Charles Maurras : « Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons … »

Charles Maurras : « Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons … »

Ce texte de Maurras  date de la fin de sa vie. Il est extrait d’un livre – Votre bel aujourd’hui – publié après sa mort. C’est le temps de la captivité de Maurras où il songe à l’avenir du Pays. Ce texte tombe au moment où le Système s’emploie à nous imposer les dogmes mondialistes, européistes, immigrationnistes, consuméristes, afin de construire une France hors-sol, multiculturelle et  noyée dans le grand marché mondial. Mais c’est aussi un temps où monte et s’affirme cette réaction de l’Intelligence française et ce retour à un certain patriotisme populaire. Maurras oppose à la « politique » qu’impose la doxa la France réelle, faite d’histoire et d’héritage. 

« Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons ; ce sont des autels et des tombeaux ; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent au jardin, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats, il n’y a rien au monde de plus concret.

Le patriotisme n’est pas seulement un devoir. C’est un plaisir. « Pour ma part, disait Ulysse aux bons Phéniciens, je ne sais rien de plus agréable à l’homme que sa patrie. » Il le disait d’un pauvre rocher sur la mer. Comment parlerons-nous de la nôtre ? En est-il de plus belle, plus digne d’être défendue ? Qui, un jour se penchant dans l’embrasure d’une haute colline ou vers quelque vallon ouvrant sur le fleuve et la mer, ne s’est pas arrêté, suspendu, presque sidéré par un chœur imprévu de couleurs et de formes demi-divines ?…

La patrie est une société naturelle ou, ce qui revient absolument au même, historique. Son caractère décisif est la naissance. On ne choisit pas plus sa patrie – la terre de ses pères – que l’on ne choisit son père et sa mère. On naît Français par le hasard de la naissance. C’est avant tout un phénomène d’hérédité.

Les Français nous sont amis parce qu’ils sont Français ; ils ne sont pas Français parce que nous les avons élus pour nos amis. Ces amis sont reçus de nous ; ils nous sont donnés par la nature… Rien ne serait plus précieux que d’avoir des Français unis par des liens d’amitié. Mais, pour les avoir tels, il faut en prendre le moyen et ne pas se borner à des déclarations et à des inscriptions sur les murs.

Certes, il faut que la patrie se conduise justement. Mais ce n’est pas le problème de sa conduite, de son mouvement, de son action qui se pose quand il s’agit d’envisager ou de pratiquer le patriotisme ; c’est la question de son être même, c’est le problème de sa vie ou de sa mort… Vous remercierez et vous honorerez vos père et mère parce qu’ils sont vos père et mère, indépendamment de leur titre personnel à votre sympathie. Vous respecterez et vous honorerez la patrie parce qu’elle est elle, et que vous êtes vous, indépendamment des satisfactions qu’elle peut donner à votre esprit de justice ou à votre amour de la gloire. Votre père peut être envoyé au bagne : vous l’honorerez. Votre patrie peut commettre de grandes fautes : vous commencerez par la défendre, par la tenir en sécurité et en liberté.

Le patriotisme n’a pas besoin d’un idéal, socialiste ou royaliste, pour s’enflammer ; car il naît de lui-même, du sang et du sol paternels. Ce qu’il faut saluer, c’est le suprême sacrifice de la vie fait sur le sol qu’il s’est agi de défendre. Ce sol sacré serait moins grand, moins cher, moins glorieux, moins noble et moins beau si les Français de toute origine et de toute obédience n’y payaient pas en toute occasion nécessaire la juste dette de leur sang. Plus haut que l’armée et que le drapeau, plus haut que la plus fière conscience de la patrie, vit la patrie même, avec les saintes lois du salut public. Ce sont elles qui font consentir à de durs sacrifices pour défendre l’intégrité du reste et préserver son avenir. Qu’elle vive d’abord ! »

Charles Maurras, Votre bel aujourd’hui, 1953

RETOUR SUR LE BICENTENAIRE DE LA MORT DE NAPOLÉON BONAPARTE

RETOUR SUR LE BICENTENAIRE DE LA MORT DE NAPOLÉON BONAPARTE

En cette année 2021 a eu lieu la commémoration des deux cents ans de la disparition, en l’île de Sainte-Hélène, de Napoléon Bonaparte, un des personnages les plus prodigieux de l’histoire de France pour le meilleur ou pour le pire. À vrai dire, la commémoration a été troublée  par la crise sanitaire du coronavirus, et aussi par les revendications détestables de la « cancel- culture », mode subversive empruntée aux États-Unis qui veut effacer de l’histoire des personnages et des événements qui déplaisent en fonction des prétendues valeurs de notre époque. C’est ainsi que Napoléon Bonaparte, ayant rétabli l’esclavage colonial aux Antilles, a rejoint sur le banc d’infamie d’autres personnages comme Colbert, illustre ministre du Grand Roi, tenu pour responsable de l’édiction du  Code noir.

Nous ne nous situons évidemment pas dans cette démarche. L’histoire comporte ses gloires et ses tares, et ce n’est qu’en approfondissant les connaissances, au lieu d’ostraciser et de détruire, que l’on pourra éventuellement prendre parti. Au demeurant, commémorer n’est pas célébrer, ni d’ailleurs dénigrer. Il paraît nécessaire que le pays se penche sur les grandes étapes de son passé afin d’en tirer les leçons : de Bossuet à Maurras, tous les historiens le pensent. Enfin ces indignations rétrospectives est souvent intéressé reposent sur des anachronismes : chaque époque a ses idéaux et ses défauts et juger ce qui s’est passé hier à l’aune d’aujourd’hui expose à ne rien comprendre.

La quantité de domaines dans lesquels a œuvré Napoléon Bonaparte, pour le meilleur et pour le pire, rend sa place dans l’histoire, comme l’on dit, incontournable. Nous ne pourrons en ces quelques lignes nous livrer à un bilan tenté maintes fois, mais qui s’avère difficile. Qu’est-ce qui domine dans la vie et la carrière d’un tel homme ?  Le positif, par exemple le retour à la paix religieuse due au concordat, le rétablissement de l’ordre et de l’administration, voire un Code civil bien rédigé, mais non exempt de critiques, ou le négatif : les guerres, la conscription, le despotisme, la mort injuste du duc d’Enghien, sacrifié à une obscure vendetta ?… Et de quel côté mettre les victoires : Austerlitz modèle des batailles ? Iéna ou l’école militaire ? Ou bien Waterloo morne plaine ? Et la gloire ? Et les morts ? Et le sang ? En face de quantité d’initiatives administratives de cet homme épris d’ordre et de travail qui se sont avérées utiles, comme le cadastre, il y a eu des ravages considérables dans toute l’Europe, et un recul conséquent de l’image de la France… Faire la balance de tout cela est très difficile. Et l’homme lui-même échappe aux classifications : est-ce Robespierre à cheval ? Un despote éclairé ? Le continuateur des rois ? Le fondateur d’une nouvelle dynastie? Ou un Washington français ? Depuis deux siècles une quantité écrasante d’études, d’ouvrages et d’articles en discute sans pouvoir arriver à conclure tout à fait…

La place de ce personnage dans l’histoire restera de toute manière éminente: (« Encore une fois, je le trouve grand » a écrit Maurras).  En ce qui concerne la compréhension de son action, il nous semble que l’école d’Action Française a apporté une contribution essentielle, en particulier à travers les travaux et les appréciations du trio Maurras, Bainville, Daudet.

Jacques Bainville a écrit un Napoléon, paru en 1931 et maintes fois réédité, qui est devenu un classique. Notre maître Jean Tulard, lui-même spécialiste éminent de l’époque napoléonienne, le recommandait toujours dans la bibliographie qu’il remettait à ses étudiants,  preuve du caractère fondamental  et pérenne du fond de  l’ouvrage, par ailleurs incomparable par sa clarté et l’aisance de son style. Bainville montre que Napoléon Bonaparte, malgré sa remarquable intelligence et son énergie, a été prisonnier des circonstances qui l’avaient amené au pouvoir : il a été mis en place par des révolutionnaires pour permettre leur maintien (le 18 brumaire, même s’il s’avérera par la suite être un coup d’État de l’ordre, est initialement une tentative de stabilisation du pouvoir républicain afin d’éviter un retour à la royauté). Napoléon Bonaparte, Premier consul puis Empereur, comme Sisyphe poussant vainement son rocher, va  être lié inexorablement aux conquêtes de la Révolution, et parmi celles-ci à la possession de la Belgique. Or Anvers est « un pistolet braqué sur le cœur de l’Angleterre », et la Grande-Bretagne restera en guerre tant que la France ne lâchera pas cette conquête. Bainville a bien montré, au milieu des fastes et des déboires de la période, cet héritage révolutionnaire qui sera fatal à Napoléon.

De son côté, Maurras, dans la 3e partie de son étude, Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon (1937) – et aussi dans L’Ordre et le Désordre(1948) – s’est livré à une évaluation du personnage. Alors qu’il célèbre les résultats de la dynastie capétienne, plus efficace par son institution, qui a abouti à faire la France, que par les talents fort inégaux de ses représentants, il constate que l’Empire de Napoléon, et aussi celui de son neveu Napoléon III, quelles que soient les qualités personnelles des individus, a mené à des défaites totales et au rassemblement de puissances rivales, l’Allemagne et l’Italie, dont la monarchie avait réussi en son temps à conjurer l’unification. Maurras souligne donc que la nouvelle dynastie impériale, se situant dans le droit fil de la Révolution, a suivi une politique extérieure nuisible pour l’intérêt français. Le Maître de Martigues  est  également sévère au plan intérieur car, attaché  à la décentralisation, il critique le despotisme et l’absence de renaissance des franchises locales. Obligé d’admettre que la monarchie avait elle-même centralisé aux XVII et XVIIIe  siècles, Maurras note cependant que la royauté a la possibilité de décentraliser, ce qu’un pouvoir issu de l’élection ne peut pas faire et que Napoléon s’est bien gardé de faire. À la différence du pouvoir démocratique ou impérial, qui veut tout régir, Maurras souhaite une royauté  forte dans ses fonctions régaliennes, mais aussi un pays largement auto administré dans le cadre des professions et des provinces. On ajoutera que Maurras, quoique ennemi du parlementarisme, n’avait pas non plus de tendresse pour les tendances plébiscitaires des Bonaparte : il exprime son refus du césarisme dans les deux volumes de De Démos à César, parus en 1930.

Ajoutons enfin la contribution de Léon Daudet, dans un livre sans concession–l’on a parfois parlé d’un « règlement de comptes » – mais qui a le mérite de souligner des points importants : Deux idoles sanguinaires : la Révolution et son fils Bonaparte, paru en 1939. Déjà par son titre, l’ouvrage souligne la filiation et les affinités entre les deux périodes. Daudet consacre à Napoléon les trois derniers chapitres de son livre : « jeunesse et formation d’une idole », « l’assassinat du duc d’Enghien et « une caricature de la monarchie. » Portant la lumière–et le fer- sur quelques épisodes, et en s’aidant dans sa démonstration de nombreuses citations, l’auteur dresse un portrait à charge, non sans intérêt (particulièrement à propos du duc d’Enghien), mais que la sérénité de Bainville permet cependant de nuancer. On observe que, comme Bainville, Léon Daudet insiste sur le caractère infranchissable de l’obstacle anglais. Peut-être convient-il de remettre cette question au centre de l’évaluation de l’aventure napoléonienne : quelle que soit la valeur de l’édifice, il reposait sur un fondement fragilisé.

L’apport des penseurs et des historiens d’Action Française permet d’arriver à une vision équilibrée d’un personnage fascinant et d’une épopée grandiose qui ont  abouti à d’immenses déconvenues, que ce soit au plan de la défaite extérieure ou de l’abaissement des libertés. La sagesse de Bainville, la distance critique de Maurras et la verve polémique de Léon Daudet éclairent la compréhension du phénomène napoléonien, qui s’inscrit dans la continuité de la Révolution (laquelle a été remarquablement étudiée par Pierre Gaxotte, autre historien de la même école). Il serait souhaitable qu’une étude historiographique vienne mettre en évidence, d’une manière systématique, la valeur et la portée explicative de cette approche.

François Marceron

Ce qu’il faut faire

Ce qu’il faut faire

 

Il faut désormais faire peur à l’oligarchie, à ses membres, aux particuliers, aux clampins… de chair et de sang. S’ils ont décidé de diffuser par les mass medias une pandémie fictive, c’est parce qu’ils ont eu peur qu’un vrai virus ne les tue eux aussi. Ils n’ont pas de plus grande peur que celle de mourir… Persuadés de l’inexistence d’une destinée surnaturelle post-mortem, ils croient dur comme fer que seule existe cette misérable existence et plus encore qu’elle se limite aux plaisir tristes des sens et de la chair. C’est parce qu’ils n’ont aucun sens du caractère sacré, mystérieux et précieux de la vie qu’ils n’envisagent les êtres que comme des amas de chair brute dont ils pourraient disposer selon leur bon plaisir. Du fait de leur ignorance des fins dernières, ils ont une peur bleue de mourir. Ils ne sont pas les seuls, le troupeau ahuri des déchristianisés, pour les même raisons, a lui aussi peur de mourir, il est donc disposé à toutes les bassesses pourvu qu’on lui concède encore un délai. Mais cette peur qu’ont les oligarques de mourir nous procure un inestimable avantage stratégique à nous autres, militants révolutionnaires de la contre-révolution, paladins de la Tradition, soldats politiques de la nation, partisans de l’identité française, demi soldes de tout ce que le monde ancien nous a transmis de bon et de vrai. Nous ne voulons pas mourir, nous voulons vivre pour voir grandir les rejetons de notre race, nous voulons vivre pour les amitiés exigeantes et pour le goût du vin, pour éprouver les joies auxquelles un bon sujet et un citoyen vertueux a droit. 

Et comme nos aînés le firent en mille occasions, nous donneront volontiers nos vies à plus grand que nous, pour nos familles, pour la patrie, pour la Cité, pour la pérennité de notre civilisation, la plus brillante qu’est éclairé le soleil…

Nous n’avons pas peur de mourir, faites-le savoir à l’oligarchie, à la façon des coups de main des partisans de Mao Tsé Tung, nous pouvons frapper où nous voulons et quand nous le voudrons. Et nous frapperont sur eux. Non sur des symboles, des institutions, des bâtisses ou des sièges sociaux. Non, nous frapperons sur eux, en chair et en os. Et nous retournerons sans encombre à l’obscurité de nos vies de Goyims sans dommage. Sans préjudice.

 Monsieur K.

Les vices de la pensée (II) : le partisianisme

Les vices de la pensée (II) : le partisianisme

 

   « Oui ou non, la République peut-elle avoir une politique extérieure ? Oui ou non, sa nature de gouvernement d’opinion, de gouvernement de partis, de gouvernement divisé, fatalement diviseur de lui-même, l’a-t-elle mise en état d’infériorité dans les négociations qui ont précédé, accompagné, suivi cette guerre ? » (Charles Maurras, Kiel et Tanger).

La République des partis, délétère à souhait, fut toujours une de nos principales cibles car cette dernière, non contente d’être un système politique vicié dès l’origine, provoque dans son personnel politique une pensée que nous qualifierons de partisane. C’est-à-dire que l’homme de parti – le partisan – verra sa pensée se modifier pour correspondre à cet élément du politique qu’est le parti, le parti sera l’aboutissement d’un vice originel que nous portons en nous, à savoir le partisianisme.

L’Homme est un animal social, il convient qu’il vive en groupe dans des entités naturelles plus ou moins étendues et construites : la famille, la ville, la province, la nation, mais aussi la corporation, la religion ou le mouvement politique. Au sein de ces entités liées par le sort qui fit que des individus eurent à vivre ensemble sans qu’ils ne se choisissent, mais qui se maintiennent par une volonté commune au moins tacite, l’individu se sent appartenir à un tout et, faisant partie de ce tout, souhaite le défendre pour se défendre lui-même – sain instinct de préservation dont l’Homme occidental semble aujourd’hui dépourvu.

Le partisianisme n’est pas le sentiment d’appartenance à une entité naturelle, à un groupement humain uni par le sort et une volonté commune, il ne s’agit même pas de cet instinct salvifique de défense des siens contre l’Autre qui nous assaille, il s’agit de l’écueil de ces sains instincts. Ces entités naturelles, nous les appelons patries, le partisianisme les nomme partis. Quand les patries deviennent partis, quand l’instinct de préservation devient défense aveugle du groupe, quand toutes les références objectives sautent pour n’avoir plus que comme valeur fondatrice le groupe, nous sommes dans le partisianisme. Le partisianisme est ce mouvement de l’esprit qui fonde tout dans le groupe, dont la référence unique et normative est le groupe, le parti.

L’homme de patrie aimera profondément celle-ci, il souhaitera la défendre afin de se défendre lui-même et de protéger les siens, mais cette défense sera toujours en tension avec des normes morales – ses fondements – qui transcenderont le groupe qui, de ce fait, ne sera plus la source morale de tout notre agir. Autrement dit, le groupe sera défendu contre l’autre si le groupe poursuit un idéal de justice, de bonté ou de beauté – tant qu’il suivra les préceptes divins par exemple.

L’homme de patrie fondera son agir sur une morale dont la source sera autre que le groupe – soit l’ontologie même qu’est Dieu, soit le moi, soit une synthèse subjective comme l’Humanité, etc. Quant à l’homme de parti, le fondement de son agir, sa morale, procédera de la valeur fondatrice qu’est le groupe ; l’origine et la fin de son agir sera le parti. De ce fait, le partisan divisera le monde entre les siens – et leur idée – et les autres. Les siens ne pourront être que des êtres parfaits dont la pureté d’intention et d’action ne fera jamais aucun doute, les autres ne pourront jamais être que d’ignobles individus sans talent, sans honnêteté et ne pouvant être animés que d’une insatiable haine du bien, c’est-à-dire du parti : construction d’un camp du bien contre un camp du mal.

La première des conséquences étant que l’homme appartenant au camp du mal sera vu comme un ennemi absolu quel que soit sa valeur morale ou intellectuelle, il sera ontologiquement ennemi, puisque étant hors du parti. C’est pourquoi nous ne pouvons que constater la nocivité de l’actuel camp de bien qui ne s’embarrasse pas de détails et d’appréciation nuancées, il s’agit d’un parti qui se dresse contre nous et dont le fondement moral est le groupe, n’appartenant pas à celui-ci, nous sommes voués aux gémonies.

 Ce vice est magnifiquement illustré dans le roman Uranus de Marcel Aymé où est exposée la principale abjection du parti communiste ; ce dernier défendra les indéfendables – les pires tortionnaires et crapules – parce que appartenant au parti, et combattra avec la plus grande férocité les autres, réduits à n’être que des fascistes sans foi ni loi.

Quant à nous, il convient que nous nous demandions sans cesse si nos pensées sont celles d’un Homme de patrie ou de parti ; car il ne s’agira jamais de vaincre l’autre en tant qu’autre, mais de construire des patries saines en vue du Bien commun, le groupe n’étant qu’un élément nécessaire et structurant de cette entreprise.

Guillaume Staub

Que la France pourrait manoeuvrer et grandir

Que la France pourrait manoeuvrer et grandir

De Kiel et Tanger, Pierre Boutang a dit qu’il était « un acquis pour la suite des temps ».

Nous reproduisons in extenso le fameux chapitre XXIV, intitulé  » Que la France pourrait manoeuvrer et grandir  » dont l’actualité est étonnante. De nombreuses personnalités – Georges Pompidou, alors Président de la République en exercice, pour ne prendre qu’un seul exemple – n’ont pas caché l’intérêt qu’elles portaient à cet ouvrage. L’on peut dire que les les préconisations géostratégiques de l’ouvrage ont inspiré une grande partie de la politique extérieure de la Ve république.

Rappel historique : 18 juin 1895, Gabriel Hanoteaux – Ministre des Affaires étrangères – se rapproche de l’Allemagne et cultive l’alliance russe : les escadres allemande, russe et française se rencontrent et paradent devant le canal de Kiel, en mer Baltique. Presque dix ans plus tard, les radicaux ayant pris le pouvoir en France, Delcassé inverse cette politique extérieure, et parvient à l’Entente cordiale avec l’Angleterre. En guise de représailles et d’avertissement à la France, Guillaume II débarque à Tanger, le 31 mars 1905, pour manifester sa puissance et contrecarrer les visées françaises dans la région. Charles Maurras en tire la conclusion que la République française n’a pas de politique extérieure, parce que ses institutions ne le lui permettent pas.

Chapitre XXIV : Que la France pourrait manœuvrer et grandir

Alors, pour n’avoir pas à désespérer de la République, bien des républicains se sont résignés à un désespoir qui a dû leur être fort douloureux : ils se sont mis à désespérer de la France. Résistance, vigueur, avenir, ils nous contestent tout. Ce pays est peut-être absolument épuisé, disent-ils. Sa dégression militaire et maritime n’exprime-t-elle pas un état d’anémie et d’aboulie sociales profondes ? Sans parler des mutilations que nous avons souffertes, n’avons-nous pas diminué du seul fait des progrès de l’Univers ?

La population de l’Europe s’est accrue. L’Amérique s’est colonisée et civilisée. Nos vingt-cinq millions d’habitants à la fin du XVIIIe siècle représentaient la plus forte agglomération politique du monde civilisé. Aujourd’hui, cinq ou six grands peuples prennent sur nous des avances qui iront bientôt au double et au triple. La terre tend à devenir anglo-saxonne pour une part, germaine pour une autre. Slaves du Nord, Slaves du Sud finiront par se donner la main. L’Islam renaît, le monde jaune s’éveille : à l’un l’Asie, l’Afrique à l’autre. Que pourra faire la petite France entre tous ces géants ? Barbares ou sauvages, à plus forte raison si elles sont civilisées, ces grandes unités ne paraissent-elles pas chargées de la dépecer ou de l’absorber par infiltrations graduelles ? Peut-elle avoir un autre sort que celui de la Grèce antique ?

(l’immense Empire macédonien sous Alexandre)
Ceux qui font ce raisonnement oublient trop que, des grandes agglomérations nationales qui nous menacent, les unes, comme l’Italie et l’Allemagne, ne sont pas nées de leur simple élan naturel, mais très précisément de notre politique révolutionnaire, et les autres ne sont devenues possibles qu’en l’absence d’une action vigoureuse de Paris. En général, elles sont nées extérieurement à nous, des mouvements nationalistes que notre politique nationale n’a pas été en état de combattre ou même qu’elle a sottement servis et favorisés. Nous avons favorisé l’unification des peuples européens, nous avons laissé faire l’empire britannique. L’Amérique avait été séparée par Louis XVI de l’Angleterre, et son histoire ultérieure eût été un peu différente si Louis XVI avait eu quatre ou cinq successeurs réguliers, c’est-à-dire aussi versés dans l’art de pratiquer des sécessions chez les voisins que de maintenir entre les Français l’unité, la paix et l’union…

(l’immense empire romain)

Notre natalité a baissé ? Mais il n’est pas prouvé que cette baisse soit indépendante de nos lois politiques, ces chefs-d’œuvre de volonté égalisante et destructive qui tendent à rompre l’unité des familles et à favoriser l’exode vers les villes des travailleurs des champs. Il n’est pas prouvé davantage qu’on ne puisse y remédier, directement et sûrement, par un certain ensemble de réformes profondes doublées d’exemples venus de haut. Une politique nationale eût changé bien des choses, du seul fait qu’elle eût existé. Elle en changerait d’autres, si elle profitait des réalités favorables qu’une diplomatie républicaine, condamnée à l’inexistence ou à la démence, ne peut que laisser échapper.

Plus d’une circonstance très propice semble nous sourire aujourd’hui. Il suffirait de voir, de savoir, de prévoir. C’est nous qui manquons à la fortune, nous n’avons pas le droit de dire que l’occasion fera défaut. On se trompe beaucoup en affirmant que l’évolution du monde moderne ne peut tendre qu’à former de grands empires unitaires. Sans doute une partie de l’univers s’unifie, mais une autre tend à se diviser, et ces phénomènes de désintégration, comme dirait Herbert Spencer, sont très nombreux. Les virtualités de discorde, les causes éventuelles de morcellement, les principes de guerres de climats et de guerres de races existent, par exemple, aux États-Unis ; ils y sont moins visibles que l’impérialisme, mais le temps, les heurts du chemin et des brèches adroites pratiquées de main d’homme les feraient apparaître facilement un jour. Une foule de petites nations séparées se sont déjà formées au XIXe siècle en Europe, comme en peut témoigner la mosaïque des Balkans, dont nous n’avons su tirer aucun parti pour la France. La Norvège et la Suède ont divorcé. La Hongrie semble parfois vouloir rompre avec l’Autriche, qui elle-même est travaillée des revendications croates et roumaines. Cela fait entrevoir beaucoup de possibles nouveaux.

Ce serait une erreur profonde que de penser que tout petit peuple récemment constitué doive fatalement se référer, en qualité de satellite, à l’attraction du grand État qui sera son plus proche parent, ou son plus proche voisin, ou le plus disposé à exercer sur lui, par exemple, la tutelle affectueuse de l’Empire britannique sur le Portugal. Les Slaves du Sud ne sont pas devenus aussi complètement vassaux de Saint-Pétersbourg que l’indiquaient leurs dispositions d’autrefois. Le tzar blanc les recherche ; il leur arrive d’accepter ses bienfaits comme vient de le faire le nouveau roi des Bulgares. Mais les Slaves sont repoussés par une crainte autant qu’attirés par un intérêt : la monarchie austro-hongroise peut les grouper. À supposer que Budapest devienne indépendante, de sérieux problèmes de vie et de liberté se posent pour les Magyars placés entre le Hohenzollern de Berlin et celui de Bucarest. On soutient que, dans cette hypothèse, le Habsbourg serait vivement dépouillé par le roi de Prusse. C’est bientôt dit. D’autres solutions sont possibles, qui seraient plus conformes au nationalisme farouche des États secondaires, celle-ci notamment : l’addition fédérale ou confédérale de tous ces États moyens tendant et même aboutissant à former un puissant contrepoids aux empires. Il n’y faudrait qu’une condition : cet ensemble ayant besoin d’être organisé, il resterait à trouver l’organisateur, ou, si l’on veut, le fédérateur, car rien ne se forme tout seul.

Le choc des grands empires, remarquons-le, pourra multiplier le nombre de ces menues puissances qui aspireront ainsi à devenir des neutres. Chaque empire éprouvera une difficulté croissante à maintenir son influence et sa protection sans partage sur la clientèle des nationalités subalternes. La liberté de celles-ci finira par être partiellement défendue par le grave danger de guerre générale qui résultera de toute tentative d’asservir l’une d’elles ou d’en influencer une autre trop puissamment. Le monde aura donc chance de se présenter pour longtemps, non comme une aire plane et découverte, abandonnée à la dispute de trois ou quatre dominateurs, non davantage comme un damier de moyens et de petits États, mais plutôt comme le composé de ces deux systèmes : plusieurs empires, avec un certain nombre de nationalités, petites ou moyennes, dans les entre-deux.

Un monde ainsi formé ne sera pas des plus tranquilles. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants et la paix des uns et des autres ne reposera guère que sur la terreur qu’auront su s’inspirer réciproquement les colosses. Société d’épouvantement mutuel, compagnie d’intimidation alternante, cannibalisme organisé ! Cette jeune Amérique et cette jeune Allemagne, sans oublier cette vieille Autriche et cette vieille Angleterre qui rajeunissent d’un quart de siècle tous les cent ans, auront des relations de moins en moins conciliantes et faciles. Peu d’alliances fermes, mais un plexus de traités et partant de litiges. La rivalité industrielle entre les empires est déjà très âpre ; il serait utopique de chercher de nos jours leur principe d’accord, ni comment cet accord pourra durer entre eux.

Quantum ferrum ! On ne voit au loin que ce fer. La civilisation occidentale a fait la faute immense d’armer les barbares, l’Abyssinie contre l’Italie, le Japon contre la Russie. Erreurs qui ne peuvent manquer d’engendrer à la longue de nouvelles suites d’erreurs. On a salué dans Guillaume II le prince généreux qui voulut grouper l’Europe contre les Jaunes. Et c’est lui qui arme les multitudes sauvages de l’Asie blanche et de l’Afrique noire contre l’Angleterre et la France. Mais, s’il est le coadjuteur de la Porte et le protecteur de l’Islam, il ne lui serait pas facile de ne pas l’être : les empires contemporains subissent de plus en plus cette loi de travailler contre leur commune racine, la chrétienté et la civilisation. C’est un des résultats de leur progrès matériel. À ne regarder que les intérêts, l’intérêt de la seule métallurgie en Allemagne, en Angleterre et en Amérique suffit à rendre chimérique toute union des civilisés, tout pacte civilisateur. Concurrence : d’où tremblement universel.

Eh bien ! dans cet état de choses, entre les éléments ainsi définis, ce tremblement et cette concurrence fourniraient justement le terrain favorable et le juste champ d’élection sur lequel une France pourrait manœuvrer, avec facilité et franchise, du seul fait qu’elle se trouverait, par sa taille et par sa structure, très heureusement établie à égale distance des empires géants et de la poussière des petites nations jalouses de leur indépendance. Les circonstances sont propices à l’interposition d’un État de grandeur moyenne, de constitution robuste et ferme comme la nôtre. Parce qu’elle doit rester puissamment agricole, la France peut apporter quelque mesure au développement industriel ; elle n’en est point serve.

Elle peut se développer et s’enrichir sur place presque indéfiniment, parce qu’elle dispose des plus belles terres d’Europe, qui sont encore bien loin d’être mises en valeur comme il conviendrait. Une politique favorable à nos dix-huit millions de ruraux, dont beaucoup sont propriétaires, nous concentrerait fortement dans le domaine de nos rois, et le péril d’être touché par le mouvement de désintégration universelle serait prévenu sans difficulté par un octroi spontané de larges libertés locales. Économiquement et politiquement, par l’agriculture et par la décentralisation, nous composerions l’État le plus uni, en même temps que le plus souple et le plus autonome de l’Europe. Tout fâcheux abus de politique impériale et coloniale nous serait interdit par cette heureuse constitution qui ouvrirait la voie à la plus belle, à la plus active, à la plus fructueuse des politiques d’influence, car notre roi, maître absolu de son armée, de sa marine et de sa diplomatie, jouirait de l’indépendance nécessaire pour guetter, chez autrui, l’inévitable excès de la politique orgueilleuse à laquelle les Allemands, les Russes, les Anglais et les Américains ne peuvent désormais échapper.

Cette période de guet, d’affût et de véritable recueillement pourrait être employée à un travail souterrain de correspondance, d’entente et d’organisation, pratiqué parmi les peuples de puissance secondaire, parmi les demi-faibles, affamés d’une sécurité moins précaire, aspirant à une existence mieux garantie. Chacun d’eux ne peut rien. Simplement coalisés, ils ne peuvent pas beaucoup plus, étant séparés l’un de l’autre par de trop grandes diversités d’intérêt. Une ligue à vingt têtes n’aurait au juste aucune tête. Il y faut une tête unique et puissante pourvu que sa puissance ne soit pas un effroi. Il y faut la tête d’une France bien ordonnée, c’est-à-dire couronnée par un roi de France. Pour fournir un réel service, cette France doit représenter l’alliance d’un État fort, complet, capable de présider avec une impartiale majesté le conseil de ses alliés et de ses clients, en mesure de faire exécuter les décisions communes et de donner des avis compris avec rapidité, tout en se défendant avec le plus grand soin de paraître imposer une autorité insolente.

(Saint-Louis qui fut sollicité de rendre son arbitrage entre les querelles européennes).   

Nous n’aurions pas à chercher ni à convier ; les États secondaires seraient comme chassés par la force des choses dans notre direction : nous les verrions s’enfuir vers nous. À nous donc de nous montrer assez vigoureux et d’être assez sages pour donner confiance, apparaître comme des protecteurs effectifs et non des tyrans. Cette ligue de menus peuples pourrait nous déférer son commandement militaire, et la politique éternelle des rois de France, volonté d’empêcher la Monarchie universelle ou l’accroissement excessif de telle ou telle coalition, recommencerait à rayonner efficacement de Paris. Comme jadis, en raison de l’infériorité numérique qui nous échut parfois sans nous procurer de désavantage réel, nous n’aurons peut-être pas sur la carte le volume des plus grandes puissances : nous en aurons l’autorité morale fondée sur une force vive supérieure.

Mieux que la Prusse ou le Piémont avant l’Unité, nous multiplierons nos valeurs par un habile emploi d’amis, de protégés, d’affranchis exercés et fortifiés par notre aide. Politique de générosité qui aura son intérêt propre autant que sa beauté, cette chevalerie nous élèvera à l’empire.

Le maximum de notre force intérieure ayant été atteint par la constitution de la Monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée, nous aurons obtenu, par la constitution du robuste faisceau de nos amitiés, le maximum de notre force extérieure. Assurés de la force, la force ordonnée et qui dure, il deviendra possible d’en venir à l’action : l’action, soit immédiate, soit à long terme, pour la reprise de notre bien et l’action en vue d’une paix européenne et planétaire qui, mettant fin à l’anarchie barbare de nos races supérieures, mérite enfin d’être appelée la paix française, seule digne du genre humain.

Il n’est pas permis de marchander à l’œuvre de Bismarck, nationaliste prussien, ou de Disraëli, nationaliste anglais, l’admiration qu’elle comporte. Mais enfin, il y a quelque chose au-dessus, c’est l’œuvre d’un Metternich : son Europe, qui est celle de Richelieu, de Lionne, de Choiseul et de Vergennes, apparaît bien supérieure aux nationalités de Cavour et de Canovas. Cette Europe elle-même était inférieure à la chrétienté d’Urbain II et d’Innocent III. La chrétienté unie n’existant plus depuis la Réforme, il n’en subsiste pas moins une civilisation commune à sauvegarder. La France peut en être le soldat et le gendarme, comme le Siège catholique romain peut en redevenir le docteur et le promoteur. Le monde jaune organisé par le Japon, le monde sémitique ressuscitant, ici dans l’Internationale juive et ailleurs dans l’Islam, nous menacent de furieuses secousses, et tout le monde ne méprise pas l’apport intarissable des continents noirs : que de croisades pacifiques ou guerrières à organiser ! Et, si l’on est tenté de se croire isolé, qu’on se rappelle tout ce qui parle encore français et latin dans le monde, l’immense Canada et cette carrière infinie que nous ouvrent les Amériques du Centre et du Sud ! Ce n’est pas la matière qui se refusera à l’audace française. L’esprit français trouve à choisir entre d’innombrables objets. 

Charles Maurras

Maurrassisme et Catholicisme

Maurrassisme et Catholicisme

La sainte Chapelle

Maurras s’explique ici, avec une hauteur de vue incomparable sur le grand respect qu’il voue – et avec lui toute l’Action française, croyants ou non – à l’Eglise catholique. Au temps où Maurras publie ce texte, comme au nôtre, cet attachement a provoqué une forme de critique venue des milieux modernistes – suspectant sa sincérité. Cette même mouvance s’emploie aujourd’hui à combattre tout ce qui, dans l’Eglise peut relever de la Tradition. Nous partageons aujourd’hui encore les analyses et les sentiments de Maurras envers le catholicisme. Force est de se poser la question : le catholicisme d’aujourd’hui est-il encore dans les faits celui que Maurras aimait et défendait ? Oui… La question se pose. 

I

On se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d’une sourde tendresse et d’une profonde affection. — C’est de la politique, dit-on souvent. Et l’on ajoute : — Simple goût de l’autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple… Sans souscrire à d’aussi sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d’un propos de M. Brunetière : « L’Église catholique est un gouvernement », et concluent : vous aimez ce gouvernement fort.

Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l’Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l’épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu’il fulmine ; mais la plupart du temps son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d’un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n’épuise pas la notion du Catholicisme, et c’est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l’harmonie est loin de cesser. Elle s’amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors.

Il ne faut donc pas s’arrêter à la seule hiérarchie visible des personnes et des fonctions. Ces gradins successifs sur lesquels s’échelonne la majestueuse série des juridictions font déjà pressentir les distinctions et les classements que le Catholicisme a su introduire ou raffermir dans la vie de l’esprit et l’intelligence du monde. Les constantes maximes qui distribuent les rangs dans sa propre organisation se retrouvent dans la rigueur des choix critiques, des préférences raisonnées que la logique de son dogme suggère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l’homme reçoit, du jugement et du sentiment de l’Église, place proportionnelle au degré d’importance, d’utilité ou de bonté. Le nombre de ces désignations électives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop subtilement, pour qu’il ne semble pas toujours assez facile d’y contester, avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l’Église prend sa revanche, où tous ses avantages reconquièrent leur force, c’est lorsqu’on en revient à considérer les ensembles. Rien au monde n’est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à l’admettre n’ont jamais pu se plaindre sérieusement d’avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste ce qu’ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l’incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir.

Cet ordre intellectuel n’a rien de stérile. Ses bienfaits rejoignent la vie pratique. Son génie prévoyant guide et soutient la volonté, l’ayant pressentie avant l’acte, dès l’intention en germe, et même au premier jet naissant du vœu et du désir. Par d’insinuantes manœuvres ou des exercices violents répétés d’âge en âge pour assouplir ou pour dompter, la vie morale est prise à sa source, captée, orientée et même conduite, comme par la main d’un artiste supérieur.

Pareille discipline des puissances du cœur doit descendre au delà du cœur. Quiconque se prévaut de l’origine catholique en a gardé un corps ondoyé et trempé d’habitudes profondes qui sont symbolisées par l’action de l’encens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déterminent des influences et des modifications radicales. De là est née cette sensibilité catholique, la plus étendue et la plus vibrante du monde moderne, parce qu’elle provient de l’idée d’un ordre imposé à tout. Qui dit ordre dit accumulation et distribution de richesses : moralement, réserve de puissance et de sympathie.

II

On pourrait expliquer l’insigne merveille de la sensibilité catholique par les seules vertus d’une prédication de fraternité et d’amour, si la fraternité et l’amour n’avaient produit des résultats assez contraires quand on les a prêchés hors du catholicisme. N’oublions pas que plus d’une fois dans l’histoire il arriva de proposer « la fraternité ou la mort » et que le catholicisme a toujours imposé la fraternité sans l’armer de la plus légère menace : lorsqu’il s’est montré rigoureux ou sévère jusqu’à la mort, c’est de justice ou de salut social qu’il s’est prévalu, non d’amour. Le trait le plus marquant de la prédication catholique est d’avoir préservé la philanthropie de ses propres vertiges, et défendu l’amour contre la logique de son excès. Dans l’intérêt d’une passion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aussi de s’aigrir et de se tourner en haine aussitôt qu’on lui permet d’être la maîtresse, le catholicisme a forgé à l’amour les plus nobles freins, sans l’altérer ni l’opprimer.

Par une opération comparable aux chefs-d’œuvre de la plus haute poésie, les sentiments furent pliés aux divisions et aux nombres de la Pensée ; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigilants ; le cœur humain, qui est aussi prompt aux artifices du sophisme qu’à la brutalité du simple état sauvage, se trouva redressé en même temps qu’éclairé.

Un pareil travail d’ennoblissement opéré sur l’âme sensible par l’âme raisonnable était d’une nécessité d’autant plus vive que la puissance de sentir semble avoir redoublé depuis l’ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait devenu le monde si, retournant les termes de ce principe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu » ? Bien des âmes que la tendresse de l’évangile touche, inclinent à la flatteuse erreur de ce panthéisme qui, égalisant tous les actes, confondant tous les êtres, légitime et avilit tout. Si elle eût triomphé, un peu de temps aurait suffi pour détruire l’épargne des plus belles générations de l’humanité. Mais elle a été combattue par l’enseignement et l’éducation que donnait l’Église : — Tout amour n’est pas Dieu, tout amour est « DE DIEU ». Les croyants durent formuler, sous peine de retranchement, cette distinction vénérable, qui sauve encore l’Occident de ceux que Macaulay appelle les barbares d’en bas.

Aux plus beaux mouvements de l’âme, l’Église répéta comme un dogme de foi : « Vous n’êtes pas des dieux ». À la plus belle âme elle-même : « Vous n’êtes pas un Dieu non plus ». En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l’idée et à l’observance du tout, les avis de l’Église éloignèrent l’individu de l’autel qu’un fol amour-propre lui proposait tout bas de s’édifier à lui-même ; ils lui représentèrent combien d’êtres et d’hommes, existant près de lui, méritaient d’être considérés avec lui : — n’étant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seulement ta propre loi. Ce sage et dur rappel à la vue des choses réelles ne fut tant écouté que parce qu’il venait de l’Église même. La meilleure amie de chaque homme, la bienfaitrice commune du genre humain, sans cesse inclinée sur les âmes pour les cultiver, les polir et les perfectionner, pouvait leur interdire de se choisir pour centre.

Elle leur montrait ce point dangereux de tous les progrès obtenus ou désirés par elle. L’apothéose de l’individu abstrait se trouvait ainsi réprouvée par l’institution la plus secourable à tout individu vivant. L’individualisme était exclu au nom du plus large amour des personnes, et ceux-là mêmes qu’entre tous les hommes elle appelait, avec une dilection profonde, les humbles, recevaient d’elle un traitement de privilège, à la condition très précise de ne point tirer de leur humilité un orgueil, ni de la sujétion le principe de la révolte. 

La douce main qu’elle leur tend n’est point destinée à leur bander les yeux. Elle peut s’efforcer de corriger l’effet d’une vérité âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la remplacer par de vides fictions. Ce qui est : voilà le principe de toute charitable sagesse. On peut désirer autre chose. Il faut d’abord savoir cela. Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants, l’Église n’encombre pas cette vérité de contestations superflues. S’il y a des puissants féroces, elle les adoucit, pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s’ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l’utilisant pour ses vues, loin d’en relâcher la précieuse consistance. Il faudrait se conduire tout autrement si notre univers était construit d’autre sorte et si l’on pouvait y obtenir des progrès d’une autre façon. Mais tel est l’ordre. Il faut le connaître si l’on veut utiliser un seul de ses éléments. Se conformer à l’ordre abrège et facilite l’œuvre. Contredire ou discuter l’ordre est perdre son temps. Le catholicisme n’a jamais usé ses puissances contre des statuts éternels ; il a renouvelé la face de la terre par un effort d’enthousiasme soutenu et mis en valeur au moyen d’un parfait bon sens. Les réformateurs radicaux et les amateurs de révolution n’ont pas manqué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amèrement de tant de précautions. Mais il les a tranquillement excommuniés un par un.

III

L’Église catholique, l’Église de l’Ordre, c’étaient pour beaucoup d’entre nous deux termes si évidemment synonymes qu’il arrivait de dire : « un livre catholique » pour désigner un beau livre, classique, composé en conformité avec la raison universelle et la coutume séculaire du monde civilisé ; au lieu qu’un « livre protestant » nous désignait tout au contraire des sauvageons sans race, dont les auteurs, non dépourvus de tout génie personnel, apparaissaient des révoltés ou des incultes. Un peu de réflexion nous avait aisément délivrés des contradictions possibles établies par l’histoire et la philosophie romantiques entre le catholicisme du Moyen-Âge et celui de la Renaissance. Nous cessions d’opposer ces deux périodes, ne pouvant raisonnablement reconnaître de différences bien profondes entre le génie religieux qui s’était montré accueillant pour Aristote et pour Virgile et celui qui reçut un peu plus tard, dans une mesure à peine plus forte, les influences d’Homère et de Phidias. Nous admirions quelle inimitié ardente, austère, implacable, ont montrée aux œuvres de l’art et aux signes de la beauté les plus résolus ennemis de l’organisation catholique.

Luther est iconoclaste comme Tolstoï, comme Rousseau. Leur commun rêve est de briser les formes et de diviser les esprits. C’est un rêve anti-catholique. Au contraire, le rêve d’assembler et de composer, la volonté de réunir, sans être des aspirations nécessairement catholiques, sont nécessairement les amis du catholicisme. À tous les points de vue, dans tous les domaines et sous tous les rapports, ce qui construit est pour, ce qui détruit est contre ; quel esprit noble ou quel esprit juste peut hésiter ?

Chez quelques-uns, que je connais, on n’hésita guère. Plus encore que par sa structure extérieure, d’ailleurs admirable, plus que par ses vertus politiques, d’ailleurs infiniment précieuses, le catholicisme faisait leur admiration pour sa nature intime, pour son esprit. Mais ce n’était pas l’offenser que de l’avoir considéré aussi comme l’arche du salut des sociétés. S’il inspire le respect de la propriété ou le culte de l’autorité paternelle ou l’amour de la concorde publique, comment ceux qui ont songé particulièrement à l’utilité de ces biens seraient-ils blâmables d’en avoir témoigné gratitude au catholicisme ? Il y a presque du courage à louer aujourd’hui une doctrine religieuse qui affaiblit la révolution et resserre le lien de discipline et de concorde publique, je l’avouerai sans embarras. Dans un milieu de politiques positivistes que je connais bien, c’est d’un Êtes vous catholiques ? que l’on a toujours salué les nouveaux arrivants qui témoignaient de quelque sentiment religieux. Une profession catholique rassurait instantanément et, bien qu’on n’ait jamais exclu personne pour ses croyances, la pleine confiance, l’entente parfaite n’a jamais existé qu’à titre exceptionnel hors de cette condition.

La raison en est simple en effet, dès qu’on s’en tient à ce point de vue social. Le croyant qui n’est pas catholique dissimule dans les replis inaccessibles du for intérieur un monde obscur et vague de pensées ou de volontés que la moindre ébullition, morale ou immorale, peut lui présenter aisément comme la voix, l’inspiration et l’opération de Dieu même.

Aucun contrôle extérieur de ce qui est ainsi cru le bien et le mal absolus. Point de juge, point de conseil à opposer au jugement et au conseil de ce divin arbitre intérieur. Les plus malfaisantes erreurs peuvent être affectées et multipliées, de ce fait, par un infini. Effrénée comme une passion et consacrée comme une idole, cette conscience privée peut se déclarer, s’il lui plaît, pour peu que l’illusion s’en mêle, maîtresse d’elle-même et loi plénière de tout : ce métaphysique instrument de révolte n’est pas un élément sociable, on en conviendra, mais un caprice et un mystère toujours menaçant pour autrui.

Il faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l’homme et de la société ; pour la résoudre, il faut constituer des autorités vivantes chargées d’interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là et là seulement, l’homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes : l’homme n’ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d’un froissement, et la société trouve devant elle un grand corps, une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement quoique inégalement compétentes. L’Église incarne, représente l’homme intérieur tout entier ; l’unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L’État, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon ?   

Charles Maurras

Nationalisme et catholicité

Nationalisme et catholicité

Pour bien des chrétiens qui ne réfléchissent guère au sens des mots, le nationalisme est un péché ou  ne serait que « la forme dégradée du patriotisme ». Et, de fait, il y a toujours eu des hommes vertueux pour considérer les frontières nationales comme une insulte à l’amour dû à tous les hommes de la terre.

Évidemment, si nous vivions dans un monde de saints, il n’y aurait pas plus besoin d’être nationaliste que de fermer à clef la porte de son appartement… Seulement voilà : les hommes ne sont pas naturellement bons, et ils ont besoin de se grouper dans des communautés qui les protègent contre les autres autant qu’elles les aident à contenir leurs propres appétits.

Nier cette évidence revient tout simplement à nier le péché originel : c’est le tort des cosmopolites et de leurs complices démocrates chrétiens qui, jetant le discrédit sur les traditions, les institutions coutumières, les corps sociaux ancestraux, croient porter l’homme aux « franchises de l’esprit » (Marc Sangnier dixit), mais, en fait, le dépouillent de toute identité sans pour autant servir la paix.

Faut-il donc être nationaliste ? Hélas oui ! Et plus que jamais quand ceux qui veulent détruire les nations n’ont d’autres ambitions que mercantiles. La supranationalité selon Maastricht, comme le « Nouvel ordre mondial » dont elle est le premier jalon, est celle de l’Argent, au nom duquel on rationalise, déracine et asservit. On veut inviter les hommes à fuir tout ce qui mérite d’être gardé et défendu et à se massifier dans la vulgarité du fast-food, dans le culte du gadget et, pour les plus « initiés », sous le vernis gnostique et vaguement spiritualiste du « New Age ». S’il y a un ordre là-dedans, c’est celui de la décharge publique.

Les États-Unis d’Europe sont derrière nous

Toutefois, s’il convient de s’accrocher à la défense de la nation, c’est parce que le monde est en pleine régression. L’Histoire nous apprend qu’au temporel, Rome seule réussit à unir un grand nombre de peuples européens, les aidant à dépasser leurs querelles intestines. Après la débâcle de l’Empire, les évêques et les moines sauvèrent l’acquis de la civilisation et, sous le signe de l’universalité chrétienne, révélèrent aux chefs barbares eux-mêmes les bienfaits de l’ordre établi par Dieu dans sa création. Fils aînés de l’Église, les Mérovingiens, puis les Carolingiens tentèrent de prolonger Rome, mais leurs succès ne purent s’inscrire dans la durée. Ce fut alors l’émiettement féodal, tandis que l’Église assurait la maintenance du savoir et de la charité.

Puis les Capétiens eurent la sagesse de rassembler peu à peu les régions, les peuples qui avaient entre eux les plus solides affinités. Ainsi, autour du roi, lieutenant de Dieu sur terre, se forma la France au rythme de l’hérédité. Ce royaume allait-il vivre replié sur lui-même ? Sûrement pas ! Au-dessus des couronnes, rayonnait alors la Chrétienté, cette grande fraternité des peuples baptisés. Les hommes n’étaient certes pas tendres les uns envers les autres, mais tous possédaient le même sens de la parole donnée, respectaient le même code de l’honneur et savaient qu’ils auraient des comptes à rendre devant Dieu. La Chrétienté c’était aussi la soumission à l’ordre naturel, à la sagesse ancestrale reconnue comme le reflet de la sagesse de Dieu. Tout empêchait l’individu de se prendre pour le centre du monde.

L’exemple de sainte Jeanne d’Arc

Bien sûr, rien n’est parfait ici-bas. Dès 1054, l’Église d’Europe orientale, préférant ses disputes byzantines à la rigueur latine, se sépara de Rome, au risque de se mettre au service des puissances étatiques. En Occident même, dès le XIVe siècle, le nominalisme de Guillaume d’Occam renvoyait l’homme aux lumières de sa conscience individuelle. Puis des théologiens sorbonnards, laïcistes avant la lettre, voulurent tenter de séparer les fins spirituelles des hommes, des fins temporelles des États, tandis que d’autres soutenaient la primauté des conciles sur la papauté. Climat d’impatience face aux cadres traditionnels, donc profitable – déjà ! – aux hommes d’affaires qui se mirent à rêver d’une Europe réorganisée selon des visées marchandes. En envahissant la France, en lui arrachant même sa dynastie par l’odieux traité de Troyes (1 420), donc en mettant hors-jeu le royaume capétien, l’Angleterre servit fort bien les intérêts des marchands anglo-saxons, mais aussi allemands et bourguignons, qui pourraient ainsi se livrer aux démons de la démesure. La crise était aussi dans l’Église où la hiérarchie se compromettait bien souvent avec ceux qui fabriquaient l’opinion dans un sens hostile à la catholicité romaine. Et pendant ce temps, à l’est, l’islam progressait…

C’est alors que Dieu envoya sainte Jeanne d’Arc, une humble jeune fille ignorant les sophistes de son temps, obéissant d’un même élan à l’ordre divin et aux lois permanentes de la Création. Elle fit tout de suite sacrer à Reims le roi légitime Charles VII, sachant bien qu’en l’absence d’autorité royale, tout effort militaire, social, intellectuel et même religieux risquait de demeurer éphémère. Ce faisant, elle affirma devant toute l’Europe que la légitimité et la souveraineté françaises étaient inaliénables. Et tandis qu’elle restituait aux Français l’héritage qui les faisait être ce qu’ils étaient, elle montrait aux Anglais, fermement mais sans haine, qu’ils avaient intérêt à retourner vivre là où ils pouvaient vivre en paix. Et du même coup, elle donnait le coup de grâce à la supranationalité matérialiste, brandissant contre le cosmopolitisme le véritable universalisme : celui de la Croix, qui ne brise jamais les liens naturels et historiques entre les hommes, mais appelle au contraire les communautés à concourir au bien commun universel.

Jeanne, incarnation du nationalisme français ? La réponse est oui. Certes on ne parlait guère de nation à cette époque (et pas toujours dans son sens actuel), et pas du tout de nationalisme puisqu’en tenait lieu la simple fidélité à la lignée royale, garante de la continuité et de l’identité de la France. Mais justement, en intervenant pour restaurer au nom du Christ la dynastie légitime, Jeanne revivifia le foyer des vraies ententes humaines, cette communauté de destin, cet héritage auquel convient parfaitement le mot de nation (de natus : né). Ainsi la Sainte a-t-elle montré une bonne fois pour toutes – et jusqu’au sacrifice suprême – que se conformer aux lois gardant une nation incorrompue dans son être historique, c’est appliquer le IVe commandement (« Tes père et mère honoreras ») et c’est servir la paix, car celle-ci se fonde sur la justice entre les nations et non sur leur fusion dans des agrégats informes et manipulables.

Luther contre la Chrétienté

Hélas, au XVIe siècle, survint Luther et, avec lui, selon l’expression d’Auguste Comte, « l’insurrection de l’individu contre l’espèce ». Dès lors plus de référence supérieure reconnue par tous ; la conscience pouvait tout réinterpréter ; l’Europe chrétienne était touchée au plus profond de son âme. Ce ne fut pas un progrès. Les nations durent renforcer leurs frontières autant que leur administration intérieure. Pour ne pas laisser le champ libre aux égoïsmes particuliers ou collectifs, elles durent partout fédérer les forces vives et devenir ainsi les éléments irremplaçables d’équilibre, de mesure et d’ordre. L’unité, devenue difficile sur le plan spirituel, devait subsister sur le plan temporel par les nations, lesquelles, d’ailleurs, réalisant la paix intérieure dans une communauté de destin, pouvaient dès lors amplement contribuer au retour de l’unité spirituelle.

C’est ainsi que la France du Roi Très-Chrétien vit au XVIIe siècle des foules de protestants se convertir (hélas pas tous !), tandis que le rayonnement de sa culture manifestait sa vocation à l’universalité. On put même parler d’une Europe de l’esprit, née de l’influence française.

La caricature révolutionnaire du nationalisme

Le coup fatal fut porté par la Révolution de 1789. Le mot nation lui-même fut dénaturé. Il ne s’agit plus, selon l’idéologie libertaire, de communauté scellée par l’Histoire, mais d’une association nouvelle à laquelle on appartient par un acte de simple volonté individuelle. Dès lors, l’État, création de la volonté générale souveraine, ne put que s’ériger en absolu, confinant la foi dans le for intérieur de chacun et détruisant les florissantes libertés séculaires des métiers et des provinces, afin que chacun pût « librement » faire coïncider sa volonté avec la mythique « volonté générale ». L’on vit aussi apparaître la guerre révolutionnaire, qui n’avait plus grand chose de commun avec les querelles traditionnelles des rois pour agrandir leurs domaines : les masses s’y trouvèrent engagées, au nom d’une idéologie à imposer au reste du monde et qui engendrait la haine obligatoire de l’étranger, considéré comme l’obstacle à la réalisation du Progrès… Ainsi la Révolution, se réclamant de la « nation », mit-elle pour vingt ans, l’Europe à feu et à sang. Plus grave encore : l’idéologie volontariste exportée, suscita partout des « nationalismes » d’un nouveau genre, qu’il serait plus juste d’appeler nationalitarismes puisque nés dans le mépris de l’Histoire, fondés uniquement sur la volonté des individus, sur l’idée des Droits de l’Homme déifiés, sur l’idée de contrat passé entre gens « libres et égaux » voulant vivre ensemble et se suffire à eux-mêmes. Ces « nations » créées artificiellement, disloquant de vastes ensembles aux bienfaits séculaires (pensons à l’empire austro-hongrois), devinrent autant de foyers d’instabilité dans le monde ; les guerres de 1914-18 et 1939-45 en sortirent.

Or il n’y a aucune différence de nature entre cette conception exacerbée de la nation et l’abandon national actuel. Le glissement est même fatal : dès lors que la nation ne repose que sur la volonté des individus, elle est condamnée à tous les ébranlements et n’est rien d’autre que ce que les majorités veulent bien qu’elle soit. D’où l’idée que, pour ne plus revoir les guerres atroces que l’on a connues, il faudrait non point renoncer à l’idéologie de 1789, mais faire de chacun un « citoyen du monde » en imposant partout la « philosophie » des Droits de l’Homme. Ainsi égaliserait-on toutes les sociétés, obligeant les plus enracinées dans l’Histoire à apostasier pour se mouler sur le même type de démocratie et de technocratie que celles qui viennent tout juste de sortir de la barbarie. On croit ainsi servir la paix… En étouffant la civilisation !

La voix de l’Église

Il faut revenir aujourd’hui au vrai nationalisme, et non à sa caricature jacobine, laïque et agressive – cette caricature que des gens ignorants ou mal intentionnés affectent de confondre avec le vrai. Une précision s’impose ici : les papes Pie XI et Pie XII n’ont jamais condamné le nationalisme en tant que tel, mais seulement les hypertrophies qui le dénaturent. Ainsi, dans l’encyclique Urbi arcano Dei (23 décembre 1922), Pie XI a dénoncé le « nationalisme déréglé ». De même, dans son message de Noël 1954, Pie XII a distingué d’une part « la vie nationale », « droit et honneur d’un peuple », « ensemble de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé, constituant le lien de son unité spirituelle », « contribution propre qui enrichit la culture de toute l’humanité » (c’est ce que défend le nationalisme), et d’autre part l’exploitation de la nationalité : « La vie nationale n’est devenue un principe de dissolution de la communauté des peuples que lorsqu’elle a commencé à être employée comme moyen pour des fins politiques, c’est-à-dire quand l’État dominateur et centralisateur fait de la nationalité la base de sa force d’expansion » (voilà le nationalitarisme jacobin).

Le nationalisme français, dont la plus pure expression a été donnée par Charles Maurras, est en parfait accord avec la tradition catholique. Quand en 1939 furent levées par Pie XII, les sanctions ayant frappé l’Action française, aucune rétractation ne fut demandée à Maurras sur la doctrine de son nationalisme. Car celle-ci s’oppose nettement à l’État érigé en absolu. L’État doit être remis à sa place de serviteur du bien commun, de fédérateur des forces vives, de garant de la continuité nationale, et c’est pourquoi sa forme la plus parfaite en France, le « nationalisme intégral » (selon Maurras), est la monarchie, ce fait de paternité et d’autorité, donc d’amour, qui manifeste pleinement que la nation est un héritage.

L’État nationaliste français est inconcevable sans le respect des diversités régionales et des libertés professionnelles, ces « républiques » dont l’harmonisation constitue le « pays réel ».

Enfin cet État résolument décentralisateur rendrait à l’Église entière liberté de culte et d’enseignement ; cela va de soi dans un pays dont l’âme a été façonnée par la foi catholique hors de laquelle il est vain de chercher un ordre véritable des intelligences et des cœurs.

Nationalisme et patriotisme

On peut se demander ici ce qui distingue nationalisme et patriotisme. Lisons Maurras : « Patriotisme s’est toujours dit de la piété envers le sol national, la terre des ancêtres et, par extension naturelle, le territoire historique d’un peuple. » « Nationalisme s’applique, plutôt qu’à la terre des pères, aux pères eux-mêmes, à leur sang, à leurs œuvres, à leur héritage moral et spirituel, plus encore que matériel. Le nationalisme est la sauvegarde due à tous ces trésors qui peuvent être menacés sans qu’une armée étrangère n’ait passé la frontière, sans que le territoire ne soit physiquement envahi. »

Donc le nationalisme ne remplace pas le patriotisme, il le renforce même en le réenracinant dans le terroir familier des provinces à faire revivre, mais il le dépasse. Par exemple, lorsque sainte Jeanne d’Arc boutait les Anglais hors de France, elle agissait par patriotisme ; mais sa mission était bien plus élevée : elle consistait à rendre au pays les moyens de renouer avec le meilleur de ses traditions. Là est le nationalisme.

La « seule internationale qui tienne »

Osons maintenant l’affirmer : les nations historiques – et en premier lieu la France – fidèles à elles-mêmes, ont une mission de paix, parce que, riches d’une expérience millénaire et du sens de la mesure, nourries de l’Antiquité latine, héritières de tant de saints et de martyrs, elles sont porteuses de valeurs universelles, celles de la foi catholique, « la seule internationale qui tienne », disait Maurras.

Comme l’écrivait ce dernier à Pierre Boutang en février 1951 : « Nous bâtissons l’arche nouvelle, catholique, classique, hiérarchique, humaine, où les idées ne seront plus des mots en l’air, ni les institutions des leurres inconsistants, ni les lois des brigandages, les administrations des pilleries et des gabegies, où revivra ce qui mérite de revivre, en bas les républiques, en haut la royauté et, par-delà les espaces, la Papauté. »

Agir autrement, n’est-ce pas bâtir sur le sable ?

Michel Fromentoux, membre du Comité Directeur de l’Action Française

 

Il y a deux siècles mourait Joseph de Maistre

Il y a deux siècles mourait Joseph de Maistre

Par Pierre de Meuse.

C’est à l’âge de 68 ans que le penseur savoyard de la Contre-révolution a fini ses jours ; il venait de recevoir le grade de Président de la Chancellerie du Piémont et de ministre d’État du Royaume de Sardaigne, ainsi qu’un siège titulaire à l’Académie de Turin.

Son influence au XIX° siècle est importante dans toute l’Europe et dépasse d’ailleurs largement la mouvance contre-révolutionnaire. Il était en effet, en bon guelfe, à la pointe de l’ultramontanisme, sans pour autant jamais cesser d’être franc-maçon, et fit l’éloge de l’effort de guerre de la Convention alors qu’il était un ennemi irréductible de la révolution qu’il définissait comme « la pure impureté ». De fait, tout lecteur, même aujourd’hui, ne peut qu’être conquis par le style littéraire de cet écrivain, qui parle de sujets sévères et profonds sans jamais susciter l’ennui, accumulant les comparaisons frappantes et les paradoxes, utilisant les faits historiques avec brio. Surtout, sans jamais se départir d’une audace intellectuelle qui lui joua des mauvais tours. Ainsi il fut expulsé de Russie, où il était ambassadeur de son roi, pour avoir déplu au Tsar Alexandre, et se paya le luxe de mécontenter Louis XVIII qui lui avait accordé une audience remarquée. Pourtant beaucoup de bons esprits, notamment à l’Action Française, gardent une attitude réservée à l’égard de cet esprit étincelant. Ainsi, Maurras n’hésitait pas à le qualifier de « farceur » dans sa correspondance avec l’Abbé Penon. Et le regretté Georges-Paul Wagner déclara un jour dans un de ses derniers discours qu’« il n’avait jamais pu se libérer complètement des nuées maçonniques. » Il est vrai que les disciples des Grecs, épris de mesure et d’équilibre, ne peuvent qu’être agacés par cette pensée corrosive et provocatrice, qui accumule les formules agressives et imagées : « le bourreau, pierre angulaire des sociétés » ; « le sacrifice des bons, nécessaire au salut des méchants » ; sur la guerre, « divine par nature » : « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort » (Soirées, II° entretien).

En fin de compte, si l’on fait le compte des profits et des pertes, Maistre est-il un contre-révolutionnaire efficace ? Globalement oui. Il a apporté à ce courant de pensée un caractère incontournable, avec son éclectisme et sa profondeur. Pourtant, il y a chez lui un côté négatif, vu de notre côté évidemment. C’est la dépréciation de la volonté, conséquence directe de son providentialisme. Dès ses Réflexions sur la France (1796), il considère l’action contre-révolutionnaire comme improductive, et même néfaste. Pendant tout le XIX° siècle, l’effet de ce principe d’inaction va en grande partie stériliser les dévouements et les projets. Les partisans de la tradition attendront la métanoia , la conversion du monde qui permettra le retour à la société du Bien. Oui, ils attendront ; certains attendent toujours. On comprend les réserves du Martégal sur ce programme.

 Déjà, un de ses disciples, l’espagnol Donoso Cortès, déplorait que Dieu ait abandonné les hommes. Cette attitude se résume dans cet aphorisme, presque toujours mal compris : « La Contre-révolution n’est pas la révolution en sens contraire, mais le contraire de la révolution. » En fait, dans cette maxime, Maistre prophétise ce qui s’est effectivement produit en 1814 . Sauf qu’après la première Restauration, il y a les Cent-jours, qui brisent l’élan de la reconstruction de la société et de l’Etat. L’apocatastase n’a été qu’une illusion. Le Savoyard n’a pas vécu assez longtemps pour accommoder à cette réalité. Il n’a connu ni le triomphe du consalvisme, ni le changement de branche dynastique dans le Royaume de Sardaigne. Il est mort trop tôt.  ■

Source :https://www.jesuisfrancais.blog/2021/11/04/il-y-a-deux-siecles-mourait-joseph-de-maistre/ 
Communiqué de presse : L’Action Française ne soutient pas Eric Zemmour

Communiqué de presse : L’Action Française ne soutient pas Eric Zemmour

 

Dans son émission télévisée « C à Vous » du 1er novembre, le journaliste Patrick Cohen a indiqué que le premier soutien de la campagne d’Eric Zemmour aux élections présidentielles est l’Action Française « qui se tenait, jusqu’ici, à l’écart de la vie démocratique et qui n’a jamais fait campagne ».

En effet, la réaction de Monsieur Cohen est parfaitement légitime. Elle rejoint celle de tous ceux qui connaissent le combat de l’Action Française depuis sa création et qui ne peuvent pas comprendre la participation de notre mouvement à un processus qu’il dénonce.

L’Action Française ne se lance pas dans cette aventure démocratique et ne participe aucunement à ce phénomène médiatico-démagogique autour de Monsieur Zemmour. Le « Centre Royaliste d’Action Française – Restauration Nationale », association dissidente de notre mouvement depuis 2018, qui n’est plus placée sous l’autorité du Comité Directeur de l’Action Française continue d’usurper notre mouvement et de trahir nos idées. Nous regrettons la confusion que crée ladite association dont les agissements et les engagements politiques ne font plus aucun doute sur sa trahison de l’Action Française et de Charles Maurras.

Le Comité Directeur de l’Action Française 

Islam : Maurras prophète

Islam : Maurras prophète

On sait que la décision de construire la Mosquée de Paris, première mosquée construite en France métropolitaine, fut prise après la Première Guerre mondiale pour rendre hommage aux dizaines de milliers de morts de confession musulmane ayant combattu pour la France. Qu’en a dit Charles Maurras le 13 juillet 1926, lors de son inauguration ?

Pas un mot contre l’idée même de rendre un hommage mérité aux combattants musulmans de la Grande Guerre. A leur propos il parle des « nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ». Il n’y a pas chez Maurras de haine raciale. Ni de haine religieuse : il ne juge pas de l’Islam en soi.

Mais le maître sait l’antagonisme des religions et des civilisations. Et sa culture historique autant que son jugement et son intuition politique l’amènent à pressentir et signaler un danger pour la France presque nul, alors, mais présent et menaçant aujourd’hui sur notre sol. Avec mesure il écrit : « Nous venons de commettre le crime d’excès ». Son texte explicite en quoi consiste cet excès. Suit le pressentiment d’une menace : la crainte que nous ayons à payer un jour l’imprudence criminelle de la république.

« Quelques rues du centre de Paris sont égayées par de très belles robes de nos visiteurs marocains. Il y en a de vertes, il y en a de roses, il y en a de toutes les nuances. Certains de ces majestueux enfants du désert apparaîtraient « vêtus de probité candide et de lin blanc » si leur visage basané et presque noir ne faisait songer au barbouillage infernal. Que leurs consciences soient couleurs de robe ou couleur de peau, leurs costumes restent enviables : notre ami Eugène Marsan m’est témoin que le plus négligent des hommes serait capable des frais de toilette qui aboutiraient à ces magnifiques cappa magna, à ces manteaux brodés de lune et de soleil. Notre garde républicaine elle-même, si bien casquée, guêtrée et culottée soit-elle, cède, il me semble, à la splendeur diaprée de nos hôtes orientaux. Toute cette couleur dûment reconnue, il n’est pas moins vrai que nous sommes probablement en train de faire une grosse sottise. Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon. Il n’y a peut-être pas de réveil de l’Islam, auquel cas tout ce que je dis ne tient pas et tout ce que l’on fait se trouve aussi être la plus vaine des choses. Mais, s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas que l’on en puisse douter, un trophée de cette foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. On pouvait accorder à l’Islam, chez lui, toutes les garanties et tous les respects. Bonaparte pouvait se déchausser dans la mosquée, et le maréchal Lyautey user des plus éloquentes figures pour affirmer la fraternité de tous les croyants : c’étaient choses lointaines, affaires d’Afrique ou d’Asie. Mais en France, chez les Protecteurs et chez les Vainqueurs, du simple point de vue politique, la construction officielle de la mosquée et surtout son inauguration en grande pompe républicaine, exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceux-ci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse.

Quelqu’un me disait hier :

— Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ?

J’aperçois, de-ci de-là, tel sourire supérieur. J’entends, je lis telles déclarations sur l’égalité des cultes et des races. On sera sage de ne pas les laisser propager trop loin d’ici par des haut-parleurs trop puissants. Le conquérant trop attentif à la foi du conquis est un conquérant qui ne dure guère. Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié. Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse ».

Charles Maurras