A quoi s’oppose l’idée de règne social de Notre Seigneur et ce que ce règne n’est pas (2/3)

A quoi s’oppose l’idée de règne social de Notre Seigneur et ce que ce règne n’est pas (2/3)

L’idée de règne social de Notre-Seigneur s’oppose au naturalisme et au libéralisme dont Mgr Pie suit le développement historique dans son Instruction synodale du 17 juillet 1871. Il voit ce développement dans les variations doctrinales du protestantisme. « les pères (je cite) avaient nié que Dieu fût dans l’Église ; les fils nièrent à leur tour que Dieu fût dans l’Écriture ». Puis, au XVIIIe s, on nia que Dieu fût en JC avant d’affirmer au XIXe que Dieu n’est nulle part. Mgr Pie a beaucoup utilisé l’Histoire des variations des Églises protestantes de Bossuet, 1688.

Fils de l’hérésie, le naturalisme est pire que l’hérésie. C’est un monstre qui donne naissance à trois autres monstres : le panthéisme, l’athéisme et le matérialisme. Le socialisme sera une de ses conséquences ultérieures, et même, affirme Mgr Pie, « le naturalisme conduit à la négation des bases même de la nature raisonnable, à la négation de toute règle du juste et de l’injuste, par suite au renversement de tous les fondements de la société. » N’en sommes-nous pas là avec une négation de la nature humaine qui rejette le plus élémentaire bon sens ?

Docteur de l’autorité divine, Mgr Pie dénonce aussi le libéralisme, erreur politique comme le naturalisme est une erreur philosophique.

La thèse libérale :

  • Un seul pouvoir dans la société, l’État
  • L’État ne doit rien à l’Église, sinon la liberté
  • L’État n’a pas l’obligation d’être chrétien.

On distinguera plusieurs degrés dans le libéralisme :

  • Libéralisme radical : l’État est purement laïque
  • Libéralisme mitigé, celui que Montalembert expose au Congrès de Malines en 1863

Montalembert veut un régime parlementaire, la liberté de la presse, la liberté d’expression, le libéralisme économique.

Les catholiques doivent accepter franchement une évolution inévitable

La protection de l’État nuit à l’Église : « L’Église libre dans la société libre » proclame-t-il. Mais nous avons déjà vu cela avec Veuillot.

Les peuples, civilisés par l’Église, sont désormais adultes et ont droit à l’émancipation.

Ces thèses furent condamnées par les quatre dernières propositions du Syllabus.

Le raisonnement du libéral est parfaitement rendu dans une lettre du jeune abbé Pie : « Que voulez-vous ?, il avait du bon ce loup ! Ses confrères les loups en disent du bien, il mérite des ménagements ; certain renard même, à qui il fait confidence de toutes ses pensées, assure qu’il a un bon fond. Pourquoi cet agneau a-t-il été le provoquer ? Il n’a eu que ce qu’il cherchait, et il mérite encore qu’on lui donne des leçons. – Ainsi est-il prouvé que le mangeur d’agneaux est le plus doux des loups, et que l’agneau mangé est le plus imprudent des agneaux. C’est ainsi qu’on écrit l’histoire, me dit souvent M. le curé. De graves auteurs ne vont-ils pas disant sérieusement que saint Thomas de Cantorbéry était passablement altier ; que Luther a été mal pris, et que c’est la faute des papes s’il a fini par jeter le masque ? Que mille agneaux soient mangés, c’est tout au plus malheureux ; mais qu’un seul pauvre loup soit égratigné, vous verrez comme il deviendra tout de suite intéressant, même pour les honnêtes gens ! » 

L’essentiel du libéralisme est analysé dans ces lignes de l’abbé Pie inspirées par son maître l’abbé Lecomte, c’est-à-dire l’inversion des valeurs : le criminel est la victime, l’erreur est justifiée par l’intransigeance de la vérité qui devient elle-même l’erreur ! Il en va de même de la sensibilité romantique : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, roman de 1829, étale les angoisses de celui qui doit connaître la guillotine, mais il ignore le meurtre qui a conduit ce malheureux au pied de l’échafaud. Le Romantisme est le frère de la Révolution.

Les catholiques libéraux sont les complices du naturalisme :

« L’Allemagne a voulu faire de la théologie une philosophie transcendante. La France a prétendu contrôler la foi par la science. La religion, pour un trop grand nombre, n’a plus guère été qu’un sentiment, la foi un instinct, la charité un enthousiasme, la prière une pieuse rêverie…On a systématiquement écarté, supprimé, aboli la question divine, prétendant supprimer par là ce qui divise les hommes, et rejetant ainsi de l’édifice la pierre fondamentale, sous prétexte qu’elle est une pierre d’achoppement et de contradiction.

Bref, là où la rupture n’a pas été consommée avec le christianisme, le sens orthodoxe des dogmes catholiques a été dénaturé, l’intégrité et la pureté de la foi a été mise en péril. » Instruction synodale de juillet 1871.

Dans sa 3e instruction synodale sur les erreurs du temps présent (1862-1863), Mgr Pie montre que si le naturalisme doit être totalement rejeté, il existe cependant, selon la doctrine catholique, une nature humaine, et que notre nature raisonnable est importante. Je cite : « Même après qu’elle a subi un dommage et reçu une blessure par la perte de l’intégrité dont elle avait été surnaturellement douée, la nature humaine quoiqu’elle ne puisse pas se suffire à elle-même pour l’accomplissement de ses devoirs même naturels, conserve néanmoins des attributs très élevés…. Le docteur qui a le plus d’autorité dans les questions de la grâce, saint Augustin, a été aussi le pus zélé défenseur de la nature. « Loin de nous, dit-il, la pensée que Dieu puisse haïr en nous ce en quoi il nous a faits plus excellents que les autres êtres vivants ! Loin de nous de décréter le divorce entre la raison et la foi, d’autant que nous ne pourrions même pas croire si nous n’étions pas doués d’âmes raisonnables ! »

On peut, en effet, tomber dans un travers diamétralement opposé au naturalisme mais fort dangereux lui aussi pour la foi catholique, la négation des vertus naturelles. Ce sera, au XVIesiècle, l’erreur de Baïus, professeur à Louvain, précurseur du jansénisme, qui affirmait que toutes les actions accomplies sans la grâce sont peccamineuses

Dans la 1ère instruction synodale [de 1855], l’évêque de Poitiers avait rappelé que la vertu philosophique possède une beauté morale, mais que les lumières naturelles ne peuvent conduire l’homme à ses fins dernières.

« Jésus-Christ n’est pas facultatif » affirmait-il, et qui nie cette obligation méconnaît l’état d’affaiblissement de notre nature.

Ce que le règne de Notre Seigneur n’est pas : 

On demanda à l’évêque de Poitiers d’intervenir auprès du comte de Chambord en 1873 dans l’affaire du drapeau blanc : « Je ne me mêlerai jamais directement aux questions de ce genre, me contentant d’avoir mon sentiment comme particulier et n’engageant jamais ma personne d’évêque dans la politique active ». Il refusa d’être candidat aux élections en 1848, 1870 et 1872.

Ne voyons surtout pas dans le Règne social du Christ une confusion du temporel et du spirituel.

Le monde antique, païen ou juif, opère cette confusion : théocratie juive, divinisation de la Cité ou culte impérial. Et Constantin conservera une vision païenne du pouvoir : C’est le Prince Grand Pontife qui intervient dans les affaires religieuses, ce qui explique en partie la querelle du Sacerdoce et de l’Empire au Moyen-Age.

Le Christianisme remet les choses à leur place: rendez à César ce qui appartient à César…. [(Marc, XII, 13-17; Matthieu, XXII, 21; Luc, XX, 25)]. Le Christ affirme à la fois et avec force sa royauté (« tu l’as dit, je suis Roi ») et le caractère surnaturel de son Règne (« mon Royaume n’est pas de ce monde » Jean, XVIII, 36). Satan emmène Jésus sur une montagne très élevée, lui montre les royaumes avec leur gloire : Je vous donnerai tout cela si, tombant à mes pieds, vous vous prosternez devant moi. Tout le monde connait la réponse : « retire-toi Satan car il est écrit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul ». Donc, au-dessus de la société naturelle et distincte d’elle, il y a une autre société, surnaturelle dans son origine et dans sa fin. Les deux sociétés sont distinctes mais non séparées car si Jésus affirme sa royauté spirituelle, le monde n’a pas droit à l’indifférence religieuse. Jean, VIII, 12 : « Je suis la lumière du monde ».

Mgr Pie distingue le temporel et le spirituel sans les séparer : « L’Eglise, il est vrai, a des bénédictions puissantes, des consécrations solennelles pour les princes chrétiens, pour les dynasties chrétiennes qui veulent gouverner chrétiennement les peuples. Mais… je le répète, il n’y a plus, depuis Jésus-Christ, de théocratie légitime sur la terre. Lors même que l’autorité temporelle est exercée par un ministre de la religion ,cette autorité n’a rien de théocratique, puis qu’elle ne s’exerce pas en vertu du caractère sacré… »

« Jésus-Christ n’a point dicté aux nations chrétiennes la forme de leurs constitutions politiques…Mais quelque forme que prennent les gouvernements humains, une condition essentielle s’impose indistinctement à eux : c’est leur subordination à la loi divine… » Lettre pastorale, 31 octobre1870. 

Ainsi l’Église n’affirme pas sa domination temporelle et rappelle même aux souverains de ne pas s’attacher personnellement à la puissance, à être les serviteurs des serviteurs…

L’État est légitime. Le cardinal Pie ne dirait pas comme Louis Veuillot avant qu’il ne se ralliât complètement à la monarchie légitime: « Nous avons notre roi depuis longtemps, le Roi Christ… tout autre roi en ce monde ne sera pour nous qu’un collecteur d’impôts… ; mais, pour autant que nous pouvons et que nous avons à choisir, Henri de Bourbon est de beaucoup le collecteur que nous préférons. »

L’évêque de Poitiers avait, pour sa part, écrit au comte de Chambord en 1851 : « Dieu m’a fait la grâce d’être de ces Français pour qui la religion de la seconde Majesté et le dévouement à la race de saint Louis occupent le 1er rang, après l’amour de son saint nom et le service de sa sainte cause. »

Oui, le pouvoir temporel est légitime dans son ordre, avec ses règles et ses droits. D’un autre côté, le Règne du Christ Roi n’est pas de la piété, de la dévotion plaquée sur n’importe quelle forme d’organisation politique et sociale. Un pieux indifférentisme politique, cela existe, représenterait une grave erreur : si les politiques ont la foi, tout va bien, quelle que soit la forme du gouvernement. En France, une assemblée d’élus dominée par 200/300 démocrates-chrétiens continuerait la décadence selon les lois internes du parlementarisme. 

Mais alors, qu’est-ce que le règne du Christ-Roi ?

Gérard Bedel

Le règne du Christ-Roi et le cardinal Pie (1/3)

Le règne du Christ-Roi et le cardinal Pie (1/3)

20000 pèlerins s’apprêtent à marcher sur les chemins de Beauce à l’occasion du traditionnel pèlerinage organisé par Notre-Dame de Chrétienté. Le thème de cette année « Pour qu’Il règne » est celui du Christ-Roi. 

L’Action Française, injustement condamnée (1926-1939) par ceux qui ont confondu politique et morale revient sur cette doctrine du Christ-Roi, à travers une série d’articles de feu Gérard Bedel. Nous commencerons par un survol de la vie du cardinal Pie. Nous verrons à quoi s’oppose l’idée de règne social du Christ-Roi et ce que ce règne n’est pas. Nous exposerons enfin ce qu’est le règne du Christ-Roi d’après le cardinal Pie *

Le cardinal Pie 

Né à Pontgouin, dans le diocèse de Chartes, en 1815 dans un milieu très humble, fils du cordonnier du village, Edouard Pie fut remarqué dès son enfance pour son intelligence et sa piété par des prêtres qui lui permirent de poursuivre des études alors qu’il perdait son père à l’âge de 6 ans.

L’évêque chargea sa mère de distribuer les aumônes de l’évêché : « Ainsi en était-il sous le toit épiscopal de Naziance ». Mais Nonna, la mère de saint Grégoire était de famille aisée ; veuve, Madame Pie fit des ménages et des lessives pour nourrir les siens.

Maurice de Sully fils d’un bûcheron de Sully-sur-Loiredont la femme fabriquait des balais, deviendra évêque de Paris et entreprit de remplacer l’ancienne cathédrale Saint-Etienne, vétuste et devenue trop petite, par un nouveau sanctuaire consacré à Notre-Dame. C’était au XIIe siècle. Louis VII demanda à Mgr de Sully de baptiser son fils qui deviendra le roi Philippe Auguste.

Rejetons donc l’idée d’un épiscopat réservé autrefois à certaines classes sociales.

Après le petit séminaire, la philosophie au séminaire d’Issy et la théologie à Saint Sulpice.

Il sera ordonné dans la cathédrale de Chartes le 25 mai 1639.

Vicaire, il est chargé des pauvres, mais aussi des riches sur la recommandation de l’abbé Lecomte, curé de la cathédrale, son père spirituel. Pourquoi exclure les riches ? L’abbé Pie est à l’aise dans tous les milieux. 

Dès 1840 son évêque le charge des sermons de carême et son talent éclate en 1844 dans un panégyrique de Jeanne d’Arc à Orléans.

Au matin du 16 mars 1841 un bénédictin de passage demande à dire sa messe dans la cathédrale de Chartres et l’abbé Pie reconnait bientôt Dom Guéranger qui a fait paraître l’année précédente le premier volume des Institutions liturgiques. Les deux hommes nouent immédiatement des liens d’amitié car ils sont tous deux animés du même désir de restauration de la liturgie romaine malmenée en France depuis le XVIIIe siècle par le gallicanisme janséniste qui introduisit un véritable désordre liturgique dans les diocèses. Rien à voir avec les rites anciens et traditionnels comme le rite lyonnais, l’ambrosien, le mozarabe, le cartusien, le dominicain. Dom Guéranger et Mgr Pie se soutinrent mutuellement jusqu’à la mort du grand bénédictin en 1875. Il avait restauré en France en 1837, avec l’approbation de Grégoire XVI l’ordre bénédictin supprimé par la Révolution. Sa cause de béatification a été introduite en 2005 par l’évêque du Mans.

L’abbé Pie fut ultramontain dès le séminaire sous l’influence de l’abbé Lecomte, grand lecteur de Joseph de Maistre.

Il devint vicaire général du diocèse en janvier 1845 à moins de 30 ans.

Il fallait donc que son évêque l’estimât particulièrement parce que Mgr Clausel de Montals, personnage haut en couleur, qui avait été l’aumônier de Madame la Dauphine, duchesse d’Angoulême, avant d’être nommé évêque de Chartres, était gallican. Gallican modéré, à la mode de l’Ancienne France du concordat de Bologne de 1516 (François Ier et Léon X). On vivait alors sous le concordat de 1801, avec les articles organiques imposés par Bonaparte et qui accordaient à l’État une surveillance des diocèses et des paroisses. Louis XVIII voulait restaurer le concordat de François 1er mais l’opposition fut trop forte.

En août 1845, le vicaire général de trente ans, en complète possession de ses moyens intellectuels et oratoires, est remarqué par la presse lors de la bénédiction du viaduc de Maintenon, près de Chartres. On est dans les débuts du chemin de fer et l’abbé Pie met en garde contre les séductions dangereuses du progrès matériel : « La prospérité matérielle d’un peuple ne fournit pas à elle seule les conditions de sa gloire. Et faut-il refuser toute sagesse à ceux qui craignent que le même moteur qui accélère les communications commerciales ne donne des ailes à la corruption, et que la facilité du déplacement et du transport n’enfante ce mal inquiet dont parle l’Écriture, ne finisse par altérer l’esprit de cité, dissoudre les liens de famille et de patrie, en dehors desquels il ne reste plus que l’humeur nomade et vagabonde, et l’indifférence cosmopolite des peuples barbares ?… »

Tout le cosmopolitisme économique, moral, social et politique que nous connaissons aujourd’hui se trouve ici annoncé !

L’abbé Pie est chargé par son évêque en 1848 d’un mémoire sur l’Immaculée Conception ; c’est une demande de Pie IX à plusieurs évêques.

Proposé pour l’évêché de Poitiers, il est sacré à Chartres le 25 novembre1849.

Dans la cathédrale, à partir d’un mot de saint Hilaire, episcopus sum ego, il explique ce qu’est un évêque, pour les prêtres, pour les fidèles.

Mgr Pie data du jour de son sacre la Lettre pastorale qu’il adressa au diocèse de Poitiers. Il y exposait le grand thème de ses prédications : « Toute solution humaine est désormais impossible ; il ne reste à notre société qu’une alternative : se soumettre à Dieu ou périr. Rien ne sera fait tant que Dieu ne sera pas replacé au-dessus de toutes les institutions … La question qui s’agite et qui agite le monde n’est pas de l’homme à l’homme, elle est de l’homme à Dieu… Et si nous devions apporter avec nous un mot d’ordre, ce serait celui-ci : « Instaurare omnia in Christo, restaurer, recommencer toutes choses en Jésus-Christ ». Saint Pie X reprendra cette devise.

Le préfet de la Vienne se tourna vers le clergé : « Messieurs, vous avez un maître. »

Mgr Pie allait se consacrer à son diocèse, à la lutte contre les erreurs du temps, rationalisme et naturalisme, et à la défense des droits de l’Église.

Il accomplit plusieurs visites complètes de son diocèse, fit construire des églises, apporta tous ses soins aux paroisses situées dans des milieux protestants, et s’occupa de ce qu’on appelle La Petite Église : 8000 personnes à l’époque dans les Deux-Sèvres, aux environs de Bressuire. Il ne restait que 2 vieux prêtres dont l’un à Toulouse (il envoyait des anneaux bénis pour les mariages, invalides). Le plus romain des évêques français avait un schisme dans son diocèse ! En 1851, il publie une lettre pastorale pleine de doctrine et de délicate charité ; il obtiendra peu à peu des retours à l’unité romaine.

La Faculté de théologie du diocèse de Poitiers mettra le thomisme à l’honneur bien avant les recommandations de Léon XIII.

En 1856, le diocèse de Poitiers adopte la liturgie romaine.Cette année-là, l’évêque accomplit son 1er voyage à Rome : « Vous vous nommez comme le pape, comment serait-il possible que vous ne fussiez pas papiste ? » dit Pie IX à Mgr Pie.

A partir de 1853 l’évêque de Poitiers subit l’hostilité du parti libéral.

Le15 mars 1859 l’évêque de Poitiers fut reçu par Napoléon III. L’audience dura une heure. L’évêque reprocha à l’Empereur en termes prudents sa nouvelle politique italienne défavorable aux Etats pontificaux, il demanda le rétablissement de la société chrétienne. L’empereur fit remarquer qu’il avait peut-être fait plus pour l’Eglise que la Restauration ; l’évêque acquiesça mais ajouta : « …ni la Restauration ni vous n’avez fait pour Dieu ce qu’il fallait faire, parce que ni l’un ni l’autre vous n’avez relevé son trône… Notre droit public établit bien que la religion catholique est celle de la majorité des Français ; mais il ajoute que les autres cultes ont droit à une égale protection. N’est-ce pas proclamer que la Constitution protège pareillement la vérité et l’erreur ? »

L’empereur dit que le rétablissement d’une société catholique n’était pas alors possible. « Sire, quand de grands politiques comme Votre Majesté m’objectent que le moment n’est pas venu, je n’ai qu’à m’incliner, parce que je ne suis pas un grand politique. Mais je suis un évêque, et, comme évêque, je leur réponds : Le moment n’est pas venu pour J C de régner : eh bien ! alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer ». Admirons la tranquille audace de l’évêque de Poitiers qui met en garde le chef de l’Etat.

La question romaine et l’unité italienne :

La duplicité de Napoléon III vient du fait qu’il est pris entre ses promesses d’ancien carbonaro et l’alliance avec les catholiques qui l’ont aidé à prendre le pouvoir. L’attentat d’Orsini lui rappelle en1858 ce qu’il doit aux sociétés secrètes.

Nous l’avons vu avec Louis Veuillot, 1859 marqua un tournant dans la politique de l’Empire : Soutenu par la France, le royaume de Savoie entreprit de chasser l’Autriche d’Italie et de réaliser l’unité de la péninsule. Les victoires françaises de Magenta et de Solférino eurent pour conséquence l’éviction de l’Autriche de la péninsule italienne. 

En 1861, pour protester contre la complicité de l’Empire avec le Piémont concernant les États pontificaux, Mgr Pie lit en chaire le mandement où il est dit : « lave tes mains, Pilate ». Tout le monde comprend qui est appelé ainsi. L’évêque est condamné par le Conseil d’État et subit un espionnage policier. On cherche à l’impressionner et à détourner de lui ses paroissiens (pression de la gendarmerie sur les maires pour interdire les rassemblements lors des déplacements de l’évêque, par exemple)

Rome lui soumet un questionnaire en 28 points ; ses réponses serviront de base à l’Encyclique et au Syllabus.

En 1865 le gouvernement impérial proclame l’interdiction de diffuser en France Quanta cura qui condamne le naturalisme et le laïcisme. Mgr Pie lit l’encyclique en chaire.

En 1868 a lieu la dernière entrevue avec l’Empereur qu’il met en garde contre l’évolution libérale de l’Empire : « Ne perdez pas de vue, Sire, que pour tout ce parti, la liberté demandée est celle de vous renverser ». Rappelons-nous la mise en garde de Louis Veuillot. Frédéric Le Play dira au même empereur dans les mêmes lieux : « Votre empire mourra de 2 choses : le suffrage universel et le principe des nationalités : l’Alsace sera allemande et le palais où je vous parle, Sire, sera détruit. » On connaît la guerre de 70 et les incendies de la Commune.

En 1869 Mgr Pie est nommé second de la Commission de la Doctrine et de la Foi au Concile où il joue un rôle de 1erplan (foi et raison, infaillibilité)

En 1871 il est au premier rang pour le vœu national au Sacré Cœur. Il refuse du siège de Tours, il refusera Lyon en 1876, l’archevêché le plus prestigieux de France.

Il use de son influence, à partir de 1872, pour faire nommer de bons évêques.

Il est proposé pour le cardinalat en1874 mais le gouvernement français refuse.

Les deuils commencent en 1875 avec la mort de Dom Guéranger. L’année suivante meurt Madame Pie, sa mère. 

En 1878 meurt Pie IX dont il défend la mémoire immédiatement attaquée. Il se rend auprès de Léon XIII qui lui obtient le chapeau l’année suivante. Mgr Dupanloup était mort. La République refusait jusque-là le chapeau pour Mgr Pie parce que Rome ne voulait pas l’accorder à l’évêque d’Orléans, adversaire de l’ultramontanisme.

Le dernier voyage à Rome eut lieu en 1880. La santé décline depuis des mois : névralgies, insomnies, douleurs des jambes. Il dit de son cardinalat : « ce m’est un avertissement de me préparer à mourir ». Humilité, bonté, piété étaient ses principales qualités. Bonté même quand il faut réfuter et même sévir. Piété solide mais discrète, surtout faite de vie intérieure.

Une rupture d’anévrisme à Angoulême provoqua la mort et, selon son désir, il fut enterré à Notre Dame la Grande, à Poitiers, auprès de la statue de la Vierge Marie.

En le rappelant à l’âge de 65 ans, Dieu lui accordait la grâce de ne pas voir avec les yeux d’ici-bas Au milieu des sollicitudes (Inter Sollicitudines), encyclique publiée d’abord en français, contrairement à l’usage habituel, le 16 février 1892 par le pape Léon XIII. Cette encyclique avait été préparée par Nobilissima Gallorum Gens de 1884 et par le toast d’Alger, porté par le cardinal Lavigerie en 1890. Son objectif était d’inciter tous les catholiques de France à accepter la forme républicaine de l’État. La Tour du Pin déclara : « le pape avait ses zouaves, il aura désormais ses grognards ». Et le comte de Chambord fit remarquer avec ironie que l’Église condamnait le suicide et qu’il lui était donc impossible d’accepter…

Gérard Bedel

La république, mère-porteuse de l’islamisme

La république, mère-porteuse de l’islamisme

Alors que les propres experts en sécurité de la France rédigeaient un rapport mettant en garde contre l’infiltration islamiste au cœur même des institutions de la République, le président Macron recevait, au palais de l’Élysée, l’un des terroristes jihadistes les plus notoires au monde : Abou Mohammad al-Jolani.

Quelques semaines à peine avant que ce rapport accablant n’atterrisse sur son bureau, Macron accueillait Jolani, le chef de Hay’at Tahrir al-Cham (HTS), ancien affilié à la fois de Daech et d’Al-Qaïda. Jolani a instauré un véritable règne de terreur à travers la Syrie : massacres, exécutions, persécutions religieuses, et ciblage systématique des civils selon leur appartenance religieuse, communautaire ou ethnique.

De l’organisation de massacres de milliers de civils alaouites et chrétiens dans la région côtière de la Syrie plus tôt cette année, à l’assaut brutal contre la communauté druze au sud de Damas il y a quelques semaines à peine, les crimes de Jolani sont bien documentés et toujours en cours. Ses forces ont commis des exécutions, des actes de torture, des crucifixions, des viols, des lapidations, ainsi que l’asservissement sexuel de femmes et de jeunes filles.

Le HTS a également eu recours à la pratique barbare dite du « djihad al-nikah », par laquelle des femmes et des fillettes ont été soumises à des viols systématiques et à l’esclavage sous couvert d’une perversion religieuse. Ce n’est pas un « prétexte », c’est un crime barbare et impardonnable, qu’aucune idéologie, doctrine ou justification politique ne peut excuser.

Sous le commandement direct de Jolani, le HTS a exécuté des civils alaouites, druzes, chiites, chrétiens et kurdes, menant des campagnes de nettoyage ethnique, religieux et sectaire. Ils ont décapité des soldats libanais, enlevé des religieuses chrétiennes à Maaloula, et détruit des lieux de culte.

Jolani n’est pas une figure « réformée ». Il est un criminel de guerre, responsable de crimes contre l’humanité qui se poursuivent encore aujourd’hui.

Et pourtant, alors que le public français est mis en garde contre la montée de l’extrémisme islamiste sur son propre sol, Emmanuel Macron a choisi de légitimer l’un de ses symboles les plus dangereux à l’échelle mondiale — lui offrant non pas la condamnation, mais la crédibilité.

Le moment ne pouvait être plus révélateur. Le rapport actuellement sur le bureau de Macron révèle une stratégie délibérée « d’entrisme » menée par les Frères musulmans, un mouvement idéologiquement extrémiste à l’origine de presque tous les courants du terrorisme islamiste contemporain, de Hamas à Al-Qaïda.

Le rapport décrit en détail comment des organisations liées aux Frères musulmans ont infiltré les écoles, les collectivités locales, les associations et les mosquées à travers la France. Elles construisent des « écosystèmes » fermés visant à remodeler les normes communautaires, à imposer des codes vestimentaires religieux, et à saper les valeurs laïques de l’intérieur.

Il révèle également le soutien financier et politique massif apporté à ces réseaux islamistes par le Qatar et la Turquie, deux régimes autoritaires qui soutiennent de longue date les Frères musulmans. Mais cela ne s’arrête pas à l’idéologie : ce sont ces mêmes régimes qui ont soutenu Abou Mohammad al-Jolani et son groupe terroriste HTS — non seulement politiquement et financièrement, mais aussi sur les plans militaire, logistique, du renseignement et de la formation.

Est-ce une coïncidence ? Bien sûr que non. Il s’agit d’un schéma cohérent et dangereux — un projet islamiste transnational, animé par une idéologie commune, mis en œuvre sous différents visages, et soutenu par les mêmes États qui cherchent à étendre leur influence en exportant l’extrémisme.

Ce constat nous conduit à une question dérangeante :
Sommes-nous arrivés au point où des autocraties étrangères dictent les limites de nos démocraties, exploitant nos institutions, orientant nos politiques, et achetant notre silence à coups de partenariats financiers à court terme et de convenances politiques ?

La vérité est dure. Dans le paysage politique actuel, trop de dirigeants se préoccupent davantage de survivre à leur mandat que d’assurer l’avenir de leur pays. Et lorsque les conséquences inévitables surgissent — une nouvelle attaque, une cellule radicale dévoilée — ils rejettent simplement la faute sur leurs successeurs, surtout si le gouvernement suivant est de droite.

Pendant ce temps, une partie de la gauche politique continue à défendre des groupes liés à l’islamisme, prétendant agir par solidarité avec les musulmans. Mais ce n’est pas de la solidarité — c’est de la trahison. Car l’écrasante majorité des musulmans n’a rien à voir avec cette idéologie extrémiste et ne veut aucunement être associée à cet agenda. 

En donnant du pouvoir à des extrémistes comme Jolani et en normalisant ceux qui partagent son idéologie, les gouvernements occidentaux ne défendent pas l’islam, ils le mettent en danger, en l’associant à des forces que la plupart des musulmans eux-mêmes rejettent. Ce n’est pas lutter contre l’islamophobie, c’est l’alimenter.

Soyons clairs dans notre langage. Ce que nous combattons, ce n’est pas l’islam, c’est l’extrémisme islamiste. Le terme approprié n’est pas « islamophobie », mais « islamistophobie » : la peur et le rejet d’une idéologie islamiste extrémiste et totalitaire, que partagent aussi bien les musulmans que les non-musulmans.

Ne nous laissons pas berner par les étiquettes. Qu’il s’agisse de HTS, des Frères musulmans ou de tout autre groupe de façade, ces organisations sont unies par une même idéologie violente et suprémaciste. Elles portent des masques différents, s’adressent à des publics différents, adaptent leur ton mais leur but est unique : démanteler la démocratie laïque et imposer un régime théocratique ; un califat islamique régi par la charia, s’étendant de l’Afrique au Moyen-Orient, en passant par l’Europe, le Caucase, l’Asie centrale, et chaque pays ou ville qu’ils estiment pouvoir dominer comme « majorité musulmane ». Leurs ambitions sont globales, leur idéologie totalitaire, et leurs méthodes génocidaires.

Ce n’est pas seulement leur idéologie qui est tordue, mais leur plan : un projet délibéré, à long terme, pour infiltrer, influencer et, en fin de compte, transformer nos institutions, nos sociétés et nos lois de l’intérieur.

Ce projet tout entier et toutes les organisations qui le promeuvent, directement ou indirectement, doit être interdit, combattu et démantelé. Il faut démanteler leurs réseaux, exposer leur propagande, couper leurs financements, et les extirper de chaque institution qu’ils ont infiltrée, avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.

Si la France se tient réellement du côté de la République, de la laïcité, et de la dignité de son peuple, elle doit faire un choix.
Non entre droite et gauche.
Mais entre ceux qui défendent la liberté et ceux qui veulent la détruire.

On ne combat pas l’extrémisme en lui serrant la main. On le combat en traçant la ligne rouge et en tenant sa position.

L’Histoire n’oubliera pas. Elle se souviendra de ceux qui ont défendu la France…
Et de ceux qui ont ouvert aux ennemis la porte d’entrée de l’Élysée.

                           Ribal Al-Assad, Fondateur et Président de la Fondation Iman.

Ce que Trump n’a pas dit à Riyad

Ce que Trump n’a pas dit à Riyad

Le récent retour de Donald Trump à Riyad s’est déroulé dans une mise en scène bien rodée : délégations d’affaire, poignées de mains chaleureuses et flatteries si épaisses qu’elles auraient pu étouffer les moins avertis. Une véritable chorégraphie de l’hospitalité arabe. Mais sous les sourires transactionnels et la rhétorique dorée, le véritable enjeu de cette visite résidait dans ce qui n’a pas été dit. Dans son silence, Trump a révélé bien des choses : sur l’avenir des relations américano-saoudiennes, sur le tissu fragile de la géopolitique régionale, et sur les prémices d’une nouvelle guerre de l’énergie.

La guerre pétrolière à venir

Trump n’a pas averti Mohammed ben Salmane que sa politique énergétique minerait la logique économique de Vision 2030. Et pourtant, elle le fera. En adoptant une stratégie d’extraction tous azimuts et en ouvrant largement les vannes des énergies fossiles américaines—fracturation ou non—Trump place les prix du pétrole sur une trajectoire de collision avec la viabilité économique de l’Arabie Saoudite. Tout prix en dessous de 75 dollars le baril met en péril la base fiscale de l’État saoudien—environ le seuil de rentabilité nécessaire au financement de l’agenda transformationnel du prince héritier. Le projet NEOM a déjà été réduit à l’état d’ombre de lui-même. Et le pire est peut-être à venir.

L’argument de Trump ? L’Amérique vendra plus vite, moins cher, plus longtemps. Des experts comme Daniel Yergin estiment que la production pétrolière mondiale atteindra un plateau avant le milieu du siècle—ouvrant une ultime fenêtre de compétition pour la domination d’un marché en contraction. Trump veut remporter cette course. Mais pour cela, il a besoin que MBS joue le jeu—et ne riposte pas en faisant chuter les prix au point de rendre le pétrole de schiste américain non rentable, avec des coûts moyens de production entre 55 et 70 dollars le baril.

Ironie du sort : lors de son premier mandat, Trump avait expressément demandé à MBS—et par son intermédiaire aux Russes—de réduire l’offre pour stabiliser les prix au profit des entreprises américaines de fracturation. Le prince héritier avait obtempéré, contribuant à maintenir les prix à un niveau permettant au schiste américain de survivre. Quelques années plus tard, Jake Sullivan, pour le compte de l’administration Biden, demandait exactement l’inverse : ouvrir les vannes et faire baisser les prix. Ce revirement brutal n’a pas échappé à Riyad, où la loyauté se mesure désormais en levier, non en mémoire.

Ce tableau omet un fait crucial : le retour imminent à pleine production de pays mis à l’écart comme la Russie, l’Iran, la Libye, la Syrie et peut-être le Venezuela. Si les sanctions s’assouplissent ou si les conditions de conflit évoluent—comme semble l’indiquer la politique étrangère implicite de Trump—ces États pourraient inonder le marché. Ajoutez à cela les transformations structurelles de la demande—véhicules électriques, gains d’efficacité, contraction démographique, ralentissement industriel chinois—et la pression sur les prix ne fera que s’intensifier. La coordination OPEP+ pourrait s’effondrer, transformant d’anciens partenaires en rivaux engagés dans une guerre des prix. Les Saoudiens voient venir la tempête. Leur crainte profonde ? Que la tempête passe… et les laisse derrière. Si le monde saute l’étape des énergies fossiles avant que Vision 2030 n’ait abouti, Riyad risque non seulement une crise économique, mais l’effacement stratégique dans un monde post-carbone que Trump ne sait ni lire, ni affronter.

Et pourtant, dans ses remarques au Future Investment Initiative, Trump a misé sur son lien personnel avec MBS, plaisantant : « Je l’aime beaucoup. Je l’aime peut-être un peu trop. C’est pour ça qu’on donne tant—peut-être trop. » Derrière la flatterie, un message : l’affection a un prix, et il augmente.

Inverser le transfert de richesse

La relation économique entre les États-Unis et l’Arabie saoudite ne repose plus sur un partenariat. Elle vise une inversion—du capital, de l’influence, de la dépendance. La visite de Trump, accompagné de la crème du monde des affaires américain, relevait moins du sommet diplomatique que d’un renversement poli du transfert de richesse.

Le modèle est clair : vendre des armes dont l’Arabie saoudite n’a pas besoin, sous la menace d’une insécurité artificiellement entretenue. Forcer le capital à affluer vers les projets américains. Obliger Riyad à financer des opérations politiques lointaines—comme ce fut le cas avec les moudjahidines durant la guerre froide. Louanger le royaume en public tout en vidant ses caisses en privé. Le ton était séduisant ; le fond, extractif.

Mais derrière cette séduction pointait l’angoisse. Trump ne se bat pas seulement pour que l’argent saoudien continue à affluer vers l’Amérique—il se bat pour qu’il ne parte pas vers l’Est. L’influence croissante de Pékin dans les infrastructures du Golfe, la fixation des prix de l’énergie et les systèmes numériques menace de transformer Riyad en puissance alignée sur deux pôles. Le pétroyuan n’est plus une fantaisie marginale et les serveurs Huawei bourdonnent déjà à NEOM. La véritable peur de Trump ? Que flatteries et F-35 ne suffisent plus à détourner le royaume de l’étreinte chinoise.

Autre absence notable : le traité bilatéral de sécurité jadis promis—ce que Trump avait assuré signer avec l’Arabie saoudite même sans Israël. Lorsqu’il suggéra pouvoir le faire adopter au Sénat sans aide extérieure, Netanyahu aurait répliqué : « Je serais curieux de le voir faire sans mon aide. » Que Trump puisse ou non livrer un traité de type OTAN, il peut encore vendre des F-35 et autres armements surfacturés—des luxes que le royaume peine à justifier en période d’accalmie relative.

Toute cette flatterie s’est déroulée alors que la diplomatie américaine menait activement des discussions avec l’Iran. Les quatre rencontres discrètes entre Whitkoff et le négociateur iranien Abbas Araghchi—deux à Rome, deux à Oman—n’ont pas échappé à l’attention. Tandis que Trump encensait MBS sur scène, son équipe tentait de conclure un accord avec l’adversaire régional principal de Riyad. Une manœuvre classique de mise en concurrence. Que l’ouverture vers l’Iran soit sincère ou tactique reste à voir. Mais l’effet est clair : en flirtant avec un apaisement à Téhéran, Trump indique à Riyad que la loyauté n’est pas réciproque. Ce n’est pas un réalignement—c’est un rapport de force.

Fragmentation et isolement de Riyad

Trump n’a pas mentionné les Accords d’Abraham. Ce n’était pas un oubli. Les accords—dans le contexte saoudien surtout—sont morts. Plus d’un an et demi de carnage à Gaza a ravivé chez la jeunesse saoudienne la cause palestinienne, rendant la normalisation politiquement intenable et culturellement toxique. Mais le virage est plus profond que la simple opinion. Israël, lui, est passé à autre chose. Ses actions au Liban, en Syrie et à Gaza ne sont pas des réactions improvisées, mais les pièces d’une doctrine de fragmentation visant à déstabiliser ses voisins par l’annexion territoriale, l’ingénierie démographique et l’érosion des États. Ce ne sont pas des crises isolées ; ce sont les fronts interconnectés d’une stratégie cohérente de désintégration régionale.

Le désintérêt de Trump, voire son refus de reconnaître cette stratégie israélienne, a envoyé un message clair : Riyad est seul. Au sein de la société saoudienne—et de plus en plus parmi ses élites—s’installe une prise de conscience discrète : l’alignement sur les États-Unis a un prix. Après l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, et maintenant Gaza, la question n’est plus seulement de savoir si Washington peut livrer, mais s’il comprend encore les réalités mouvantes de la région.

Ajoutez à cela une rivalité ouverte avec les Émirats arabes unis, qui ont embrassé la normalisation, renforcé leur coordination militaire avec Israël, et se sont positionnés comme le partenaire du Golfe le plus fiable de Washington. La visite de Trump a subtilement joué sur cette rivalité. Si MBS a le sentiment d’être dépassé, ce n’est pas seulement par Téhéran—mais par un autre prince, désormais stratégiquement allié à Tel-Aviv.

Partenaires ou rivaux ?

Trump ne considère pas l’Arabie saoudite comme un allié stratégique en dehors du pétrole. Il la voit comme un concurrent sur le marché des énergies fossiles. Le parapluie sécuritaire américain s’est effiloché—d’abord en Afghanistan, puis à Gaza. Le royaume paie désormais une forme d’assurance, sous la forme d’armes hors de prix et de soumission diplomatique. L’accord est purement transactionnel : payer, obéir, ne rien attendre en retour.

Mais le royaume s’adapte. Il perçoit les manipulations, sent l’opportunisme, et déchiffre les symboles : une séance photo à la Maison Blanche, pas une place à la table des décisions. Il se réoriente—vers Pékin, vers la diversification économique, vers une résistance à la dépendance.

Si un accord nucléaire est conclu avec l’Iran, l’équilibre basculera davantage. Un retour à quelque chose qui ressemble à la relation américano-iranienne d’avant 1979 ferait de Téhéran un prétendant à l’affection et aux investissements de Trump. L’Iran et l’Arabie saoudite pourraient bientôt se retrouver en concurrence pour attirer les faveurs transactionnelles de Trump.

Le milkshake de Trump et le vide stratégique

Le vrai message de Trump à Riyad était simple : « Nous voulons votre argent, pas votre partenariat. » En langage impérial, c’était une déclaration d’intention mercantiliste. Tel le pétrolier du film There Will Be Blood, Trump est venu avec une paille plus grande—et entend bien boire le milkshake de Riyad. Trump a besoin de paraître fort à l’étranger alors que Washington s’affaiblit chez lui. À Riyad, il a trouvé la scène idéale : un prince à séduire, un royaume à facturer, un public mondial à rappeler qui reste le chef, sans avoir besoin du Congrès.

Mais cette avidité à court terme sape toute stratégie de long terme. Si la cible finale est la Chine, alors la stabilité du Moyen-Orient est une condition préalable. L’obsession de Trump pour les retours immédiats et les accords instantanés va à l’encontre du besoin stratégique d’une région apaisée et coopérative.

Plus frappant encore : Trump n’a offert aucune vision, aucune stratégie pour l’ensemble de la région. Sur toutes les cartes—Liban, Syrie, Yémen, Irak—même dans des gestes symboliques comme sa poignée de main avec Ahmad Sharaa et sa promesse de lever les sanctions contre la Syrie (une démarche qui sera extrêmement difficile à faire passer au Congrès)—les Saoudiens perçoivent surtout de l’incertitude et une Amérique à la dérive. À Riyad, il n’y avait ni cadre, ni doctrine—seulement des applaudissements et des factures.

Conclusion : Ce que Riyad a entendu

Ce que Trump n’a pas dit à Riyad comptait plus que tout ce qu’il a fait. Il n’a pas parlé des guerres de prix pétroliers, des excès israéliens, ni de l’enterrement des Accords d’Abraham. Il n’a offert aucun partenariat—juste de la pression. Aucune stratégie—juste un racket.

Les Saoudiens ont entendu ce silence—fort et clair.

                                           Le billet de Thot

Quand la valeur MORT l’emporte sur la VIE

Quand la valeur MORT l’emporte sur la VIE

Quand la valeur MORT l’emporte sur la VIE

Une loi pour l’instauration du droit à l’aide à mourir vient d’être votée le 27 mai 2025 à l’Assemblée nationale.

Il serait donc en France bientôt plus facile d’accéder à l’euthanasie plutôt que de bénéficier de soins palliatifs.

Avec le vieillissement de la population et les dépenses de soins accrues, ce seront toujours les considérations économiques qui primeront.

On ne soignera donc plus, on ne soulagera plus, on tuera en faisant pression sur les personnes âgées, les handicapés, les patients atteints de graves maladies, qui seront poussés à réclamer qu’on accélère leur mort.

La franc-maçonnerie est à l’œuvre : Jacques ATTALI l’avait bien souhaité et prédit, tout comme la pandémie du COVID, dès 1981. Nous y sommes, et les loges applaudissent !

« L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste c’est la liberté et la liberté fondamentale, c’est le suicide ; en conséquence le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société.Dans une société capitaliste, des machines à tuer, des prothèses qui permettront d’éliminer la vie lorsqu’elle sera trop insupportable, ou économiquement trop coûteuse, verront le jour et seront de pratique courante. Je pense donc que l’euthanasie, qu’elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la société future

Jacques Attali in Recueil d’entretiens menés par Michel Salomon « L’avenir de la vie » 

(Collection « Les Visages de l’avenir » Editions Seghers  – 1981)

Cette loi est une transgression majeure pour notre société : l’interdit de tuer n’existant plus, la boîte de Pandore est ouverte.

Ce vote du 27 mai n’est qu’une étape, et nous devons espérer que les discussions au Sénat permettront de modifier le texte s’il devait être définitivement adopté par l’Assemblée nationale

Cette loi mortifère précise qu’il reviendra à un médecin de prendre seul, in fine, la décision de prescrire une substance létale.

Et cette loi prévoit encore un délit d’entrave *à l’accès à l’aide à mourir, puni de deux ans de prison et de 30.000 euros d’amende !

Nous devons rappeler qu’une fin de vie ne se résume pas à un choix binaire entre souffrance et injection létale, et que les soins palliatifs doivent toujours être encouragés et développés.

Le corps médical doit de respecter le Serment d’HIPPOCRATE que nous avons prêté avant le début de notre exercice :  » … Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément« .

Le risque majeur avec cette loi, compte tenu de l’actuelle démographie médicale et de l’absence criante de structures de soins palliatifs, est qu’il pourrait bien arriver qu’il soit plus facile d’avoir accès à un soignant pour demander une aide à mourir que pour être soigné.

C’est pourquoi nous devons tous continuer à nous battre contre cette loi, « par tous les moyens, mêmes légaux »

                                    Docteur Luc Prunieres 

* Article L2223-2 du Code de la santé publique : 

Entrave à  l’interruption légale de grossesse :

Est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse ou les actes préalables prévus par les articles L. 2212-3 à L. 2212-8 par tout moyen, y compris par voie électronique ou en ligne, notamment par la diffusion ou la transmission d’allégations ou d’indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse :

1° Soit en perturbant l’accès aux établissements mentionnés à l’article L. 2212-2, la libre circulation des personnes à l’intérieur de ces établissements ou les conditions de travail des personnels médicaux et non médicaux ;

2° Soit en exerçant des pressions morales et psychologiques, des menaces ou tout acte d’intimidation à l’encontre des personnes cherchant à s’informer sur une interruption volontaire de grossesse, des personnels médicaux et non médicaux travaillant dans les établissements mentionnés au même article L. 2212-2, des femmes venues recourir à une interruption volontaire de grossesse ou de l’entourage de ces dernières.

BHL, bientôt trans ?

BHL, bientôt trans ?

Qui se souvient de Bernard-Henri Lévy ? C’était un jeune homme des années 70, ami de Mitterrand et de la gauche de pouvoir, un fils de famille, pas d’une très bonne famille, mais riche, son père avait fait fortune dans les bois africains après les indépendances (les administrateurs coloniaux n’étaient plus là pour réguler l’exploitation des fonds et forêts). Lui-même avait fait normale avant de pondre un petit livre bien lancé, La Barbarie à visage humain. C’était l’époque des nouveaux philosophes et de la nouvelle droite. Celle-ci n’était pas de droite et ceux-là pas des philosophes, mais d’habiles publicitaires, de ces intellectuels qui occupaient les médias avant l’invention des réseaux sociaux et des influenceurs. 

Je me le rappelle dans le cul de basse-fosse ripoliné où Tesson avait installé le service culture du Quotidien de Paris, ses petits bureaux blancs et ses machines à écrire qu’on aurait dit tirées d’un paquet de Bonux (c’était une lessive connue à l’époque, comme BHL lui-même). Il venait chercher Jean-Marie Rouart, qui dirigeait le service, pour déjeuner, et menait grand bruit dans sa gabardine bleue, laissant porter sa voix sans trop se soucier de ceux qui travaillaient, et sonner ses souliers ferrés sur le sol. Il s’arrêta devant le bureau de Marcel Claverie, qui faisait tourner le service, journaliste capable, expérimenté, d’ailleurs charmant et d’une grande culture discrète. J’ignore si le jeune homme au Col blanc prétendait impressionner le vieux monsieur, mais je me souviendrai toujours du sourire patient, aimable de Marcel Claverie, et du rapide coup d’œil en coin qu’il me lança. C’était tout ce qu’il y avait à opposer à une telle esbroufe. BHL repartit bientôt, comme les grains passent en bord de mer, sans laisser de trace – rien qu’un léger bourdonnement dans les oreilles.

Le personnage n’a pas disparu aussi facilement, hélas, du paysage parisien. Il avait ses réseaux et ses trucs. Son visage de poupon impérieux et maussade s’épanouit bientôt en un sourire vainqueur : à New York, Sarajevo, Karachi et au centre national de la cinématographie, il a durablement installé un commerce international d’idées faciles fondant une morale dominante. Avec sa revue la Règle du Jeu, il a étendu son pouvoir sur plusieurs arrondissements de Paris et quelques salons de l’autre côté de l’Atlantique. Hélas l’âge est venu, il n’intéresse plus les jeunes. Plus personne ne songe à l’entarter. Il n’a jamais réussi à rédiger un bon livre, et son chef d’œuvre au cinéma, Le jour et la nuit (avec Alain Delon et Lauren Bacall, tout de même, on a de l’argent ou on n’en a pas) a été élu GOAT des nanars. Mais il lui faut toujours des strass et des lumières pour vivre. Comme la vieille vedette du cinéma muet dans Boulevard du crépuscule, il croit dur comme fer à un comme back qui ne saurait tarder. Alors, il publie, et il parle. Il a publié en janvier Nuits blanches, autobiographie rêvée et panégyrique de l’insomniaque qu’il est. Depuis, il en fait la promotion. En voici un passage :

« J’aime l’éveil, la vigilance, être en alerte face aux choses et aux autres. Je n’ai pas attendu les wokes pour être éveillé ! Emmanuel Levinas, qui fut mon maître, le dit : la conscience éthique, le souci d’autrui, sont toujours insomniaques ! »

Et comme le mot woke est à la mode, il a brodé à son propos dans une interview à CNews :

« Les relations de domination existent, ce fondement du wokisme n’est pas absurde. Les relations de domination existent et elles existent aussi dans la langue ». 

C’est touchant, tout de même, ce vieux bateleur qui découvre la lune. Vous vous rendez compte, il peut exister des dominants et des dominés ! Et cela pourrait se traduire dans la langue !? 

Ce n’est plus de la philosophie dans le boudoir, c’est de la philosophie à l’EHPAD. On déplorera sans doute que cette découverte justifie à ses yeux si peu que ce soit le wokisme, mais ce n’est pas le plus important. Le plus poignant est que ce vieux privilégié entre les privilégiés, éternel champion de la richesse, du copinage, des cercles de pouvoir, des réseaux d’influence, des idéologies en vogue, s’avise, les deux pieds déjà dans la vieillesse, qu’il existe des dominés et des dominants ! Mais qu’est-ce qu’on leur apprend à Louis-le-grand ? Et rue d’Ulm ? A conserver leurs privilèges ? Cela, BHL sait le faire, d’instinct. Son engouement pour le woke le rappelle. Entre deux photos, il s’affirme furieusement LGBT : « Changer de genre ? Je suis pour la liberté des gens, pour la liberté des consciences ». 

C’est beau comme l’antique, et cela nous annonce peut-être de nouvelles aventures. BHL trans, c’est pour quand ?

Martin Peltier