholique, en leur ouvrant la Cité, en les priant de la pénétrer, de la purifier, de la pacifier, de l’exalter et de la bénir. En demandant ainsi les prières de chacune, en honorant et saluant leurs bienfaits, nous avons rendu grâces à tous les actes précieux d’émulation sociale et internationale que ces Esprits pouvaient provoquer. Si, en plus, nous ne leur avons pas demandé de nous donner eux-mêmes l’accord désirable et désiré, c’est qu’ils ne le possèdent pas, étant opposés entre eux : le Spirituel, à moins d’être réduit à un minimum verbal, est un article de discussion. Le dieu de Robespierre et de Jean-Jacques n’est pas le Dieu de Clotilde et de saint Rémy. Le moral et le social romains ne sont pas ceux de Londres et de Moscou. Vouloir les fondre, en masquant ce qu’ils ont de contraire, commence par les mutiler et finit par les supprimer. Dès que l’unité de conscience a disparu comme de chez nous, la seule façon de respecter le Spirituel est celle qui en accueille toutes les manifestations nobles, sous leurs noms vrais, leurs formes pures, dans leurs larges divergences, sans altérer le sens des mots, sans adopter de faux accords en paroles. Un Spirituel qui ne serait ni catholique ni protestant ni juif n’aurait ni saveur ni vertu. Mais il doit être l’un ou l’autre. Ainsi seront sauvés la fécondité des féconds et le bienfait des bons ; ainsi le vrai cœur des grandes choses humaines et surhumaines […]. Il existe une Religion et une Morale naturelles. C’est un fait. Mais c’est un autre fait que leurs principes cardinaux, tels qu’ils sont définis par le catholicisme, ne sont pas avoués par d’autres confessions. Je n’y puis rien. Je ne peux pas faire que la morale réformée ne soit pas individualiste ou que les calvinistes aient une idée juste de la congrégation religieuse. On peut bien refuser de voir ce qui est, mais ce qui est, dans l’ordre social, met en présence d’options tranchées que l’on n’évite pas.

De l’abondance, de la variété et de la contrariété des idées morales en présence, on peut tout attendre, excepté la production de leur contraire. Il ne sera donc pas possible à chacun, catholique, juif, huguenot, franc-maçon, d’imposer son mètre distinct pour mesure commune de la Cité. Ce mètre est distinct alors que la mesure doit être la même pour tous. Voilà les citoyens contraints de chercher pour cet office quelque chose d’autre, identique chez tous et capable de faire entre eux de l’union. Quelle chose ? L’on n’en voit toujours qu’une : celle qui les fait vivre en commun avec ses exigences, ses urgences, ses simples convenances.

En d’autres termes, il faudra, là encore, quitter la dispute du Vrai et du Beau pour la connaissance de l’humble Bien positif. Car ce Bien ne sera point l’absolu, mais celui du peuple français, sur ce degré de Politique où se traite ce que Platon appelle l’Art royal, abstraction faite de toute école, église ou secte, le divorce, par exemple, étant considéré non plus par rapport à tel droit ou telle obligation, à telle permission ou prohibition divine, mais relativement à l’intérêt civil de la famille et au bien de la Cité. Tant mieux pour eux si tels ou tels, comme les catholiques, sont d’avance d’accord avec ce bien-là. Ils seront sages de n’en point parler trop dédaigneusement. Car enfin nous n’offrons pas au travail de la pensée et de l’action une matière trop inférieure ou trop indigne d’eux quand nous rappelons que la paix est une belle chose ; la prospérité sociale d’une nation, l’intérêt matériel et moral de sa conservation touche et adhère aux sphères hautes d’une activité fière et belle. La « tranquillité de l’ordre »(5) est un bel objet. Qui l’étudie et la médite ne quitte pas un plan humain positif et néanmoins supérieur. Sortir de l’Éthique n’est pas déroger si l’on avance dans la Politique vraie. On ne se diminue pas lorsque, jeune conscrit de la vertu patriotique, on élève son cœur à la France éternelle ou, vieux légiste d’un royaume qu’un pape du VIe siècle mettait déjà au-dessus de tous les royaumes, on professe que le roi de France ne meurt pas. Tout cela est une partie de notre trésor, qui joint où elle doit les sommets élevés de l’Être.

La nouvelle génération peut se sentir un peu étrangère à ces chaudes maximes, parce qu’elle a été témoin de trop de glissements et de trop de culbutes. Elle a peine à se représenter ce qui tient ou ce qui revient ; c’est qu’on ne lui a pas fait voir sous la raison de ces constantes, le pourquoi de tant d’instabilités et de ruines. Il ne faudrait pas croire celles-ci plus définitives qu’elles ne sont. L’accident vient presque tout entier des érosions classiques d’un mal, fort bien connu depuis que les hommes raisonnent sur l’état de société, autrement dit depuis la grande expérience athénienne continuée d’âge en âge depuis plus de deux mille ans, soit quand les royaumes wisigoths de l’Espagne furent livrés aux Sarrasins ou les républiques italiennes à leurs convulsions, par le commun effet de leur anarchie. La vérification polonaise précéda de peu nos épreuves les plus cruelles, et nos cent cinquante dernières années parlent un langage instructif.

Le mal est grave, il peut guérir assez vite. On en vient d’autant mieux à bout qu’on a bien soin de ne point le parer d’autres noms que le sien. Si l’on dit : école dirigeante au lieu d’école révolutionnaire, on ne dit rien, car rien n’est désigné. Si l’on dit démagogie au lieu de démocratie, le coup tombe à côté. On prend pour abus ou excès ce qui est effet essentiel. C’est pourquoi nous nous sommes tant appliqués au vocabulaire le plus exact. Une saine politique ayant le caractère d’une langue bien faite peut seule se tirer de Babel. C’est ainsi que nous en sommes sortis, quant à nous. C’est ainsi que la France en sortira, et que le nationalisme français se reverra, par la force des choses. Rien n’est fini. Et si tout passe, tout revient(6).

[…] En sus de l’espérance il existe, au surplus, des assurances et des confiances qui, sans tenir à la foi religieuse, y ressemblent sur le modeste plan de nos certitudes terrestres. Je ne cesserai pas de répéter que les Français ont deux devoirs naturels : compter sur le Patriotisme de leur pays, et se fier à son Intelligence. Ils seront sauvés par l’un et par l’autre, celle-ci étant pénétrée, de plus en plus, par celui-là : il sera beaucoup plus difficile à ces deux grandes choses françaises de se détruire que de durer ou de revivre. Leur disparition simultanée leur coûterait plus d’efforts que la plus âpre des persévérances dans l’être et que les plus pénibles maïeutiques du renouveau.

Charles Maurras

(1) André Chénier, Épîtres, II, Ami, chez nos Français…
Les notes sont imputables aux éditeurs. 
(2) L’Avenir du nationalisme français est le titre du chapitre dix (sur douze) de l’ouvrage Pour un jeune Français, écrit par Maurras en 1949, en sa prison de Clairvaux. Un extrait en a été repris dans les Œuvres capitales en 1954 ; c’est le texte que nous publions ici. Il y a eu une réduction significative de taille entre le texte de 1949 et celui, posthume, de 1954. Les coupures portent sur des incidentes diverses concernant l’histoire de l’Action française, dont une longue explication sur l’antisémitisme, ainsi que sur tous les passages polémiques ou évoquant des polémiques passées. L’édition des Œuvres capitales ne mentionne pas l’existence de ces coupures et ne comporte que très peu d’ajouts destinés à en faciliter la lecture, ce qui rend parfois celle-ci malaisée, certains paragraphes encadrant les coupures se succédant sans transition évidente. Nous avons pour notre part choisi de signaler les emplacements des coupures par des […], mais sans donner davantage d’indications sur leur longueur ou leur contenu. Enfin, ce premier paragraphe de transition n’en est pas ; il est emprunté à la dernière page du chapitre neuf. 
(3) Littéralement, en dedans et dans la peau. Ces mots sont tirés d’un vers du poète latin Aulus Persius Flaccus (Satires, III, 30), « Te intus et in cute novi », que Félix Gaffiot traduit par « Je te connais profondément et intimement. » Ainsi les deux termes ne doivent-ils pas être vus comme des contraires (à l’intérieur et en surface) réunis pour la circonstance, mais comme deux caractères se renforçant. À laquelle de ces deux interprétations pensait Jean-Jacques Rousseau en plaçant ces quatre petits mots en épigraphe de ses Confessions ? Les explications de texte penchent généralement pour la première ; mais Maurras pensait sans doute ici à la seconde, la même que celle du Gaffiot. 
(4) Ce passage polémique vise sans doute et principalement François de Menthon, professeur de Droit et contempteur acharné de la souveraineté nationale, que Charles Maurras poursuivait d’une haine farouche. Mais comme la cible n’est pas nommée, la phrase a été conservée. 
(5) « D’après saint Augustin » : explication ajoutée par Maurras dans les Œuvres capitales, mais qui ne figure pas dans Pour un jeune Français. 
(6) C’est la seule phrase du texte des Œuvres capitales qui ait été refaite pour la circonstance. Elle résume les deux paragraphes suivants qui font partie du texte coupé :
Elle se reverra par la force des choses. Notre façon de les combattre sera reprise, par le simple effet de la volonté intéressée de la France, de la nôtre, qui durera en elle et qui sera précisément ce qu’ils ne veulent pas.
Nous avons failli leur ôter de la bouche leur sale gagne-pain, le sale butin qu’ils en tirent. Or, si tout passe, tout revient. Leurs précautions ont beau être serrées comme des chaînes. L’espérance est la reine de toute politique ; le désespoir y reste « la sottise absolue ».